LA QUESTION DES PERSONNAGES DITS "DE CHAUVIGNY"

(XIe siècle-XIIIe siècle)

 

 Les personnages dits "de Chauvigny" ont été présentés par Beauchet-Filleau dans son "Dictionnaire des familles du Poitou". Le généalogiste les a classés en plusieurs "branches", non sans hésitations, parce que les filiations sont mal connues, et en signalant qu'il y a peut-être eu à l'origine plusieurs familles "de Chauvigny". On ne peut en effet dresser que des fragments de tableau généalogique comprenant seulement deux ou trois générations. Les alliances ne sont pas décelables, faute de connaître les noms des épouses et des filles. Notre propos est de montrer qu'il existe des relations autres qu'un surnom commun, entre les différentes "branches" définies par Beauchet-Filleau, en utilisant des indices nouveaux. Nous ne reviendrons pas sur les références des sources, qui figurent dans le "Dictionnaire des familles du Poitou". On pourra cependant remarquer ici où là quelques différences d'interprétation avec notre devancier.

Pendant longtemps il n'y a pas eu de noms de famille mais des surnoms qui, individuels à l'origine, sont devenus familiaux. Dans les chartes antérieures à l'an mil, hommes et femmes ne portent qu'un nom, qui correspond au prénom d'aujourd'hui. C'est pourquoi Albert Dauzat croyait qu'il n'y avait pas de surnom avant le XIe  siècle. En fait, les surnoms existaient bien, mais on ne les rencontre que dans les "chroniques", qui correspondent aux "mémoires" ou aux "histoires" de notre temps et qui ne sont pas nombreuses, du moins pour la région. C'est ainsi que la "chronique de Saint-Maixent" nous fait connaître les surnoms des comtes de Poitiers au Xe siècle.

A partir du début du XIe siècle, les surnoms sont progressivement introduits dans les chartes, où les hommes sont identifiables par un nom, par exemple Aimeri, et un surnom, par exemple "de Chauvigny". Le surnom, d'origine comme ce dernier, ou qualificatif, est personnel. Cette pratique permet éventuellement de distinguer père et fils, à qui on donne assez souvent un même nom. De plus un homme peut être connu sous plusieurs surnoms, sans qu'il soit d'ailleurs possible, le plus souvent, de déceler les conditions d'emploi de ces surnoms. Ainsi, à la fin du XIIIe siècle, le fils d'Amenon de la Roche est appelé Guy Oger et Guy de Montléon; en l'occurrence il s'agit de surnoms autrefois portés par des ancêtres.

En effet, la pratique d'un surnom héréditaire se répand assez tôt, sans toutefois se généraliser; par exemple, dans la maison d'Angoulême, le surnom Taillefer se transmet de génération en génération mais il est constamment réservé aux hommes appelés Guillaume. D'autre part, telle alliance a pour effet d'introduire dans une famille de nouveaux noms et surnoms qui sont traditionnels dans une autre famille; dans ces conditions, un descendant d'un "de Chauvigny" par les femmes peut porter le surnom "de Chauvigny". Comme la famille se définit par la descendance masculine, il n'appartient pas à une famille "de Chauvigny". Ces faits, dus à une absence de système anthroponymique, ne facilitent évidemment pas la tâche du généalogiste, d'autant plus que les femmes ne sont guère désignées que par un seul nom, qui est d'ailleurs souvent un surnom familier.

Il existe heureusement un fil conducteur dans la recherche des relations de consanguinité : l'habitude, très répandue, de donner aux enfants des noms d'ascendants. C'est ainsi que certains noms se sont conservés pendant plusieurs générations, non seulement dans leur famille d'origine mais aussi dans des familles alliées. Cette approche des filiations par la tradition des noms est bien connue et elle est utilisée depuis longtemps. Elle exige toutefois une certaine prudence : il faut en particulier tenir compte de la vogue de certains noms pour certaines périodes. Aussi un seul nom est-il insuffisant pour suivre une descendance; il en faut au moins deux qui se transmettent pendant plusieurs générations. Or cette condition est réalisée pour les groupes que nous avons constitués dans le tableau ci-dessous. Les noms Guy, Hélie, Emenon, Aimeri et Rainaud, qui figurent dans les groupes I et II, se retrouvent dans les groupes III et IV, chacun pour plusieurs générations. Les groupes I et II étant en très étroite relation, comme nous allons le voir, les membres des deux derniers groupes descendent plus ou moins directement des premiers.

 

 

Les groupes I et II

Les groupes I et II sont contemporains. Ils comprennent chacun un chanoine de la cathédrale, qui a reçu de sa mère des terres qu'il donne à l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers, au temps de l'évêque Gilbert, au début du XIe siècle. Ces terres sont d'une certaine importance : celle de Hugues est cultivée par dix familles, celle de Gaucelme par trois familles et un célibataire. Ce sont des alleux, c'est-à-dire des biens possédés en pleine propriété; les actes mentionnent expressément cette qualité, à une époque où se répand l'usage des "tenures", possessions précaires soumises au contrôle d'anciens propriétaires ou de leurs ayants droit.

