DRUSIANE " DE LA TOUR " ET SA DESCENDANCE

(fin XIe siècle-1242)

 

Drusiane de la Tour est bien connue de l'érudition poitevine, moins par la singularité de son nom que comme fille d'un prévôt nommé Hugues et comme héritière d'un fief urbain de Poitiers, le " fief d'Anguitard ". Le dernier article consacré à ce fief a été publié en 1961 par Marcel Fouché, qui s'est intéressé à Drusiane et à sa descendance parce qu'elle a épousé un châtelain de Gençay nommé Guitard (1). Cet article mentionne que Guitard de Gençay est le second mari de Drusiane, sans désigner le premier, et il comporte des erreurs dans la descendance du couple. La présente note est un essai de mise au point.


 

Le prévôt Hugues apparaît dans plus de vingt actes, pendant une assez courte période, à la fin du principat de Guy-Geoffroy (2). C'est un prévôt comtal de Poitiers, qui est désigné comme tel (3) et qui ne se manifeste effectivement que dans la ville et aux environs. On le rencontre le plus souvent accompagné de son frère Eudes (4), qui est dit clerc dans un acte de Montierneuf (5).

Son origine ne semble pas décelable et, de son vivant, son environnement familial connu est limité à sa femme Pétronille et à son fils Aimeri (6). On le voit prêter de l'argent à Étienne de Migné, qui lui livre en gage la dîme de Migné (7) et ses seules possessions qu'on puisse entrevoir sont de modestes tenures : une dîme de vignes à Liniers, tenue d'Airaud de Monthoiron (8); une part d'écluse à Bellefonds, tenue probablement du même (9); une terre à Asnières (commune de Smarves), tenue du vicaire Adémar, en comparsonnerie avec un certain Jean Paganel (10).

Sa succession comme prévôt est inconnue. Sa succession personnelle est recueillie par sa fille Drusiane, dont on découvre l'existence après 1120, dans un titre de Montierneuf qui la montre en possession de la tour connue plus tard sous le nom de tour d'Anguitard, tour qui était le siège de la prévôté paternelle (11). Elle doit donc être alors la seule héritière de Hugues et l'hérédité du fief, dès lors effective, a été disjointe de la charge de prévôt.

Du vivant de l'abbé Rainaud, donc en 1100 au plus tard, Drusiane est mariée avec Boson de Fourneuf. Ce personnage doit être apparenté à Airaud de Fourneuf, qui est l'homme d'Airaud de Monthoiron pour une vicairie tenue par ce dernier du vicomte de Châtellerault (12). On voit ainsi Boson et Drusiane mettre fin à un différend avec les moines de Saint-Cyprien, notamment au sujet de vignes sur le " puy de Saint-Cyprien ", et concéder aux mêmes moines la part de l'écluse de Bellefonds que Drusiane a reçue de son père (13). Drusiane seule est présentée comme donatrice au même établissement, à la Grève (commune de Vendeuvre), Boson n'intervenant que pour approbation. L'acte n'est malheureusement pas datable; il est inséré dans une série de notices qui permet toutefois de supposer qu'un Geldouin, souscripteur de deux autres donations au même lieu, est un autre mari de Drusiane, le père de son fils aîné Hugues Geldouin (14). Celui-ci, qui a reçu le nom de son grand-père prévôt, aurait eu pour surnom le nom de son père. Cependant nous n'avons aucun indice sur la chronologie des deux premiers mariages.

Drusiane est surtout connue comme femme de Guitard, châtelain de Gençay, fils de Mathieu "du château de Gençay ". En cette qualité, elle souscrit une libéralité de Guitard à Chambonneau (commune de Gizay) en faveur de Saint-Cyprien (15). A titre personnel, elle tient avec Maingaud Paganel une terre à Asnières, du vicaire Adémar, qui la donne à la même abbaye; Guitard figure parmi les témoins de l'acte qui se situe entre 1108 et 1117 (16). C'est une pièce de Nouaillé datée de 1120, par laquelle Guitard renonce à un cheval qu'il réclamait à l'abbé et aux moines, qui nous fait connaître les enfants du couple : Guitard, Mathieu, Aimeri et Guillaume (17). Le troisième des fils de Guitard porte ainsi le nom de son oncle maternel.

En 1129 au plus tard, Drusiane doit être veuve quand, appelée Drusiane de la Tour, elle donne à Montierneuf une petite pièce de terre à Poitiers, à charge de payer annuellement huit sous "au seigneur qui aura la tour " : elle n'est alors assistée que de ses trois fils aînés, Hugues Geldouin, Guitard et Mathieu (18). Elle a atteint un âge avancé lorsqu'on la rencontre pour la dernière fois, entre 1136 et 1140 : l'évêque Guillaume confirme la donation qu'elle a faite à Geoffroy de Loriol, lorsque celui-ci était recteur de l'église de Fontaine-le-Comte, du " bois Savary " qu'elle tenait de Savary de Mauléon. L'acte est souscrit par ses trois mêmes fils et par une Clémence que nous ne connaissons pas autrement (19). Son fils aîné, Hugues Geldouin, avait lui-même donné ce bois à Geoffroy de Loriol avant que le comte Guillaume le Toulousain l'installe à Fontaine-le-Comte (20).

