Chauvigny au XIe siècle

 

Chauvigny entre dans l'histoire aux environs de l'an mil : son château est désigné dans un acte non daté qu'on peut situer entre 992 et 1014 (1). Cependant il faut attendre le début du XIVe siècle pour avoir sur la châtellenie et la ville des renseignements relativement abondants et précis, grâce aux archives de l'évêché de Poitiers et à celles de la collégiale Saint-Pierre. Auparavant les fonds des abbayes de l'Étoile, de la Merci Dieu et de Montierneuf de Poitiers n'offrent qu'une documentation fragmentaire pour les XIIe et XIIIe siècles et le cartulaire de l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers ne contient que neuf actes relatifs à Chauvigny, pour le XIe siècle (2). Si peu nombreux soient-ils, ces actes du fonds de Saint-Cyprien ne manquent pas d'intérêt pour l'histoire du terroir et de la ville de Chauvigny, et ils méritent une analyse détaillée.

La fondation d'une église du Saint-Sépulcre ; aperçu sur Chauvigny vers 1025

L'implantation des moines de Saint-Cyprien à Chauvigny est due à l'initiative de l'évêque Isembert 1er. Au début de son épiscopat, entre 1020 et 1030, Isembert a construit, au pied de son château de Chauvigny, une église dédiée au Saint-Sépulcre, qu'il a donnée à Saint-Cyprien. Cette fondation ne s'imposait d'ailleurs pas : l'église a été élevée tout près de Saint-Léger, en un lieu inhabité, et elle n'a pas reçu le droit paroissial. L'évêque confiait aux moines l'édification d'un bourg et la construction de moulins, en vue d'une extension de la ville basse. Il est probable qu'il a voulu aussi avoir sous ses murs, comme d'autres seigneurs, une église desservie par des moines, bien qu'il eût déjà auprès de son château, comme nous allons le voir, une église collégiale que bien des seigneurs auraient pu lui envier.

Nous ne possédons pas d'acte de fondation émanant de l'évêque mais une notice rédigée par un moine après la construction. On a souvent fait référence à cette notice, qui est bien connue de l'érudition et capitale pour la connaissance de Chauvigny vers 1025. Comme elle est rédigée en latin nous croyons utile d'en donner une traduction.

" Isembert, évêque de la sainte église de Poitiers, a construit une église en l'honneur du Saint Sépulcre de Notre Seigneur, au pied de son château de Chauvigny, et a donné à cette église un aqueduc qu'il a délimité, au-dessous des moulins du prévôt Aimeri, et toute la terre autour de l'église depuis le susdit aqueduc jusqu'au petit ruisseau qui est au-delà de l'église et de l'extrémité du cimetière de l'église Saint Léger jusqu'au pré épiscopal qui est près du coteau, afin que soient édifiés, sur l'aqueduc des moulins, dans la terre un bourg, qu'il institua libre, de sorte que ni clerc, ni prévôt, ni quelque personne, n'ose jamais y requérir ni prévôté, ni rapine, ni aucune prise de corps, ni coutume, et il a transmis toutes ces choses libres aux moines de Saint-Cyprien, dans la main de l'abbé Ansegisus, afin que ceux-ci tiennent à perpétuité tant le bourg que l'église et les autres choses. De plus il a concédé aux moines le droit d'usage pour l'église ou leurs maisons ou pour d'autres nécessités, dans ses forêts, en tout temps, où qu'elles soient. Et parce que la susdite église avait... (quelques mots effacés) .... il décida que quiconque voudrait venir y viendrait et s'y ferait ensevelir. De même il a concédé la moitié de l'église Saint-Léger qui était à lui, après la mort du prêtre Gombaud qui la tenait de lui. Il a livré de plus une quarte de terre au-delà de la Vienne, entre le chemin de Poitiers et le chemin de Morthemer, et de la maison des malades jusqu'à Peuron. De même il a décidé que la moitié de l'église d'Aillé et de tout son alleu serait au service de la susdite église, avec ses appartenances de vignes, terres arables, forêts, pacages, maisons, aisances, etc.

