Notes sur la forêt de Baconnais

XIe siècle - XIIIe siècle


Le temps est loin où Daniel Massiou ne pouvait localiser cette forêt, qu'il appelait " la forêt de Bacone " (1). Depuis un siècle et demi, des documents ont été exhumés, qui ne laissent aucun doute sur la forme du nom. Ainsi, dans un aveu daté de 1472, rédigé en " langue vulgaire ", l'abbesse de Saintes Jeanne de Villars désigne " la fourest de nostre dict seigneur appelée Baconnaiz " (2). D'ailleurs, dans une enquête en latin de 1251, qui signale que l'abbé de Sablonceaux a fait essarter dans la forêt, la forme " vulgaire " Baconois n'est pas moins explicite, même si elle révèle une influence phonétique extérieure à la Saintonge (3). L'extension et l'histoire du massif demeurent cependant mal connues, les textes publiés ne concernant guère que la période 1047-1270.

L'origine du nom

L'origine du nom demeure énigmatique. Deux textes suggèrent qu'on est en présence d'un nom de " pays " ou de " territoire ". Entre 1071 et 1078, le comte de Poitiers Guy-Geoffroy donne à l'abbaye de la Chaise-Dieu " le lieu appelé Sainte-Gemme ", avec un droit d'usage in silvis totius Baconesii (4), qu'on ne peut traduire que "dans les forêts (ou les bois) de tout le Baconnais". D'autre part, en 1240-1241, Sainte-Gemme est dite Sancta Gemma de Bacones, dans un " rouleau des morts " de l'abbaye de Soulignac (5). D'ailleurs, si le nom avait été à l'origine celui de la forêt, il se présenterait très probablement au féminin, sous la forme Baconnaise.

Ce qui est certain, c'est que Baconnais est un dérivé en -ensis, mais de quel mot ? Un nom de lieu Bacon, le Baconnais étant ainsi le " pays de Bacon " ? Or aucun lieu de ce nom n'a jusqu'à maintenant été identifié. Peut-on envisager une dérivation sur un nom de personne ? En ce cas, l'explication serait plus facile, car l'anthroponyme Bacon est connu (6). D'ailleurs, on le retrouve dans les Baconnières, nom d'un village de Saint-Jean-d'Angle. Cependant, les noms de pays ou de territoires dérivant de noms de personnes ne sont pas légion. Toujours est-il que, en 1047, dans l'acte de dotation de Sainte-Marie de Saintes, qui commence la série des textes conservés, le nom " Bacones " s'applique à une " forêt " : de silva nostra que vocatur Bacones (7), qui préfigure "la fourest de nostre dict seigneur appelée Baconnaiz ", de 1472. Et il en est de même dans les textes postérieurs, à l'exception des deux que j'ai cités.

L'extension de la forêt

Cette question a reçu des réponses diverses selon les auteurs. Dans l'acte de dotation ci-dessus, la dîme de tous les essarts de la forêt est insérée dans une partie relative à l'église de Nancras : decimam omnium extirpationum que in silva Bacones facte sunt vel facte fuerint (8). Ensuite, à la fin du XIe siècle, une donation d'un comte de Poitiers à Sainte-Gemme situe in nemore Baconeis une terre proche de Charnay, au nord de la paroisse (9). Quelques années plus tard, c'est Saint-Sulpice qui est dit in sylva Baconeis (10). Entre 1126 et 1136, Geoffroy de Loriol reçoit d'un autre comte de Poitiers " le lieu de Sablonceaux pour y édifier une église ", in foresta quae dicitur Baconeis (11). En 1145, un acte du roi Louis VII délimite la Faye de Boutiraut comme tenant d'un côté à l'Arnoult, d'un autre au nemus Baconeis, mais cette délimitation sommaire ne permet pas de localisation précise (12). Enfin, une enquête de 1251 signale que l'abbé de Sablonceaux a fait essarter, dans la foresta de Baconois, en direction de " Villeneuve du Temple ", c'est-à-dire dans la paroisse de Saint-Romain-de-Benet. Ainsi sont concernées, en totalité ou en partie, les paroisses de St-Sulpice-d'Arnoult, Ste-Gemme, Sablonceaux, Nancras et St-Romain-de-Benet.