L'une des mères, Engelat, signale que son bien provient de son père Emenon. Comme les dotations de femmes ne constituent généralement qu'une partie restreinte du patrimoine, cette femme doit appartenir à une famille de propriétaires fonciers aisés, de celles qui ont volontiers un clerc dans un chapitre ou un moine dans une abbaye, et qui ne négligent rien pour obtenir quelque charge publique ou privée dispensatrice d'un supplément de revenus, voire porteuse d'honneur. La présence du comte de Poitiers, de sa femme et de son fils, à la donation de Gaucelme, fils d'Engelat, montre la qualité des relations de la lignée. On ne saurait s'en étonner car plusieurs indices permettent de supposer qu'Engelat est apparentée aux seigneurs de Morthemer. En effet, le premier élément de son nom, Engel-, est le même que celui du nom traditionnel chez les Morthemer, Engelelme. On sait que, dans le haut Moyen Âge, la tradition portait souvent sur un seul élément du nom composé. L'héritage qu'Engelat a transmis à son fils est situé à Dienné et en un autre lieu, nommé Arciacus en latin, dont le nom semble aujourd'hui perdu, qui était près de Bonneuil (1). Or les Morthemer ont aussi des terres à Dienné et à Arciacus et trois membres de cette famille souscrivent la donation de Gaucelme. Quant à l'autre mère, Ode, sa terre, sise à Dienné également, est contiguë à une terre d'Engelelme de Morthemer. Ces coïncidences mettent aussi en évidence des relations entre Engelat et Ode, qui apparaissent étroites lorsqu'on voit leurs enfants souscrire les uns pour les autres.

L'évêque Gilbert et son neveu Isembert souscrivent les deux donations. Gaucelme Roy, qui est connu comme parent de l'évêque, souscrit celle de Gaucelme qui porte le même nom que lui. La présence de l'évêque s'explique ainsi moins par la qualité de chanoines des donateurs que par des relations personnelles avec ces derniers. Dans ces conditions, il est probable que Guy, frère de Hugues, doit son surnom "de Chauvigny" à une charge qui lui a été confiée par Gilbert dans son château de Chauvigny. On ne peut cependant être affirmatif, faute de preuves tangibles.

Le groupe III

L'unité du groupe III est due aux noms Aimeri, Hélie et Geoffroy, le premier rattachant ce groupe au groupe II, le second au groupe I, le troisième apparaissant à la génération du prévôt Aimeri. Les frères Aimeri et Geoffroy de Chauvigny, le premier qualifié prévôt, sont relativement discrets. Ils se manifestent entre la fondation de l'église du Saint-Sépulcre de Chauvigny, vers 1025, et celle de l'église Saint-André de Mirebeau, vers 1055. Leur présence à Mirebeau suggère que l'un d'eux au moins a des intérêts en Mirebalais. Toutefois c'est seulement vers la fin du siècle que Geoffroy de Chauvigny, frère de l'évêque Pierre II, donne à Saint-Cyprien l'église de Poligny (commune de Chouppes).

Dans le dernier quart du XIe siècle et les premières années du XIIe se détache la figure du prévôt Hélie, qui est "baron" de Lussac, c'est-à-dire un des principaux soldats du seigneur de Lussac, qui n'est autre que celui de Morthemer. Ainsi se maintiennent les relations avec les Morthemer. Hélie est d'ailleurs présent à la donation de l'église Saint-Christophe de Morthemer à l'abbaye de Saint-Cyprien, vers 1090. On le rencontre d'autre part dans l'entourage du vicomte de Châtellerault Aimeri, mais sans qu'il soit possible de discerner la nature des relations entre les deux hommes. Ses rapports avec le comte de Poitiers Guillaume le Jeune sont mis en évidence par la cession qu'il fait à ce dernier d'un droit d'usage dans la forêt de Moulière, pour le transmettre à l'abbaye de Montierneuf de Poitiers. On ignore cependant pour quelle "maison" il disposait de ce droit. Ses relations avec le Geoffroy de Chauvigny de sa génération s'expriment par sa présence auprès de Geoffroy quand celui-ci donne à l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély sa part de l'église de Tiers (commune de Coussay-les-Bois) (2). Les actes où il figure ne permettent malheureusement pas de connaître la nature de sa charge de prévôt à Chauvigny. De son temps, les charges tenues héréditairement de fait sont considérées comme héréditaires "de coutume", c'est-à-dire de droit. Faute de suite dans les filiations, on ne peut affirmer qu'il a succédé à un parent. Toujours est-il qu'il est le dernier prévôt connu de Chauvigny et qu'on ignore comment la charge était rémunérée.