S. Isembert évêque, qui a décidé cela. S. Manassé son frère et Sendebaud. S. Gilbert Roy. S. Isembert neveu de l'évêque, Geoffroi doyen, Guillaume préchantre, Rorgon archidiacre, Humbert chevecier, Maingot cellérier, Airaud de Monthoiron, Aimeri prévôt, Geoffroi son frère, Goscelme chevecier, Garnier Cornevin, Robert Bodoer, Hélie Puel, Acfred prévôt et Thébaud et Itier frères, Bernard Jarric. Pendant le règne du roi Robert " (3).

On voit que l'église Saint-Léger existe alors, avec son cimetière, ce qui suppose un embryon de ville basse le long du chemin de la Vienne au château. Le Talbat est canalisé pour faire tourner des moulins qui sont, selon toute vraisemblance, ceux des Barrières. Il est probable que le système de régulation des eaux n'est pas sensiblement différent de celui qui est conservé de nos jours, après l'abandon des moulins, et que la chaussée de l'étang est en place. Les moines de Saint-Cyprien construiront effectivement un moulin sur la partie de l'aqueduc qui leur a été donnée ; ce sera le moulin Saint-Just. Au sud on voit couler le Montauban, dont le lit a dû être aménagé pour mettre l'église à l'abri des inondations. Le " pré épiscopal " qui délimite à l'est la terre de Saint-Cyprien, est désigné à plusieurs reprises en 1309 et 1310 (4) ; il se trouvait au-delà de l'actuelle rue de la Paix et devait s'étendre jusqu'au Poirier.

De la ville haute on n'entrevoit que le château mais l'église Saint-Pierre existe et elle est collégiale puisque le chevecier Goscelme figure parmi les souscripteurs, dans la notice. Le chantre apparaît par deux fois vers la fin du XIe siècle (5).Ainsi, au XIe siècle comme plus tard, au temps de l'évêque Gauthier de Bruges, les deux dignitaires du chapitre de Saint- Pierre sont le chantre et le chevecier. Quant à l'église Saint-Martial, on est totalement dépourvu de documents à son sujet. Sur la rive gauche de la Vienne est installée une "maison de malades ", connue plus tard sous le nom de Maladerie.

La liste des souscripteurs mérite une attention particulière. Les noms sont réunis en trois groupes : famille de l'évêque, dignitaires du chapitre cathédral et personnalités de Chauvigny et des environs. Assistent l'évêque ses frères Manassé et Sendebaud, son neveu Isembert, fils de Manassé et futur évêque, Gilbert Roy qui est un proche parent (6). Le chapitre de Saint-Pierre de Poitiers est représenté par le doyen Geoffroi, le préchantre Guillaume, l'archidiacre de Poitiers Rorgon, Chauvigny se trouvant dans son archidiaconé, le chevecier Humbert et le cellérier Maingot. Parmi les personnalités locales on remarque le prévôt Aimeri et son frère Geoffroi, le chevecier Goscelme et quelques autres dont la présence doit s'expliquer par un quelconque intérêt dans les terres concédées.