Il s'en faut, d'ailleurs, que la " forêt " se présente comme un boisement continu. Le défrichement est en bonne voie en 1047, année où sont mentionnées les églises de Saint-Sulpice et de Nancras. Vers 1075, le comte Guy-Geoffroy introduit les moines de la Chaise-Dieu dans la clairière de Sainte-Gemme, avec l'intention évidente qu'ils accroissent les terres cultivées. Entre 1091 et 1098, Guillaume le Jeune, fils de Guy-Geoffroy, donne aux mêmes moines, aux environs, des terres, des marais, une carrière, des eaux, des " rivières " (13), " pour construire des moulins ou des viviers " (14). Il insiste pour qu'il mettent en culture une " terre déserte ", leur permet de recevoir des hommes de sa propre terre, qui ne relèveront que de la justice comtale, afin qu'ils ne soient pas en butte aux tracasseries ou aux exactions des prévôts et des forestiers. Vers 1130, c'est dans le même esprit que le comte Guillaume le Toulousain donne à Geoffroy de Loriol " le lieu de Sablonceaux ", avec des terres dans les paroisses de Sablonceaux et de Saint-Romain-de-Benet. Au sud de Sablonceaux, la forêt est alors dégradée au stade de la lande ou percée de lieux habités, comme Berthegille et Arbrecourt, qui ne sont encore aujourd'hui que des hameaux.

Son importance au XIIIe siècle

Au XIIIe siècle, c'est la forêt de la châtellenie de Saintes, dans laquelle les maîtres de Saintes accordent des droits d'usage aux établissements ecclésiastiques. En août 1242, dans l'énumération des biens saisis par le roi Louis IX sur Hugues X de Lusignan, elle figure en bonne place, sous le simple nom de " la forêt " : Xanctonas cum castellania et pertinenciis, forestam, domum de Lavernia (15). La " maison de la Vergne ", dans la paroisse de Sainte-Gemme, est alors une maison forte qui contrôle " la forêt ".

Les archives subsistantes de l'administration du comte de Poitiers Alfonse, frère de Louis IX, mettent en évidence la garde et l'exploitation après la saisie sur Hugues de Lusignan (16). On connaît ainsi les noms de deux gardiens, entre février 1243 et l'Ascension de 1248. Robert de la Vergne officie assisté de quatre sergents; il en coûte au comte quatre sous par jour pour les cinq hommes. Robert de Gondreville lui succède dans les mêmes conditions. On retrouve ensuite Robert de la Vergne, qui est en charge à l'Ascension de 1248.

La forêt est soumise à des coupes régulières qui sont attribuées, sur pied, au plus offrant, avec paiement par portions. Pour cette opération, le comte engage des vendeurs. Ainsi, Adam de Senlis opère de février 1243 au 12 mars 1245, assisté d'un clerc nommé Rainaud, qui est dit scriptor. Les deux hommes sont payés à la journée : 3 sous 9 deniers pour Adam, 15 deniers seulement pour Rainaud. Ils réalisent plusieurs ventes dont le total s'élève à près de 1336 livres. Barthélémy de la Chaume succède à Adam de Senlis; il fait une vente de 1120 livres, conclue avant l'Ascension de 1245 et comptabilisée jusqu'à la Chandeleur de 1247.

Aux revenus de ces " ventes " s'ajoutent les droits perçus sur les usagers qui sont admis à envoyer leurs animaux dans la forêt. Le " panage ", sur les porcs, qui varie évidemment en fonction de l'abondance des glands, rapporte 140 livres à la Chandeleur de 1245 mais seulement 40 livres à la Chandeleur de 1247. Le " pasquier ", sur les autres animaux, est comptabilisé pour une quarantaine de sous seulement à chaque terme. Un droit appelé " forestage ", perçu pour l'usage au bois mort, est évalué à 700 boisseaux de froment à la Toussaint de 1248. Le plus souvent, il est affermé, et la ferme rapporte une centaine de livres par an. Quant aux " exploits ", amendes perçues sur les divers contrevenants au règlement, ils ne participent que modestement aux revenus comtaux. Comptabilisés par tiers annuels, à l'Ascension (17), à la Toussaint et à la Chandeleur, comme les autres revenus, ils s'élèvent au plus à 18 livres, à l'Ascension de 1247.

