PETITE HISTOIRE DE ROCHEFORT

AVANT 1666

 Plan

 Un château et une famille de seigneurs (XIe siècle - XIIIe siècle)

Une famille d'origine poitevine - Une châtellenie de moyenne importance - Les seigneurs et les établissements religieux - L'assainissement des marais - Le château et le prieuré pendant la guerre de 1242 - Une succession difficile

Rochefort dans le domaine royal (vers 1300 - 1462)

Au roi de France (vers 1300 - 1360) - Au roi d'Angleterre (1360-1372) - Au roi de France (1372-1462)

 Sous les Coëtivy et les la Trémoille (1462 - 1537)

Les Coëtivy et les la Trémoille - Les Coëtivy résident à Taillebourg - Le château - La justice - Les revenus de la châtellenie - Le terroir et ses habitants

De nouveau dans le domaine royal (1537-1599)

 Adrien de Lauzeré et ses descendants

Deux années difficiles : 1615 et 1616 - Le manoir " de Cheusses " - La situation en 1666

Annexes

Les fiefs - Le fief du prieuré - Montagne-Villarsay - Villeneuve-Montigny - Les Ouillères - Chartres - Villages, métairies, moulins

 


 

La propagande touristique présente Rochefort comme une " ville royale du XVIIe siècle ". Le plan en damier révèle en effet une fondation seigneuriale et la largeur des rues permet de situer cette fondation à l'époque moderne. Cependant, les principaux édifices de l'ancien périmètre urbain sont postérieurs au siècle de Louis XIV. De plus, la ville n'a pas été édifiée en plein désert, même si le château en ruines était relativement isolé quand le " roi soleil " a décidé d'édifier un arsenal sur la Charente, à l'abri des surprises ennemies. D'ailleurs, le nom même de Rochefort suggère l'existence ancienne de ce château, qui tenait un rang honorable dans la hiérarchie militaire médiévale, puisque ses maîtres étaient les vassaux directs des comtes de Poitiers, au même titre que les Châtelaillon, par exemple.

Il est vrai aussi qu'actuellement aucun ouvrage d'ensemble sur Rochefort ne traite sérieusement des périodes antérieures à 1666 et qu'on manque d'études de détail sur ces périodes. Il nous a paru cependant utile de présenter d'ores et déjà une mise au point de ce qui est actuellement acquis. Cette " petite histoire de Rochefort " vise donc à reconstituer sommairement les grandes étapes du passé rochefortais antérieur à la fondation de Louis XIV. Elle accorde aux documents une place non négligeable, en guise d'illustration et, aussi, pour permettre au lecteur de rectifier éventuellement les erreurs d'interprétation de l'auteur.

En entrant dans l'histoire dans le premier tiers du XIe siècle, Rochefort se situe dans une honnête moyenne, parmi les anciens sièges de châtellenies. En effet, son nom apparaît un peu avant 1030, dans une charte de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély : l'acte est souscrit par un Hugo de Roccaforte, en qualité de témoin. Ce " Hugues de Rochefort " doit commander dès lors au château, mais il faut attendre les environs de 1085 pour que ce dernier soit désigné nommément. D'ailleurs, pendant plusieurs siècles, on ne sait rien de précis sur Rochefort. Les rares renseignements que l'on possède concernent surtout les seigneurs. Encore ceux-ci sont-ils mal connus parce que les actes où ils figurent sont peu nombreux et parfois obscurs. Pour ces lointaines époques, la documentation est fournie par les archives des établissements ecclésiastiques, abbayes, prieurés ou chapitres. Or, en ce domaine, Rochefort n'est pas favorisée, le prieuré local de Notre-Dame dépendant de celui de Saint-Vivien de Saintes, qui a été ruiné au XVIe siècle et dont les archives ont disparu.

Au seuil de ce bref exposé, il n'est peut-être pas inutile de faire une mise au point au sujet du nom de Rochefort. Depuis quelques années, on peut lire ou entendre que " Rochefort se nommait autrefois Roccafortis ". Il n'en est rien. Au XIe siècle, on ne parlait pas le latin sur les bords de la Charente. Par contre, tous les actes de ce siècle sont rédigés en latin, souvent mauvais d'ailleurs, et, dans ces actes, le nom du château est traduit par Roccafortis ou par Rupes Fortis. On pourra aussi remarquer, dans les documents, que la localisation de Rochefort, quand elle est exprimée, est effectuée par rapport au fleuve : " Rochefort sur Charente " et non " Rochefort sur Mer ", qui est récent.