La réunion de plusieurs dignitaires du chapitre cathédral n'est certainement pas fortuite. C'est que les terres données à Saint-Cyprien appartiennent à l'Église de Poitiers. Isembert agit en qualité d'évêque et non à titre privé. D'ailleurs les termes de la notice relatifs aux libertés du bourg à fonder sont significatifs : les autorités désignées comme ne devant pas attenter à ces libertés sont les évêques, les clercs et les prévôts, ces derniers n'étant mentionnés que comme agents laïcs des évêques seigneurs. Le château et ses dépendances sont un domaine de l'église cathédrale. On pourrait objecter que les parents d'Isembert figurent en tête des témoins, avant les clercs poitevins. Nous pensons qu'ils sont les maîtres laïcs du domaine cathédral, par délégation et sous l'autorité de l'évêque chef de famille. La famille s'est implantée dans ce domaine comme elle s'est implantée dans l'évêché. Elle est rémunérée de ses services par des concessions de terres et de rentes. Vers 1080 des vignes situées au Breuil sont dites " vignes de Tetberge " (7). Tetberge était la mère d'Isembert 1er. C'est qu'Isembert, mari de Tetberge et père de l'évêque, était installé à Chauvigny sous l'autorité de son frère l'évêque Gilbert.

La question des fiefs

A chaque forteresse étaient attachés des soldats qui résidaient aux environs ou dans les murs. Nous n'avons aucune documentation précise sur Chauvigny pour la première partie du XIe siècle.

Le fief d'Harcourt

On voit un peu plus clair dans la seconde moitié de ce siècle, au temps de l'évêque Isembert  II (1047-1086). Alors qu'il perd l'autorité directe à Angles, au profit des Lusignan, celui-ci conserve cette autorité à Chauvigny, mais en introduisant au moins un soldat dans le domaine épiscopal, le vicomte de Châtellerault. En effet, Isembert II est demi-frère du vicomte de Châtellerault Acfred III, parce que sa mère Amélie était veuve du vicomte Boson I. Il est né alors que son père, Manassé, était vicomte baillistre de Châtellerault, pendant la minorité d'Acfred, entre 1012 et 1025 (8). Il a survécu à ce dernier et à son successeur Hugues I et il n'est décédé que peu avant Boson II. Cette parenté nous paraît suffisante pour expliquer l'introduction des vicomtes de Châtellerault dans le domaine de l'évêché, à Chauvigny, introduction qui est à l'origine du fief dit d'Harcourt. Cependant, la date et la forme de la concession ne peuvent évidemment être déterminées. Quant à savoir si Isembert a agi de sa propre initiative ou s'il a subi quelque pression comtale, nous sommes dans la même incertitude. Toutefois, l'hypothèse d'un accord avec le comte, analogue à celui qui a été autrefois conclu par Gilbert pour Vivonne, n'est pas à écarter. Toujours est-il que la politique d'implantation familiale dans le domaine épiscopal se poursuit, sous une nouvelle forme.

Le fief de Gouzon

C'est aussi dans la seconde moitié du XIe siècle que se situe la création du fief de Gouzon, mais les circonstances de cette érection sont encore moins évidentes. On sait que ce fief a été tenu par des descendants de Sendebaud depuis au moins le milieu du XIIe siècle (9). Il s'agit donc d'identifier le fils de Sendebaud en faveur duquel a été faite la concession. Avant le décès de l'évêque Isembert II, seuls trois des fils sont survivants, Ramnulfe, Isembert et Pierre, qu'on voit donner ensemble à l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers un mas à Vicq, en présence de l'évêque, " leur oncle " (10). Peu après, les mêmes frères concèdent à l'abbé de Saint-Cyprien Rainaud l'autorisation de recevoir des dons dans leurs fiefs. Pour obtenir ces faveurs, l'abbé se déplace à Chauvigny, à Lurais et à Montmorillon. A Chauvigny, c'est Isembert qu'il rencontre, dans l'église Saint-Just ; à Lurais, c'est Ramnulfe, dans l'église du lieu, où ce dernier dépose sa charte sur l'autel ; à Montmorillon, c'est Pierre, qui se prépare alors à partir pour Rome (11). Les trois actes, qui semblent avoir été transcrits sur le même parchemin, ne sont pas datés. Rédet leur assigne les environs de 1085, supposant ainsi qu'ils sont de l'extrême fin de l'épiscopat d'Isembert II. Nous pensons, au contraire, qu'ils suivent de près le décès de l'évêque. En effet, l'échec d'Isembert à la succession de son cousin a mis fin à une organisation familiale bien établie depuis trois générations, le chef de famille étant l'évêque, qui répartit les charges et les revenus. Les fils survivants de Sendebaud ont alors adopté la pratique commune du partage des droits familiaux, alleux et " chasements ". Le patrimoine a été réparti entre les aînés : Ramnulfe a reçu en particulier les biens de la région d'Angles et Isembert ceux de la région de Chauvigny. Quant à Pierre, on lui a attribué les droits matrimoniaux à Montmorillon (voir mon étude intitulée " La question des seigneurs et des fiefs de Montmorillon ").