Ces revenus sont diminués des dépenses de garde, d'entretien et d'exploitation, mais demeurent un élément important des ressources de la châtellenie de Saintes. Les gages des gardiens, des sergents et des vendeurs figurent pour 227 livres au compte de l'Ascension 1244. Les gardiens sont habillés aux frais du comte. Ainsi, Robert de Gondreville reçoit deux " robes " par an, d'une valeur de 50 sous chacune, une robe d'hiver comptabilisée à la Chandeleur, et une robe d'été, comptabilisée à l'Ascension. Ajoutons, pour la petite histoire, une dépense de 4 livres 2 sous à la Chandeleur de 1246, pour 14 louveteaux pris dans la forêt et la pose de pièges dans celle de Montreuil-Bonnin.

On prélève du bois pour des constructions ou des aménagements dans les villes comtales de la Rochelle et de Saintes. C'est ainsi que le bailli d'Aunis, Jean Jean, fait couper trois cents charretées de bois, qui sont chargées dans une grande nef et deux petites, au port de Broue, à destination de la Rochelle. Pour le transport, il réquisitionne une cinquantaine d'attelages pendant une bonne semaine; le prieur de Sainte-Gemme se plaint de l'utilisation de ses " quadriges ". Guillaume Foucaud, qui tient à ferme la prévôté de Saintes, installe deux charpentiers pendant un mois, pour préparer du merrain qu'il fait conduire à Saintes. Le même prieur doit nourrir et abreuver quotidiennement les ouvriers, dans sa maison, pendant tout leur séjour et, de plus, mettre ses " quadriges " à la disposition des charretiers, pendant trois jours.

Les usagers au bois vif ne manquent pas d'activité. Guillaume Martin, sergent de Guillaume Foucaud, prélève du merrain qu'il conduit à sa " maison " de Saint-Fort, à l'aide de quatre attelages. Olivier de Montsanson emporte lui aussi du merrain, pour construire deux moulins de mer, près de sa maison de Montsanson. Mais, comme il néglige de prévenir le sergent de surveillance, ses charpentiers sont emprisonnés à la Vergne et il est condamné à verser 200 marcs d'argent jusqu'à ce qu'il ait prouvé son droit d'usage. Il se voit ainsi contraint de demander au sénéchal de Poitou des " lettres " confirmatives de son droit. Le prieur de Sainte-Gemme et l'abbé de Sablonceaux prélèvent du merrain, pour une valeur totale de 400 livres, pour édifier chacun deux moulins de mer. D'autre part, un nommé Pierre Petit fait transporter " une grande quantité de merrain " à Saint-Savinien, " par mer ", sans qu'on sache à quel titre.

On chasse aussi en Baconnais, en respectant plus ou moins les prescriptions. Le sénéchal y envoie un chevalier nommé Thibaud Chabot, pour capturer deux cerfs. Jean Jean demande au châtelain de Saintes de prendre un autre cerf et le vicomte de Thouars s'empare du sien, de sa propre initiative, semble-t-il. Le même châtelain chasse de nuit et prend une laie, mais, le lendemain, il échoue dans une battue au sanglier.

Comme pour toute forêt convenablement exploitée, il existe un règlement du droit d'usage, qui prévoit notamment des zones interdites, les " défens ", à titre permanent ou en certaines saisons. Les animaux qui pénètrent dans ces défens sont saisis et leurs propriétaires condamnés à une amende. A ce sujet, le prieur de Sainte-Gemme se fait particulièrement remarquer. Un jour, ses boeufs sont saisis. Une autre fois, ses chèvres sont surprises dans de jeunes taillis et ses gens poursuivent avec des armes le sergent qui a constaté l'infraction. Il lui en coûte un marc d'argent.

