Aliénor d'Aquitaine dans le diocèse de Saintes

 

Depuis quelque temps, la propagande touristique a mis en valeur l'héritière des comtes de Poitiers et ducs d'Aquitaine, en particulier en Oléron. Les preuves sont pourtant rares d'éventuels séjours ou passages de la duchesse dans le diocèse de Saintes. Au retour de leur mariage célébré en la cathédrale Saint-André de Bordeaux, le 25 juillet 1137, le futur Louis VII et Aliénor font étape dans le diocèse, mais le lieu n'est pas certain. Selon la Grande Chronique de Touraine, c'est à Taillebourg (1); mais le chroniqueur Geoffroy de Vigeois, qui est un contemporain, mentionne Saintes (2).

En 1146, à Saintes, Louis VII donne aux moines de la Chaise-Dieu résidant au prieuré de Sainte-Gemme un bois situé entre la " terre de Sainte-Gemme " et une terre dite de Faut, avec la concession d'Aliénor, mais l'acte ne mentionne pas la présence de la reine auprès de lui (3). Alfred Richard (4), suivi par E.-R. Labande (5), signale que Louis VII et sa femme sont à Saint-Jean-d'Angély le 2 février 1152. Le roi y est effectivement à cette date, où il règle un différend entre l'abbaye de Maillezais et un soldat. Il apparaît très entouré, mais on ne voit pas Aliénor dans cet entourage (6).

Pendant quelques années, entre 1168 et 1173, la duchesse reine gouverne effectivement son héritage d'Aquitaine. C'est en effet en janvier 1168 que le roi Henri, son mari, lui a confié le duché, qu'elle a gardé jusqu'en 1173, sous le nom de son fils Richard, fait duc d'Aquitaine en 1169, à l'âge de douze ans. Ensuite, elle est partie, captive, pour l'Angleterre d'où elle n'est revenue qu'en 1190 (7). C'est dans cette courte période 1168-1173 qu'on peut le mieux la suivre parce qu'elle agit seule. On la rencontre ainsi à Saint-Jean-d'Angély, où elle confirme la donation à l'abbaye de Fontevrault d'une terre dans le territoire de Belleville (8). C'est aussi à Saint-Jean-d'Angély qu'elle séjourne quand le prieur de Sainte-Gemme Olivier va la trouver pour obtenir que Rainaud de Doué rende à son prieuré la somme de 1 000 sous qu'il a empruntée à son prédécesseur, le prieur Bernard (9).

On ne la retrouve ensuite dans le diocèse qu'en 1199. Elle a alors dépassé les soixante-quinze ans, mais la situation politique est assez grave pour qu'elle ait décidé de prendre en mains son duché d'Aquitaine. Elle entreprend une pénible chevauchée dans ce duché, pour rallier à sa cause ses soldats et les bourgeois des villes. Cette cause est aussi celle de son fils Jean sans terre, qu'elle a choisi pour succéder à Richard Cour de Lion, au détriment de son petit-fils Arthur, jugé trop jeune. On la rencontre ainsi à la Rochelle, accompagnée de sa fille Jeanne, où elle confirme à la " maison de Puyraveau ", qui dépend de la Trinité de Vendôme, toutes les libertés qu'elle a reçues d'elle et de ses prédécesseurs (10). On la rencontre aussi à Andilly, où elle accorde deux chartes en faveur d'Oléron. L'une est la confirmation d'un acte de son petit-fils Othon ; par l'autre, elle " concède et confirme " à tous ses " aimés et fidèles jurés de la commune d'Oléron et à leurs héritiers la perpétuelle stabilité et l'inviolable fermeté de leur commune jurée en Oléron " (11).

En juin, elle est à Saint-Jean-d'Angély. Elle affranchit alors les hommes des Templiers de la Rochelle de toute obligation d'ost, de chevauchée, de bian et de garde, et leurs maisons des cens qu'elle pourrait posséder sur elles...(12). De plus, elle reconnaît aux moines de Saint-Eutrope de Saintes les franchises autrefois accordées par son père et son aïeul au puy de Saint-Eutrope (13). Dans le même mois de juin, on la retrouve à Saintes, confirmant les privilèges de la ville et accordant à celle-ci la possession d'une commune sur le mode de celle de la Rochelle (14). Ensuite, elle file sur Bordeaux.

C'est tout, nous semble-t-il, pour la documentation publiée. Il est évident cependant que les quelques actes qui ont été conservés ne sauraient nous permettre de déceler les nombreux déplacements d'une femme énergique, certes, mais qui, comme les autres, a vécu le plus souvent dans l'ombre de ses maris.

  Notes

  (1) Chronicum Turonense magnum, éd. André Salmon, dans Recueil des chroniques de Touraine, 1854, p. 134.

(2) Geoffroy de Vigeois, Chronique, p. 435.

(3) B. N., Collection Baluze 139, p. 407.

(4) Alfred Richard, Histoire des comtes de Poitou, tome II, p. 104.

(5) E.-R. Labande, " Pour une image véridique d'Aliénor d'Aquitaine ", dans Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 4e série, tome II, 1952 , p. 193.

(6) Gallia Christiana, tome II, instrumenta, 282.

(7) Ibid., p. 204-217.

(8) P. Marchegay, Notices et pièces historiques..., p. 247. A. Richard place l'acte en 1169 (Histoire des comtes de Poitou, tome II, p. 154).

(9) B.N., collection Baluze 40, folio 87 r° et v°.

(10) Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXII, p. 117-118.

(11) Arcère, Histoire de la Rochelle et du pays d'Aulnis, tome II, preuves, p. 639-640.

(12) Alfred Richard, Histoire des comtes de Poitou, tome II, p. 344, d'après Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome I, p. 30.

(13) Ibid., p. 345, d'après Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome II, p. 270.

(14) Ibid., p. 45, d'après Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, tome I, p. 208.

 Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, janvier 1996, n° 17, p. 39-40.