Isembert est-il dès lors détenteur du fief qui sera plus tard dit de Gouzon ? C'est possible. Dans un esprit de conciliation, le nouvel évêque, Pierre II, aurait compensé la perte de l'épiscopat par la concession d'un fief, dont le siège était apte à recevoir une " tour " complétant le système défensif de la place. Toujours est-il que, avant la fin du XIe siècle, deux des principaux fiefs de Chauvigny sont tenus, l'un par un parent, l'autre par un descendant de la famille qui a accaparé le siège épiscopal pendant plusieurs générations.

Le fief de Montléon

La situation se présente différemment pour le château de Montléon. Le fief a été constitué au bénéfice d'une famille Oger dont le plus ancien représentant qu'on puisse appréhender dans l'entourage des évêques est Giraud Oger, dans le premier tiers du XIe siècle, sans qu'une parenté soit évidente avec la famille de ces derniers. Son origine est ainsi la plus obscure.

La question des prévôts

Un autre problème est posé par les prévôts. On n'en connaît que deux, Aimeri et Hélie, le second paraissant postérieur au premier de deux générations (12). Ils se manifestent surtout hors de Chauvigny, comme souscripteurs d'actes, de sorte qu'on s'interroge sur la nature de leur charge. La notice de fondation de l'église du Saint-Sépulcre attribue à Aimeri des moulins sur le Talbat. Il est probable que le prévôt n'en a que la gérance. La qualité de "préteur" attribuée à Hélie (13) suggère qu'il détient des pouvoirs de justice. Cette interprétation du terme paraît confirmée par la participation d'Hélie, alors dit " prévôt de Chauvigny ", à une cour chargée de régler, à Chauvigny, un différend entre l'abbé de Nouaillé Bertrand et Hugues de Chitré (14). Il semble qu'Aimeri et Hélie soient de la même famille mais les preuves formelles de parenté font défaut. Toutefois certains indices sont favorables à l'hypothèse d'une implantation familiale dans la charge : la présence de Geoffroi à côté de son frère le prévôt Aimeri, parmi les témoins de la fondation du Saint-Sépulcre, et le surnom " de Chauvigny ", attribué hors de la ville aussi bien à Geoffroi qu'à Aimeri (15). Dans les cas où les prévôtés sont devenues héréditaires, les bénéfices qui leur étaient attachés sont devenus des fiefs. On ne perçoit rien de tel à Chauvigny où on ne peut déceler le mode de rétribution des services des prévôts et où aucun fief connu ne peut être considéré comme un fief de prévôté. Toujours est-il qu'après la disparition d'Hélie, vers 1110, on ne rencontre plus de prévôt à Chauvigny.

