NOTES CHRONOLOGIQUES SUR LA PROMENADE DE BLOSSAC

A POITIERS

 

La création de cette "promenade " a été exposée au siècle dernier, par un ingénieur nommé Pilotelle, dans un article sur l'intendant de Blossac (1). Aussi n'ai-je fait que reclasser chronologiquement les éléments de cet article qui concernent la promenade. Afin de permettre aux amateurs de s'informer plus amplement, j'ai signalé les numéros des pages entre parenthèses.

La promenade a été entièrement réalisée sur des terrains privés, entre 1753 et 1772, soit près de vingt ans. Le point de départ de l'opération a été le désir du roi de posséder à Poitiers une plantation de mûriers pour vers à soie. L'intendant de Blossac, chargé de rechercher un terrain convenable, s'est déterminé pour un champ de la rue de la Tranchée, appelé " champ des Gilliers ". Dès l'origine, cependant, une extension était prévue, pour l'aménagement d'un vaste jardin public : un plan dessiné en mars 1753 par l'ingénieur Bonichon indique toutes les parcelles voisines à acquérir et contient même le dessin des allées et des massifs de l'ensemble. Au sud sont deux alignements de maisons, de part et d'autre d'une petite voie appelée " rue de l'Engin ou de Beauvoir ", qu'il faudra démolir. Tous les terrains font partie du fief du chapitre de Saint-Hilaire. On remarque trois parcelles contiguës, qui sont les plus importantes : un "terrain appartenant au chapitre de Saint-Hilaire", un " pré au chapitre de Saint-Hilaire ", " le Rabat appartenant au doyen du chapitre de Saint-Hilaire ". De moindre superficie sont trois autres parcelles appartenant à des particuliers, deux au nord, une au sud-est, toute petite, plantée en vigne, le long d'une voie unissant la porte de la Tranchée au lieu appelé Tison, sur le Clain.

 

Les négociations pour l'acquisition des terrains et l'inévitable recherche du financement expliquent la durée de l'opération. Très intéressé, le corps de ville aide l'intendant de son mieux et participe aux frais, de sorte que, quand Blossac quitte Poitiers, en 1784, se pose la question de la propriété, qui est réglée en 1787, en faveur de la ville, par l'intendant Boula de Nanteuil.

La chronologie commence avant la création de la promenade, pour mettre en évidence l'origine du premier terrain acquis, en 1753, " le champ des Gilliers ".

- 31 avril 1549 : René Gillier, écuyer, seigneur de Salles, vend à Jean Jouise, pour la somme de 500 écus et 1 sou, " l'hôtel et métairie de la Tranchée, sis en la paroisse de Sainte-Triaise, autrement appelée la métairie des Gilliers, tenant d'une part à la rue Gauguier (Jules Ferry), d'autre, par le derrière, aux murailles de la ville, le chemin par lequel on va à Tison entre deux, d'autre, par le haut, devers ladite rue Gauguier, à une petite treille appartenant à Thenette Garnier, d'autre es vignes et treilles des chanoines et chapitre de Saint-Hilaire, la muraille entre deux, en ce compris un logis des appartenances de ladite métairie, par lequel on sort en la grand rue de la Tranchée, devant la maison où pendait pour enseigne les Trois Maures ", l'ensemble étant à la charge de 43 sous 4 deniers aux chapelains et bacheliers de Saint-Hilaire, 4 boisseaux de froment aux clergeons (2), 1 boisseau de froment au chapelain de la Madeleine (p. 322).

- 1er septembre 1579 : le " champ des Gilliers ", partie de la propriété ci-dessus, est désigné comme lieu où le chapitre tient ses assises (3).

- 11 août 1649 : adjudication par décret des biens d'un sieur de Sainte-Marthe, à la charge par l'adjudicataire de payer 43 sols 4 deniers, dus pour raison des maisons, granges et terres appelées les Gilliers (p. 322).

- 14 février 1698 : Jean Irland cède à Louis Lefèvre de Caumartin une métairie sise au bourg de Massognes et reçoit en échange la part et portion appartenant à Lefèvre dans la maison et métairie des Gilliers (p. 323). Cette part est " le champ des Gilliers ".