Nous ignorons si Hugues Geldouin a eu une postérité et la descendance de Guitard et Drusiane est mal connue. L'affirmation de M. Fouché selon laquelle le couple a eu une fille Bourgogne qui a épousé un Aimeri de Rancon est sans fondement, aucun acte ne permettant de soupçonner une alliance des Rancon avec leurs châtelains de Gençay. Cependant, les quelques aperçus que nous avons sur la postérité de Guitard et Drusiane sont suffisants pour mettre en évidence une tradition des noms de leurs familles. Vers 1150 on repère, dans un titre de Montierneuf, un Gavaret de Gençay dont le nom est identique au surnom de Pierre Gabarret, un frère de Guitard. Mathieu et Guitard de Gençay interviennent comme témoins; l'acte est souscrit par une Agnès et une Pétronille, cette dernière dénommée comme la mère de Drusiane (21). Après la guerre de 1242, le " bourg Guitard à Poitiers " est saisi sur " Guitard de Chambonneau " qui a pris les armes contre le comte Alfonse et le roi Louis IX. Ce Guitard a pour soeurs une Agnès et une Drusiane (22).


Notes

 (1) Marcel Fouché, " Le bourg, la porte et le fief de la tour d'Anguitard ", dans bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 3e trimestre 1961, p. 229-236.

(2) Le plus ancien acte daté est de 1076 (Archives Historiques Poitou, t. LIX, p. 8-9, n° 4) et le plus récent de 1083 (Ibid., p. 24-25, n° 14).

(3) Archives Historiques Saintonge et Aunis, t. XXX, p. 285, n° 228 [1076-1086] et Archives Historiques Poitou, t. LIX, p. 29-30, n° 17 [1077-1086].

(4) Archives Historiques Poitou, t. XVI, p. 176, n° 146 (6 février 1081) ; ibid., p. 183, n° 150 (année 1081) ; Archives Historiques Poitou, t. III, p. 22-23, n° 18 ; p. 31-32, n° 34, etc.

(5) Archives Historiques Poitou, t. LIX, p. 29-30, n° 17 [1077-1086].

(6) Archives Historiques Poitou, t. III, p. 198, n° 317 ; sans date. La présence du couple et du fils doit s'expliquer par le fait qu'une autre Pétronille, vraisemblablement une parente, est intéressée à l'acte.

(7) Ibid., t. LIX, p. 8-9, n° 4 [1076].

(8) Archives Historiques Poitou, t. III, p. 146, n° 224.

(9) Ibid., p. 204, n° 329.

(10) Ibid., p. 205, n° 331 [1108-1117].

(11) Archives Historiques du Poitou, tome LIX, p. 126-127 ; Montierneuf n° 80  [1120-1129].

(12) Il s'agit de Fourneuf, commune de Sérigny, Vienne, qui a été le siège d'un fief relevant de Faye-la-Vineuse, Indre-et-Loire. Airaud de Monthoiron a épousé une fille de Ganelon de Châtillon qui a tenu Faye durant la minorité d'un héritier, Aimeri (Archives Historiques Poitou, t. III, p. 99, n° 145 et Louis Halphen, Le comté d'Anjou au XIe siècle, p.  161 note 6).

(13) Archives Historiques Poitou, t. III, p. 204, n° 329.

(14) Ibid., p. 26, n° 22. La place pour le nom de Drusiane est restée en blanc dans le cartulaire : "Domna ... qui fuit uxor Bosoni de Furnos, ipse volente, concessit...". Rédet n'a pas suggéré de nom pour la femme de Boson de Fourneuf.

(15) Ibid., p. 211, n° 342.

(16) Ibid., p. 205, n° 331.

(17) Archives Historiques Poitou, t. XLIX, p. 318-319, n° 204.

(18) Ibid., t. LIX, p. 126-127, n° 80.

(19) Ibid., t. LXI, p. 11-12, n° 6.

(20) Ibid., t. LXI, p. 4, n° 1.

(21) Ibid., t. LIX, p. 137-138, n° 88.

(22) Pierre-Fr. Fournier et Pascal Guébin, Enquêtes administratives d'Alfonse de Poitiers, Paris, Imprimerie nationale, 1959, p. 34 b, p. 38 a, p. 287 a.

Article non publié.