Les paroisses de Chauvigny au XIe siècle

L'installation des moines de Saint-Cyprien a eu pour conséquence quelques donations de terres aux environs de Chauvigny, qui permettent d'entrevoir certains aspects du terroir chauvinois. Nous entendons par terroir chauvinois l'ensemble des cinq paroisses de Saint-Pierre, Saint-Martial, Saint-Léger, Saint-Just - anciennement Saint-Sépulcre - et les Églises. L'église des Églises est assez éloignée de la ville mais, au XIe siècle, elle est considérée comme église de Chauvigny : une terre lui appartenant est dite " du domaine des Églises de Chauvigny " (16). D'ailleurs la paroisse a longtemps compris une partie de la ville. Il en était encore ainsi quand l'évêque Gauthier de Bruges (1279-1305) a fait rédiger un pouillé qui fournit un état précis du spirituel à Chauvigny : " Près de Chauvigny est une paroisse (église paroissiale) qui est appelée église des Trois Églises, dont une partie de la paroisse est constituée par une grande partie de la ville de Chauvigny " (17). Dans le même document, Saint-Pierre, Saint-Martial et Saint-Léger sont dites églises paroissiales, mais non Saint-Just (18) qui n'a reçu que le droit de sépulture à sa fondation et ne dispose pas encore du droit paroissial. Elle est dans la paroisse des Églises, ce qui justifie le nom de " paroisse des Trois Églises " qu'on rencontre dans un texte de 1288 (19), les trois églises étant l'église paroissiale, dédiée à Saint-Pierre, Aillé et Saint-Just. Nous ferons remarquer en passant que l'église paroissiale a été désignée à partir du nom de la paroisse : paroisse des Églises > église des Églises, ce qui est exceptionnel. De plus le lieu où s'élève l'édifice a reçu lui aussi le nom des Églises, qui est toujours en usage (20).

L'habitat et les voies

Il n'est pas question de faire un tableau de l'habitat à l'aide d'un très petit nombre d'actes. Trois villages seulement sont mentionnés : Aillé, Lépinasse et Tessec. Le nom du Breuil apparaît à plusieurs reprises mais sans référence à des habitations. Si les indications sur l'habitat sont peu significatives, celles qui concernent les voies sont intéressantes car elles mettent en évidence un déplacement de l'axe routier Ouest-Est. On sait qu'une voie impériale romaine de Poitiers à Bourges traversait d'Ouest en Est la partie méridionale du territoire de Chauvigny. A partir des environs de Jardres, elle s'infléchissait légèrement vers le sud pour pénétrer dans la vallée de la Vienne à la Rivière-aux-Chirets. Elle empruntait ainsi une petite vallée perpendiculaire à la rivière, dont il suffisait d'améliorer la pente. Le mode de franchissement de la Vienne est inconnu mais le tracé est certain sur la rive droite. Elle passait au sud de l'église, contournait par un angle obtus l'abrupt de la Vichoune et prenait la direction du sud-est pour éviter les vallées profondes dont les eaux se réunissent au Pontereau en saison hivernale. Au XIe siècle, cette grande voie au tracé remarquable est en voie d'abandon au profit d'un chemin sinueux passant par Chauvigny et Saint-Savin, constitué d'anciens chemins unissant des villages issus de villas romaines. Dès les environs de l'an mil, la voie romaine est qualifiée de " vieille voie " (21). Vers 1025, lors de la fondation du Saint-Sépulcre, apparaît sur la rive gauche de la Vienne le " chemin de Poitiers ", qui passe par la Maladerie. Au départ, ce chemin n'est autre que celui de Pressec (22), qui est fort ancien puisqu'il a servi à délimiter la paroisse de Jardres, qui s'enfonçait en coin dans celle de Saint-Léger, atteignant le chemin de la Maladerie à Artiges. Ainsi le pont qui est signalé vers 1080 (23) a toute chance d'être bien antérieur à cette époque. Avant la fin du XIe siècle, on découvre une " voie publique de Saint-Savin " dans les parages d'Aillé et de Lépinasse (24). Ce chemin était encore en usage en 1553, année où il est signalé au Poirier (25). De là il gagnait la vallée du Pontereau qu'il traversait au prix de rudes montées.