- 31 mars 1753 : Hubert Irland, chevalier, demeurant paroisse de Saint-Hilaire de la Celle, vend à Paul-Esprit-Marie de la Bourdonnaye, comte de Blossac, intendant de justice, police et finances en la Généralité de Poitiers, demeurant paroisse Saint-Didier, " une pièce de terre labourable appelée les Gilliers, située dans l'enceinte de cette ville, contenant en total quarante-quatre ou quarante-cinq boisselées, confrontant du côté du soleil levant à la terre appelée le Rabat, dépendant du doyenné de Saint-Hilaire, du côté du midi au chemin allant de la communauté du Calvaire à la porte de la Tranchée à main droite, du côté du couchant aux jardins et maisons qui ont leur entrée dans la grande rue de la Tranchée, et du côté du septentrion à une pièce de terre, ci-devant le Pré, dépendant du chapitre de Saint-Hilaire ; et tout ainsi qu'elle se comporte et qu'elle est désignée par le plan figuré qui en a été levé par le sieur Bonichon, ingénieur pour le roi des ponts et chaussées de cette Généralité " ; pour et moyennant le prix de 4.000 livres, qui a été payé comptant par l'intendant, à la vue des notaires, " en espèces sonnantes au cours de l'ordonnance ".
L'acquisition est réalisée au nom du roi, pour " faire des plantations de mûriers blancs pour élever des vers à soie ". L'intendant s'oblige à " faire annuellement acquitter par Sa Majesté, sur les fonds destinés à l'entretien des pépinières royales de cette Généralité, tous les devoirs, tant nobles féodaux que simples fonciers, dus et accoutumés être payés, savoir : à messieurs du chapitre de Saint-Hilaire le Grand de cette ville, de qui les lieux présentement vendus relèvent, la rente de 3 livres 15 sols, et aux sieurs chapelains dudit chapitre celle de 24 boisseaux de froment et 43 sols 4 deniers en argent, aux termes qu'ils sont dus et aux lieux qu'ils sont exigibles, à commencer pour les termes de l'année 1752, dont Sa Majesté demeure chargée ".

- 9 août 1756 : à l'occasion de réjouissances publiques organisées pour fêter la prise de Minorque sur les Anglais, les autorités se rendent à la " place des Gilliers ", où est dressée une salle illuminée par plusieurs ifs ardents, flambeaux et pots à feu, et où est tiré un feu d'artifice. Pour les nombreux habitants qui assistent à la fête, on fait " couler des fontaines de vin " (p. 335).

- 11 janvier 1760 : le maire rappelle au conseil de ville que, pour témoigner une juste reconnaissance à M. de Blossac, qui entretient de son mieux la promenade, la ville a fait construire une grande porte en fer à l'entrée, avec balustrade de chaque côté, reposant sur des appuis en pierre de taille, et qu'il faut la payer (p. 336).

- 1761 : la grille est peinte à l'huile, aux frais de la ville (p. 336-337).

- 25 janvier 1762 : le maire dit que " la grille de fer posée à la promenade de Blossac, autrement des Gilliers ", a été trouvée fort belle, qu'il manque néanmoins deux salles pour abriter le public ; le conseil arrête alors qu'il sera incessamment travaillé à la construction de deux pavillons à côté de la grille de fer, " sur les plus beaux plans et les plus justes proportions " (p. 337).

- mai 1763 : le corps de ville décide de donner suite à une demande de l'intendant au sujet de l'achat du jardin de la Baume, appartenant à un M. de la Bugendrie, pour y faire une allée d'arbres et une avenue jusqu'à la rue de la Tranchée (p. 337). Ce jardin est situé au-delà du plan de 1753, au nord.

- 1763 : le maire prend des contacts pour l'acquisition des maisons qui sont au bout de la promenade, au sud, afin de les démolir pour faire de celle-ci " une des plus belles du royaume " (p. 339).

- 1770 : découverte des tombeaux d'un ancien cimetière et des restes d'un aqueduc, en creusant des fosses pour planter des arbres ; agrandissement de la promenade par achat d'une parcelle aux Capucins, aux frais de la ville (p. 340- 341).

- 1772 : la promenade a acquis ses dimensions définitives et les plantations sont terminées (p. 341).

- 1786 : démolition, sur l'ordre de l'intendant Boula de Nanteuil, de la porte de la Tranchée, jugée trop étroite ; des grilles doivent la remplacer ; construction d'un rempart entre la Tour-à-l'Oiseau et la porte, sur l'ancien mur de ville, dans un style médiéval (p. 325).

- 1787 : l'intendant propose à la ville d'entrer en possession de la promenade à partir du 1er avril, en réservant la glacière pour lui et ses successeurs et le droit, pour le maître de la manufacture de soie, de prendre, par préférence, les feuilles de mûrier dont il aurait besoin ; la ville paierait une partie des rentes s'élevant à moins de cent livres par an et, en outre, la somme de 1.200 livres par an, à partir du 1er avril 1788, pour les gages du jardinier (p. 351).

- 14 mai 1787 : la proposition de l'intendant est acceptée, mais non sans tergiversations (p. 352).

- 10 novembre 1788 : la ville obtient que le jardinier soit payé " sur les fonds de la province " (p. 353).

- 1788 : ouverture d'une porte de la promenade touchant à celle de la Tranchée.

- 1789 : construction de deux pavillons de part et d'autre de la grille de la Tranchée (p. 325).

- 1790 : ouverture d'une porte dans le mur d'enceinte de la promenade, du côté de la rue de la Tranchée, la grille payée des deniers de la ville, au serrurier Gobet, à raison de 8 sols 3 deniers la livre poids ; en 1837, cette porte a été reportée à l'alignement de la rue de la Tranchée (p. 326).

