POSSESSIONS ET DROITS DE LA MAISON D'ANGOULÊME

EN SAINTONGE OCCIDENTALE

dans la seconde moitié du XIe siècle

Dans la seconde moitié du XIe siècle, des membres de la famille d'Angoulême détiennent dans le diocèse de Saintes des droits dont l'origine n'a pas été décelée. Ce sont Geoffroy Rudel, Arnaud de Montausier et Adémar, évêque d'Angoulême, tous trois frères puînés du comte Foulque, puis, à la génération suivante, Guillaume Freeland et son cousin germain Itier de Barbezieux. Notre propos est de mettre en évidence la localisation des terres sur lesquelles s'exercent ces droits, afin d'en déduire éventuellement l'époque à laquelle la maison d'Angoulême a pu les acquérir.
 

Les noms soulignés sont ceux des personnages connus comme ayant eu des droits dans la région étudiée

Les moines de la Trinité de Vendôme installés à Saint-Agnant nous apprennent que Geoffroy Rudel prétend faire payer le péage du lieu à leurs tenanciers qui en ont été exemptés par le comte d'Anjou Geoffroy Martel. Ils doivent intervenir auprès de ce dernier pour que Geoffroy Rudel consente à abandonner ses prétentions mais non sans s'être fait donner un cheval. Les choses se passent entre 1040 et 1060 (1). En 1075 Arnaud de Montausier donne à la même abbaye sa part de dîme de la chapelle de Saint-Fort, située près de Saint-Agnant, à la demande du comte de Poitiers Guy-Geoffroy qui a déjà cédé concédé sa part; lui aussi ne se dessaisit pas sans compensation : les moines lui donnent cent sous (2).

A partir des environs de 1075 apparaît Guillaume Freeland, qu'on rencontre dans plusieurs paroisses. Guillaume est seigneur de Champagne; il le fait savoir lui-même à la postérité quand il donne à Sainte-Marie de Saintes la dîme des terres qui seront défrichées aux Ajots, en présence du comte de Poitiers Guillaume le Jeune qui confirme (3). Il a des droits dans la forêt de Baconais, en particulier dans les paroisses de Sainte-Gemme, Saint-Sulpice, Nancras et Balanzac. Ainsi, quand le comte de Poitiers Guy-Geoffroy donne à l'abbaye de la Chaise-Dieu l'église de Sainte-Gemme sise au milieu de cette forêt, Guillaume Freeland et son oncle Arnaud de Montausier figurent au premier rang des ayants droit sollicités par le donateur pour obtenir leur accord (4). Après la mort de Guy-Geoffroy, son fils Guillaume le Jeune concède aux moines de Sainte-Gemme une terre boisée proche de Charnay et Guillaume participe à la concession; à la suite de quoi le "forestier" abandonne le "service" qui lui est dû sur cette terre, avec l'autorisation de l'évêque d'Angoulême Adémar, autre oncle de Guillaume Freeland (5). Seul, Guillaume abandonne en faveur des mêmes moines la dîme de terres à défricher et, après la mort de son oncle Adémar, il ajoute la dîme de terres défrichées; les lieux ne sont pas désignés mais ils ne doivent pas être éloignés de l'église de Sainte-Gemme (6). Dans la même région, Guillaume réclame à Sainte-Marie de Saintes la moitié des terres qu'elle fera défricher à Nancras et à Saint-Sulpice-d'Arnoult mais, devant la résistance de l'abbesse, il finit par renoncer à ses prétentions, y compris à des droits réels ou prétendus sur l'Arnoult, et même sur la dîme de Balanzac (7).

Plus près de Saintes, Guillaume fait des difficultés au comte de Poitiers Guy-Geoffroy pour renoncer à ce que tiennent "ses hommes" dans une forêt sise dans les limites de l'actuelle commune des Essards, le comte désirant donner cette forêt aux moines de Montierneuf de Poitiers pour qu'ils la défrichent (8). Quand le même comte donne la dîme de Nieul à Sainte-Marie de Saintes, il est assisté de Guillaume qui semble consentir à la donation mais réclame bientôt à l'abbaye la moitié de cette dîme, qu'il n'abandonne que contre deux cents sous et un cheval (9). A Saintes même, sur la rive droite de la Charente, tout près de l'abbaye, Guillaume et son cousin germain Itier de Barbezieux tiennent des terres qui sont voisines. Quand l'abbesse Hersend édifie des moulins près du cimetière de Saint-Pallais, elle fait creuser un chenal d'alimentation qui traverse plusieurs terrains dont celui d'Itier de Barbezieux, et les prés de Guillaume Freeland. Ce dernier n'apprécie en rien l'initiative de l'abbesse et ne consent que tardivement à la réduction de la surface de ses prés (10).