Les défrichements

Les défrichements se poursuivent. Le comte installe de nouveaux colons, les " hôtes ", à Sainte-Gemme, à Faveau, à la Vergne et en un lieu non identifié appelé tantôt Château Vern, tantôt Château Hervé. Il perçoit sur eux des " menues coutumes ". A partir de l'Ascension de 1246, ces coutumes sont affermées 60 livres par an, pour Faveau, Sainte-Gemme et Château Vern. Celles des environs de la Vergne sont perçues directement. Leur montant par échéance est modique; il s'exprime plus souvent en sous qu'en livres. On n'essarte d'ailleurs pas seulement sur l'ordre du comte. L'abbé de Sablonceaux fait extirper trente arpents vers Saint-Romain-de-Benet. A-t-il obtenu l'autorisation ? Le seigneur de Balanzac n'est pas en reste, dont les hommes extirpent " une grande quantité de bois "... jusqu'à ce que la défense leur en soit intimée.

La " maison " de la Vergne

Le centre d'exploitation de la forêt est la " maison " de la Vergne, avec sa prison où l'on conduit les voleurs de bois, ses greniers où s'entassent les redevances en nature, en particulier les blés dus par les " hôtes ". En dépendent des vignes, qui sont exploitées directement, et un moulin. Le comte y entretient un chapelain et, aussi, un châtelain, qui est parfois désigné comme enquêteur, par exemple, avec celui de Saintes, pour délimiter une brousse et une friche dépendant du manoir de Blénac, en contact avec la forêt de Grondin. Cette " maison " doit donc être en fait un lieu fortifié. La motte connue localement sous le nom de " vieux château ", au nord du village de la Vergne, semble bien en représenter les vestiges (18).

 Notes

(1) Histoire... de la Saintonge et de l'Aunis, tome II, 1846, p. 23 et note 1.

(2) Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome IV, p. 491.

(3) Pour la référence, voir plus bas.

(4) Besly, Histoire des comtes de Poictou, édition de 1647, preuves, p. 379.

(5) Bulletin de la Société des Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome II, 1880, p. 118, en référence à Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Limousin, tome XXVI, 2e livraison.

(6) M.-Th. Morlet, Les noms de personne sur le territoire de l'ancienne Gaule du VIe au XIIe siècle, tome I, p. 50 : Bacco, VIIIe siècle et Xe siècle.

(7) Abbé Grasilier, Cartulaire de Notre-Dame de Saintes, n° 1, p. 3.

(8) Ibid., p. 3, en bas de page.

(9) 1094-1098 (BN, Baluze 40, fol 85 r°). C'est la seconde donation de " Falto ", lieu présenté dans la première comme situé entre Vallis Fera, Charnaico et Ulmeda.

(10) 1101-1102 : in sylva Baconeis, in loco qui dicitur ad Sanctum Sulpitium (Besly, Histoire des comtes de Poictou, preuves, p. 416.

(11) Archives Historiques du Poitou, tome LXI, p. 4.

(12) " ... terra de Lafaia de Botiraut, sicut usque Cambaium, ex altera parte Arnulfo flumine clauditur, altera vero nemore Baconeis " (Cartulaire de Notre-Dame de Saintes, n° 87, p. 79).

(13) Rivières : rives de cours d'eau.

(14) B. N., collection Baluze, 40, folio 84 verso et 85 recto.

(15) Georges Thomas, Cartulaire des comtes de la Marche et d'Angoulême, p. 46.

(16) Pour tout ce qui concerne la forêt au temps du comte de Poitiers Alfonse voir : Archives Historiques du Poitou, tome IV, Registres des comptes d'Alfonse de Poitiers (1243-1247) et Fournier-Guébin, Enquêtes administratives d'Alfonse de Poitiers, passim.

(17) L'Ascension est le premier terme de l'année.

(18) Pour une description des lieux, voir Laurent Macé, " Le site archéologique de la Vergne ", dans Roccafortis, 3e série, tome II, n° 12, septembre 1993, p. 142-151.

Publié dans le bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie en Saintonge maritime, n° 19, 1998.