Les activités rurales et les possessions

On ne peut dire grand chose de l'exploitation du sol, si ce n'est que la primauté est accordée aux vignes, qui figurent en tête des énumérations de biens fonciers, avant les terres arables, les bois, les pacages, les maisons et les vergers. Des vignes sont signalées à Aillé, Lépinasse, Tessec, la Fosse de Jeu, dite alors Fosse à jeux (26), au Breuil surtout, et en des terroirs nommés le Chillou et Bertegont ou Grent, que nous ne pouvons identifier. On élève des moutons à Lépinasse puisque les habitants d'un alleu donné par un certain Robert Comte doivent chaque année au propriétaire un agneau par feu. L'existence d'alleux au XIe siècle n'est pas pour nous surprendre. A Chauvigny comme ailleurs dans la région, il existe des terres possédées en toute propriété, qui n'ont pas encore été transformées en fiefs c'est-à-dire en terres tenues de quelqu'un, dont la propriété est limitée par l'obligation du rachat à chaque mutation, mutation d'ailleurs subordonnée à l'agrément du seigneur. L'"alleu d'Aillé" semble comprendre tout le village, avec l'église et les terres exploitées par les habitants. Vers 1025 Isembert 1er et sa famille en possèdent une moitié, qu'ils donnent à Saint-Cyprien. Plus tard, l'autre moitié est donnée par deux frères nommés Rorgon et Thébaud. Nous sommes dépourvus de toute indication et de tout indice sur l'origine de cette partition ou de cette indivision. Il est certain toutefois qu'ici l'évêque est propriétaire à titre privé. Une donation effectuée par un chanoine de Saint- Pierre appelé Thébaud permet de constater que des parties de domaines d'églises sont tenues à cens par des clercs. Thébaud tient ainsi des terres de l'église des Églises et de l'église Saint Pierre. Il paie les cens respectivement à la saint Hilaire et à la saint Pierre, cette dernière fête étant fixée au 3 des calendes de juillet (29 juin) d'après le texte. Il a aussi une maison près de l'église Saint-Léger, qu'il tient au cens d'un denier payable à la fête de saint Léger. Quand il donne ces biens à Saint-Cyprien, il doit solliciter l'autorisation de l'évêque Isembert qui a sous son autorité immédiate les églises de Chauvigny (27).

 Ainsi, dès le premier tiers du XIe siècle, Chauvigny est une forteresse qui contrôle un passage sur la Vienne et qui possède au moins trois églises. Le chemin de Poitiers à Saint-Savin se confond dans la traversée de la ville basse avec le chemin qui conduit de la Vienne au château épiscopal. L'embryon urbain qui était né au sud, en bordure de la voie romaine maintenant délaissée, a disparu depuis longtemps, au point que son nom même est oublié. Là, une petite église isolée est le centre spirituel d'une grande paroisse qui compte deux autres églises et s'étend jusqu'au Talbat et au cimetière de Saint-Léger. L'emprise temporelle et spirituelle de l'évêché est considérable. L'évêque est le maître du château et d'un domaine foncier dont il délègue la garde à sa famille et il contrôle directement la vie des paroisses et le domaine foncier des églises. Cependant, dans la seconde moitié du XIe siècle, Isembert II a installé le vicomte de Châtellerault tout près du château épiscopal et, peu après, son cousin Isembert Sennebaud a obtenu en fief la position dominante où s'élèvera le château de Gouzon.

NOTES

1. Archives Historiques du Poitou, tome XLIX, 1936, p. 132 ; n° 78. Un certain Robert, qui se dit " homme noble ", donne à l'abbaye de Nouaillé un domaine situé en un lieu appelé Dugeiacum, à trois milles du château de Chauvigny, limité d'un côté par la " vieille voie ".

2. Ibid., tome III, 1874, p. 136-142 ; n° 210 à 218. Ces actes étant bien groupés dans le cartulaire, nous ne nous référons à l'un d'eux en particulier que dans quelques cas.