Le destin singulier d'un descendant probable d'Hélie, André de Chauvigny, qui devint par mariage seigneur de Déols, en Berry (3), et qui disparut après s'être rebellé contre sa bienfaitrice Aliénor d'Aquitaine, a attiré sur sa personne et sur la famille l'attention de plusieurs érudits et une légende s'est même développée autour de son nom. On ne sait cependant que peu de choses de lui : il était frère puîné de Hugues, Hélie et Pierre Hélie, dont les noms ont été conservés par des actes de l'abbaye de l'Étoile, mais son père n'est pas désigné. Il tenait une des châtellenies de Monthoiron, que son fils cadet André a cédée à Herbert Turpin en 1235; cependant l'origine de cette possession est inconnue. On sait qu'avant 1140 un Pierre Hélie était seigneur "du fief" où se trouvaient le bois de l'Épine (commune d'Archigny) et le Bois Battu (commune de la Puye), qui ont été donnés à l'abbaye de l'Étoile, mais il n'est pas certain que ces lieux dépendaient de Monthoiron. Auparavant les seigneurs de Monthoiron sont à peine entrevus, au XIe siècle, et on perd leur trace quand Airaud de Monthoiron prend l'habit monastique à Saint-Cyprien de Poitiers, dans le dernier quart de ce siècle.

Aliénor d'Aquitaine présente André de Chauvigny comme son parent (4). Cette parenté ne peut provenir que du mariage d'un ancêtre d'André avec une fille de la famille de Châtellerault. Une telle alliance n'est pas pour surprendre quand on a constaté que le prévôt Hélie figure dans la suite du vicomte Aimeri, vers 1100, ce vicomte étant par ailleurs détenteur d'une terre à Chauvigny qui est à l'origine du "fief d'Harcourt". On ne peut cependant être plus précis, sauf à ajouter qu'en 1134 un Pierre Hélie est spécialement désigné comme "ami du comte" Guillaume  X, qui est gendre du vicomte de Châtellerault Aimeri.

Le groupe IV

Le groupe IV est celui qui autorise les rapprochements de noms les plus nets. Il permet aussi de constater une remarquable continuité dans la tradition de plusieurs noms, et ce jusqu'à la fin du XIIIe siècle. On y relève les noms Emenon et Rainaud du groupe II, et Guy du groupe I. Louis de Chéneché a reçu de son père, dont le nom nous échappe, des droits à Draché (Indre-et-Loire), à Port-de-Piles et à Buxeuil (Vienne), c'est-à-dire dans la région du confluent de la Creuse et de la Vienne. Il a donné en particulier à l'abbaye de Noyers sa part des Alleux, dans la paroisse de Buxeuil, de sorte qu'il était probablement seigneur de la Roche Amenon, dans cette même paroisse. On le voit seigneur de Chéneché, mais sans savoir à quel titre. Sa femme se nomme Marguerite. Son fils aîné, Emenon, est dit "de Chéneché" et son fils cadet, Rainaud, "de Chauvigny". A la génération suivante, Guy de Chauvigny est présenté comme neveu d'Emenon et du doyen de la cathédrale Gausbert; il est seigneur de Chéneché. Il épouse une Élisabeth mais on ne lui connaît pas d'enfant. Ses donations à l'abbaye de Noyers sont faites avec l'assentiment de nièces, nommées Marie et Julienne, et d'un neveu appelé Guy. Marie a épousé Philippe de Beaumont. C'est probablement par suite de ce mariage qu'un Philippe de Beaumont et un Guy de Chéneché donnent ensemble à l'abbaye de l'Étoile la terre de l'Epinasse (commune de Sainte-Radegonde) (5).

On retrouve les noms Emenon, Guy et Marguerite réunis à la fin du XIIIe siècle. Amenon (variante Emenon) de la Roche, seigneur de la Roche-Amenon, a un fils Guy et des filles, Montléone, Marguerite et Alice (6). Montléone et Alice rappellent l'ascendance maternelle des filles, qui sont petites-filles d'Alice de Montléon. Marguerite est le nom de la femme de Louis de Chéneché. Nul doute : Amenon de la Roche descend de Louis de Chéneché et de Marguerite. La petite châtellenie de la Roche-Amenon relevait de Chéneché au devoir d'un gant blanc à muance de seigneur (7). Cette dépendance d'un château lointain ne peut s'expliquer que par un partage entre les héritiers de Louis et de Marguerite. Dans une certaine mesure, elle a maintenu l'unité d'un patrimoine divisé par partage successoral.

 Notes

(1) Ancienne commune de Saint-Martin-la-Rivière.

(2) Cartulaire de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély, n° 257; Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXX, p. 314-317.

(3) E. Hubert, Cartulaire des seigneurs de Châteauroux, 1931, p. XI.

(4) A. Richard, Histoire des comtes de Poitou, tome II, p. 259 et note 4, d'après Arch. Nat., Trésor des chartes, J 618, 5.

(5) Abbé Lalanne, Histoire de Châtelleraud, tome I, p. 171.

(6) Voir mon article sur l'ascendance de Guy 1er de Montléon, dans Le Pays Chauvinois, n° 23, 1984, p. 285-287.

(7) Abbé Lalanne, ibid., p. 507.

 Non publié.