- 26 décembre 1790 : en application d'un décret du 19 juin 1790 prohibant les armoiries, le maire prend un arrêté ordonnant d'enlever l'écusson des la Bourdonnaye de la grille d'entrée, de le remplacer par un autre portant trois fleurs de lis et les mots " la loi, le roi " et surmonté du bonnet de la liberté ; sur la petite porte, l'inscription " parc national " devra remplacer " parc de Blossac " (p. 355-356).

- 3 juillet 1792 : ordre de faire repeindre le bonnet de la liberté avant le 14 juillet (p. 356).

- avril 1798 : un labyrinthe, " qui couvrait le terrain appelé aujourd'hui le Grand Pré ", est transformé en cirque pour les fêtes nationales (p. 334).

- 30 juillet 1805 : on enlève les emblèmes de la République pour y substituer un médaillon en fer doré avec la tête de l'empereur (p. 356).

- 1er août 1806 : le conseil décide de faire placer sur la grille de la porte de la Tranchée un aigle en fer doré, au lieu d'un buste de l'empereur jugé trop coûteux (p. 356).

- première Restauration : les emblèmes impériaux sont enlevés pour faire place aux fleurs de lis et aux L couronnées (p. 357).

- 16 avril 1815 : lors de la remise des nouveaux drapeaux à la garde urbaine, le cortège se rend au " parc national " et " l'effigie de Napoléon " est placée sur la grille, au bruit de l'artillerie et aux cris de " Vive l'empereur !"  (p. 357).

- 8 décembre 1815 : le sous-préfet prévient " qu'il a reçu les ordres les plus sévères pour faire disparaître des édifices publics les bustes et portraits de Buonaparte et de sa famille, et tout signe qui pourrait rappeler son gouvernement ; ils doivent être brisés et détruits ". L'ordre est appliqué.
Pilotelle ajoute ici que " plus tard le bon sens public et le retour vers l'étude de l'histoire et de l'archéologie firent rendre à la promenade de Blossac les armoiries de la maison de la Bourdonnaye " et il ajoute : " Trois fois, depuis cette époque, la France a changé de gouvernement, et ni la royauté de juillet, ni la jeune république, ni le nouvel empire n'ont porté la moindre atteinte à ces emblèmes si chers aux Poitevins " (p. 358). Il faut dire qu'il plaide pour le comte de Blossac, car il fait campagne pour qu'on lui érige une statue.

- 3 janvier 1820 : le conseil municipal adopte un projet de mutilation de la Tour-à-l'Oiseau pour permettre le passage, sous Blossac, d'une voie destinée à faire communiquer les routes d'Avallon et de Bordeaux. Le projet n'est pas réalisé.

- 1840 : construction d'un bassin à jet d'eau (p. 363).

Pour terminer, voici un extrait d'un poème en patois, intitulé "Entretien d'un breger avec sen ami sus différonts oubjets de la ville de Poiters... ", publié en 1774, dans lequel sont décrits les monuments les plus remarquables de Poitiers. L'auteur se nomme " Perrot-Franceillon Piorry, écoulier de philosophie ". Il s'agit du fameux Pierre-François Piorry, le futur fougueux député à la Convention, auquel Pierre Massé a consacré une étude sous le titre " Pierre-François Piorry, conventionnel et magistrat ". Né à Poitiers en 1758, il n'a alors que seize ans. Sa langue doit être celle des milieux populaires de Poitiers ou de la proche banlieue.

L'extrait concerne évidemment la promenade des Gilliers. Il ne manque pas d'intérêt pour juger de l'état de la promenade à cette date. Je le reproduis tel que je le trouve dans l'étude de Pilotelle, en ne modifiant que quelques mauvaises coupures. On remarquera les i à la place de é, dans peinturluris, sablie, tirie... D'autre part, la mouillure n'est pas notée dans les groupes pl, bl.

Notes

(1) " Notice sur Paul-Esprit-Marie de la Bourdonnaye, comte de Blossac, intendant de la Généralité de Poitiers, et recherches sur la promenade qui porte son nom ", publié dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, année 1855, p. 287-366.
(2) Enfants de choeur.
(3)
Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, année 1852, p. 271.
(4) Ner, " noir ".
(5) Lie, " ils ".
(6) Ollez : graphie fantaisiste pour ollée, " allée ".
(7) Teilloux, " tilleuls ".
(8) Herez, graphie fantaisiste pour erées, " bords, bouts " (français orées).
(9) Brecioux, " berceau ".
(10) Vrete, "verte".
(11) Sainfain, "sainfoin"; probablement ce qui a été appelé "le pré".
(12) Mourers, "mûriers".
(13) Trouver mon routin, "trouver mon chemin".
(14) Sender, "sentier".