3. Ibd., tome III, p. 136-137, n° 210.

4. Il est dit " prés de derrière l'aumônerie de Chauvigny " le 26 mai 1309, " prés assis jouste l'aumônerie ", à la même date, etc. (Archives Historiques du Poitou, tome X, 1881, p. 280, 279, etc.).

5. " S. Gauterii cantoris ecclesie Calviniacensis " (AHP III, p. 136, n° 209, sans date). " S. Gauterii precentoris " (Ibid., p. 139, n° 213, sans date).

6. Pour la famille des Isembert, voir J. Duguet, " La famille des Isembert, évêques de Poitiers, et ses relations (Xe-XIe siècles) dans le bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 4e série, tome XI, 3e trimestre 1971, p. 163-186.

7. AHP III, p. 141, n° 216.

8. Voir J. Duguet, " La famille des Isembert... ", modifications et compléments ; et " Notes sur les vicomtes de Châtellerault, XIe siècle - XIIIe siècle ".

9. Voir J. Duguet, " Les Sennebaud à Chauvigny ", dans Le Pays Chauvinois, n° 24, juillet 1986, tome III, p. 349-351.

10. AHP III, p. 131, n° 201.

11. Ibid., p. 141-142, n° 218.

12. Aimeri paraît des environs de 1025 aux environs de 1050 et Hélie des environs de 1080 aux environs de 1110. Voir Beauchet-Filleau, Dictionnaire des familles du Poitou, 2e édition, article Chauvigny. Dans cet article, il y a des rectifications à faire en ce qui concerne Hélie et Pierre Hélie.

13. AHP III, p. 140, n° 214, sans date.

14. AHP XLIX, 1936, p. 216 et 217, numéros 135 et 136.

15. Geoffroi est dit " de Chauvigny " vers 1025 (AHP III, p. 276, n° 438).

16. " De curte Ecclesiarum Calviniacensis " (AHP III, p. 138, n° 211, sans date).

17. Citation de Rédet dans Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1846, p. 306, note 1, d'après le " Grand Gauthier ", folio 139.

18. Voir les citations du " Grand Gauthier " dans Beauchet-Filleau, Pouillé du diocèse de Poitiers, p. 246-248 : " Ecclesia S. Petri de Chalviniaco est capitulum... ecclesia parochialis S.Marcialis... ecclesia parochialis S. Leodegarii... ecclesia S. Justi... ".

19. AHP LIX, p. 319.

20. On en trouve trace dès 1309 : " prez qui sunt entre les Eglysses près de Chauvygné et la Varenne " ; " es prez des Eglysses " ; " prez dou dit seigneur qui sunt entre Chauvygné et les Eglysses " (AHP X, p. 279, 280, 285). Dans les trois textes, il est question des mêmes prés, qui appartenaient à l'évêque de Poitiers.

21. " et de uno latus alodus Dagbranni filio Launoni et via vetera ". Même référence que note 1.

22. Le nom de Pressec est celui d'une villa " gallo-romaine ". La forme ancienne est Prissec, qui est attestée en 1309 et 1326 (Rédet, Dictionnaire topographique du département de la Vienne). Cette forme est demeurée dans l'usage oral jusqu'à maintenant mais elle est malheureusement en train de disparaître.

23. AHP III, p. 141, n° 217, sans date.

24. AHP III, p. 140, n° 214, sans date.

25. Le fait a été signalé par P. Sailhan dans Le Pays Chauvinois n° 4, p. 6, note 7.

26. AHP III, p. 141, n° 216. Rédet, éditeur du cartulaire, a lu " fossa Aiocos " pour " fossa a iocos ".

27. Les cinq églises ont été pendant longtemps " de camera episcopi, extra decanatus et archipresbyteratus ", c'est-à-dire soumises à la juridiction directe de l'évêque (Rédet, Dictionnaire topographique, article Chauvigny).

Publié dans Le Pays Chauvinois, n° 20, décembre 1981, tome III, p. 59-61. Corrigé et complété en mars 1999.