  

UN CHATEAU ET UNE FAMILLE DE SEIGNEURS

XIe siècle - XIIIe siècle

 Une famille d'origine poitevine

La famille est originaire de Saint-Maixent, en Poitou ; c'est pourquoi Hugues de Rochefort (vers 1030 - vers 1065) est dit aussi Hugues de Saint-Maixent. Son fils Geoffroy, qui lui succède (vers 1065 - vers 1085), apparaît comme un soldat du comte de Poitiers Guy-Geoffroy. En 1074, il fait un pèlerinage à l'abbaye de Nouaillé, près de Poitiers, en compagnie de sa mère, de sa femme et de son fils Hugues. L'abbé lui demande d'effectuer un don en faveur du monastère, pour se racheter de ses péchés. Alors Geoffroy concède aux moines de Nouaillé l'église Saint-Gaudence de Fouras. Or celle-ci a déjà été donnée autrefois, par son père, aux moines de Saint-Maixent. Ceux-ci réclament donc et, en 1081, Geoffroy la restitue à l'abbaye de Saint-Maixent. Il demande alors à l'abbé de faire construire à Fouras un monastère pour sept moines, qui y vivront sous la direction d'un prieur, et il accompagne cette obligation d'une donation de terres et de droits, pour assurer l'existence matérielle de la communauté. Il meurt peu après, dans le château de Rochefort. Selon sa volonté, sa veuve et ses enfants font transporter son corps à Saint-Maixent, où il est inhumé, dans le cimetière de l'abbaye, auprès de ses ancêtres. Après lui, on ne voit pas clair à Rochefort pendant plusieurs décennies.

On peut cependant constater qu'une branche de la famille se maintient à Rochefort, tandis qu'une autre conserve les biens patrimoniaux à Saint-Maixent. Les membres de cette dernière prennent d'ailleurs le surnom de Rochefort. C'est ainsi qu'il y aura une " tour de Rochefort " à Saint-Maixent et, plus tard, un " hôtel de Rochefort " à Poitiers, quand l'un des Rochefort de Saint-Maixent s'y sera installé.

 Une châtellenie de moyenne importance

Vers 1135, la châtellenie de Rochefort, c'est-à-dire le territoire où le seigneur exerce des droits éminents, est de modeste étendue. Elle se limite à quelques paroisses au nord de la Charente : Loire, Magné (aujourd'hui Breuil-Magné), le Vergeroux et Rochefort, d'une part, qui constituent une sorte d'île cernée de marais, Fouras et Saint-Laurent de Girons (aujourd'hui de la Prée), d'autre part, paroisses également en partie constituées de marais maritimes. Le seigneur contrôle la côte à Fouras, où un château est signalé en 1074.

Tout près de la forteresse principale se dressent, sur les rives du fleuve, les châteaux de Soubise et de Tonnay-Charente sur lesquels les Rochefort n'ont aucun droit. Le seigneur de Tonnay-Boutonne étend son autorité jusqu'à Muron. Celui de Châtelaillon domine à Yves. Tous sont de même rang féodal ; ce sont les " hommes " du comte de Poitiers. A Surgères, des châtelains héréditaires pour les comtes contrôlent l'île de Flay, dans la paroisse de Ciré.

C'est alors qu'Isembert, seigneur de Châtelaillon, meurt sans héritier direct. Un Geoffroy de Rochefort et un Eble de Mauléon se disputent l'héritage, dans des conditions d'ailleurs mal connues, mais ils finissent par se partager la châtellenie de Châtelaillon. Geoffroy de Rochefort reçoit le sud et des terres aux environs de la Rochelle. La châtellenie de Rochefort s'étend désormais, en totalité ou en partie, sur les paroisses d'Yves, Voutron, Thairé, Ballon, Mortagne, le Thou ; son étendue est presque doublée.

Cependant les seigneurs de Rochefort ne disposent que d'une petite armée. Quand le roi Philippe le Hardi fait la guerre au comte de Foix, en 1271, il requiert un autre Geoffroy, qui ne commande qu'à trois chevaliers. Ce Geoffroy doit quarante jours de service à son suzerain.