Ainsi les terres concernées se situent parmi les dépendances du château de Saintes, lequel a été tenu successivement par le comte de Poitiers Guillaume le Grand, les comtes d'Anjou Foulque Nerra et Geoffroy Martel, puis les comtes de Poitiers Guy-Geoffroy et Guillaume le Jeune. Il est évident qu'Itier de Barbezieux a reçu sa terre du faubourg Saint-Pallais de sa mère Gerberge, fille du comte d'Angoulême Geoffroy. Celui-ci a épousé Pétronille, fille et unique héritière de Mainard le Riche, qui lui a apporté Archiac et Bouteville (11). Comme il est peu probable que Pétronille ait aussi reçu en héritage les terres et droits ci-dessus, on remonte à Guillaume IV, qui a épousé Gerberge d'Anjou, fille du comte Geoffroy Grisegonelle.

On sait que Guillaume IV était lié d'amitié avec le comte de Poitiers et duc d'Aquitaine Guillaume le Grand qui lui a concédé Melle, Aulnay, Rochechouart, Chabanais, Confolens, Ruffec et diverses terres en Aunis. Le chroniqueur Adémar de Chabannes, à qui l'on doit cette énumération (12), étant muet sur la Saintonge, il ne reste plus à envisager qu'un apport de Gerberge, en qualité de soeur du comte d'Anjou Foulque Nerra. Foulque est en effet le premier comte d'Anjou à avoir tenu des "honneurs" en Saintonge; Adémar de Chabannes - encore lui - signale que Foulque Nerra a reçu de Guillaume le Grand, en se commandant à lui, "Saintes et quelques châteaux" (13). Cet acte d'allégeance doit se situer aux environs de l'an mil, peu après l'avènement de Guillaume le Grand. Ainsi Foulque a pu doter sa soeur de terres et de droits à Saintes et dans la région forestière qui dépendait du château de Saintes. Une telle dot permettait aux comtes d'Angoulême, installés dans l'est du diocèse de Saintes aux IXe et Xe siècles, de pénétrer plus avant dans ce diocèse. Cependant cette acquisition, somme toute modeste, ne sera pas conservée en mains propres par les comtes. Geoffroy la répartira entre ses fils cadets et sa fille Gerberge.

Pour les générations postérieures à Guillaume Freeland et Itier de Barbezieux, nous ne pouvons suivre la dévolution, faute de documents, à l'exception de Champagne que les descendants de Guillaume Freeland, princes de Blaye, conservent jusqu'en 1242. Après la victoire de Louis  IX et son frère le comte de Poitiers Alfonse, sur Hugues X de Lusignan et ses alliés, le fief de Champagne est saisi et ses revenus figurent dans les premiers comptes de l'administration d'Alfonse de Poitiers.

Notes

(1) Archives Historiques Saintonge et Aunis, tome XXIII, p. 48, n° 18.
(2)
Ibid., p. 56, n° 29.
(3) Abbé Grasilier,
Cartulaire de Notre-Dame de Saintes, p. 88, n° 104.
(4) Bibliothèque nationale, collection Baluze, vol. 40, fol. 84 r° et vol. 139, p. 405; Besly,
Histoire des comtes de Poictou, édition de 1647, preuves, p. 379.
(5) Bibliothèque nationale,
ibid., vol. 40, fol. 84 v°.
(6)
Ibid., vol. 139, p. 412.
(7) Abbé Grasilier,
op. cit., p. 70-71, n° 78.
(8)
Archives Historiques du Poitou, tome LIX, p. 29, n° 17.
(9) Abbé Grasilier,
op. cit., p. 54-55, n° 53 et p. 84-85, n° 98.
(10)
Ibid., p. 55, n° 54.
(11) J. Boussard,
Historia pontificum et comitum Engolismensium, p. 25, n° 30.
(12) J. Chavanon,
Chronique d'Adémar de Chabannes, III, 41; p. 165.
(13)
Ibid., III, 41; p. 164.

Publié dans le bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente, avril-septembre 1992, p. 109-112.