 Les seigneurs et les établissements religieux

Les domaines des abbayes sont constitués et accrus par des donations de puissants, mais aussi, parfois, restreints par des reprises en main par les descendants des donateurs, voire par ces derniers eux-mêmes. Le peu que nous savons des seigneurs de Rochefort nous les montre favorisant l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély, qui possède un prieuré à Yves. Vers le milieu du XIIe siècle, Geoffroy de Rochefort concède des emplacements pour bâtir des moulins, sur un canal appelé " besse de Pont Naau " ; il leur permet de pêcher dans cette besse mais se réserve certains poissons, parmi lesquels les baleines ! Vers 1170, Gilbert accorde des droits sur le rivage d'Yves. Au XIIIe siècle, un autre Geoffroy donne aux frères de l'aumônerie Saint-Berthomé, à la Rochelle, des prés pour leur " gagnerie " de Saint-Laurent. Pour la raison indiquée plus haut, nous ignorons tout des relations des maîtres de Rochefort avec le prieuré de Saint-Vivien de Saintes, avec lequel ils devaient avoir des contacts privilégiés, parce que plusieurs églises de leur châtellenie appartenaient à ce prieuré, en particulier l'église paroissiale de Rochefort.

 L'assainissement des marais

De bonne heure, les seigneurs de Rochefort se préoccupent d'assurer l'écoulement des eaux dans les marais, afin de transformer des " prés rouchis ", submergés une partie de l'année par les eaux de pluie ou les eaux salées des malines, en " prés fauchis ", favorables à l'élevage des bovins et des chevaux. Ainsi, en 1081, quand Geoffroy de Rochefort fonde le prieuré de Fouras, il charge les moines de Saint-Maixent de continuer le creusement d'une " besse " qui a été commencée par les moines de Vendôme en résidence à Saint-Agnant. Cette canalisation, qui contourne les îles de la Lance et de Liron, devra être prolongée jusqu'à Saint-Mur. On voit que les spécialistes de l'aménagement des marais sont alors des moines. En recevant le droit de pêche et d'installation de moulins sur la " besse de Pont Naau ", ceux de Saint-Jean-d'Angély sont de facto intéressés par l'entretien de cette " besse ". Peut-être aussi n'est-ce pas sans arrière pensée qu'au XIIIe siècle les seigneurs donnent des prés aux frères de Saint-Berthomé de la Rochelle, susceptibles de participer aux frais des aménagements. Le mot " besse " est aujourd'hui inusité mais le dérivé " besson " était encore employé récemment pour désigner des ouvriers spécialisés dans le creusement et l'entretien des canaux de marais.

 Le château et le prieuré pendant la guerre de 1242

En 1242, le roi de France Louis IX intervient militairement dans la région, contre le comte de la Marche et d'Angoulême, Hugues X de Lusignan, qui tient en particulier la ville de Saintes, et son allié le roi d'Angleterre Henry III. Il prend un à un les châteaux du seigneur rebelle, s'empare de Saintes et reçoit la reddition de Hugues X à Pons. Une trêve entre les deux rois est conclue le 7 avril 1243. Chacun compte ses " fidèles ". Geoffroy de Rochefort est l'homme de Louis IX. Cependant il décède aussitôt et le roi place une garnison dans le château, qui y demeure jusqu'à la Toussaint, après que Marguerite, la veuve du seigneur défunt, ait promis solennellement de le tenir à la disposition du comte de Poitiers Alfonse et de ne pas le " renforcer " sans la permission de ce dernier. Lors de cet acte, la dame de Rochefort apparaît entourée de vassaux de la châtellenie, nommés Jean Karadou, Geoffroy Polain, Alard Tranquard, et de ses prévôts de Voutron et de Ballon.

Au cours d'une enquête effectuée en 1247, sur l'ordre du comte de Poitiers, le prieur de Rochefort porte plainte. Il nous apprend, que " durant la guerre ", a été installée dans le château une garnison commandée par un châtelain nommé Eudes Paris. Il n'a pas eu à se réjouir d'un tel voisinage. Le châtelain lui a infligé une amende de cent sous et a confisqué une partie de ses biens. De plus, un sergent et arbalétrier de la garnison a pénétré dans sa maison, l'a mis à la porte, y a placé des gardiens, s'est emparé de son blé, de son vin et de sa paille.

 Une succession difficile

Faute de posséder une filiation suivie, nous ignorons si la famille originaire de Saint-Maixent qui nous apparaît au XIe siècle a tenu le château sans interruption aux XIIe et XIIIe siècles. Certes, la tradition des noms Geoffroy et Gilbert plaide en faveur de la continuité, mais une famille alliée a pu reprendre cette tradition. Quoi qu'il en soit, les alliances des Rochefort sont difficiles à déceler. L'une d'elles cependant, est évidente, avec la famille de Rancon, qui tient en particulier la forteresse de Taillebourg ; elle se traduit, à la fin du XIIe siècle, par l'adoption du nom Aimeri, qui est traditionnel chez les Rancon.

Vers 1300, le décès sans enfant du dernier des Rochefort, nommé Gilbert, engendre une crise de succession. Les héritières, Alice, Yolande et Jeanne, sont issues de deux mariages et ne s'entendent pas. On assiste alors à des transactions sur les droits de l'aînée, Alice, qui font, théoriquement, de Pierre Bouchard, mari de Yolande, le seigneur de Rochefort. Mais la situation singulière créée par Alice inquiète les agents royaux et Philippe le Bel fait racheter les parts des ayants droit par le seigneur de Parthenay, parent des Rochefort, qui les lui cède ensuite. La possession de la forteresse permet au roi de contrôler la Charente, au-delà de laquelle commence la juridiction du roi d'Angleterre, en qualité de duc d'Aquitaine.

 

Documents

 
1. Geoffroy de Saint-Maixent fonde un prieuré à Fouras (24 février 1081)

Traduction du latin

" Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, moi, Geoffroy, fils d'Hugues, désirant éviter les tourments de l'enfer et participer à la gloire éternelle du paradis, pour le salut de mon âme et des âmes de mes parents et de mes fidèles défunts, je donne à Dieu et à saint Maixent et aux serviteurs de cette église, l'église Saint Gaudence, qui est en Aunis, près du château de Fouras, avec la terre qui va du château à la forêt et de la forêt jusqu'à la mer... Je donne la moitié de ma moitié de la pêcherie de Pont Naau, c'est-à-dire le quart des anguilles, et le cens du moulin de Marseille. De la saline de Robelin jusqu'à l'Aiguille, si on fait une saline ou un moulin, la coutume en sera aux moines. Si les moines veulent faire un moulin ou une saline dans cette terre, qu'ils les fassent en qualité de seigneurs... Je donne ma part de la Lance et de Liron, c'est-à-dire la moitié de ces deux îles, et la besse qui contourne ces îles, que les moines de Vendôme ont commencée, à condition que les moines de Saint-Maixent la prolongent jusqu'à Saint-Mur. Ceux-ci auront tout le poisson de cette besse... ". Il demande ensuite que l'abbé fasse construire à Fouras un monastère pour sept moines et un prieur, et que, s'il en émet le désir, il soit inhumé sans frais dans le cimetière des moines, à Saint-Maixent (Archives Historiques du Poitou, tome XVI, p. 179-183).

 2. Geoffroy de Saint-Maixent décède au château de Rochefort (vers 1085)

Traduction du latin

" Au temps de Philippe roi des Francs, alors que Geoffroy, comte de Poitiers, était duc en Aquitaine, et Isembert évêque de la susdite cité, il arriva que Geoffroy de Saint-Maixent mourut au château de Rochefort et que sa femme nommée Osire et ses fils Chalon et Eble le firent transporter à Saint-Maixent. Les moines vinrent le recevoir cérémonieusement et célébrèrent ses obsèques dans le monastère et ensuite ils l'ensevelirent avec les honneurs, dans le cimetière, près de ses parents. Alors Osire et ses deux fils, voyant la déférence dont les moines avaient fait preuve envers leur seigneur, abandonnèrent spontanément la réclamation qu'ils avaient formulée sur une partie de ce cimetière. Ils avaient eu, en effet, autrefois, une chambre et un verger à l'intérieur des murs. Ils cédèrent leurs droits à Saint Maixent à perpétuité, ainsi que ce qui est sous les murs. Osire et ses deux fils, c'est-à-dire Chalon et Eble, approuvèrent cette charte et la déposèrent sur l'autel de Saint-Maixent, en présence de ... ... " (Archives Historiques du Poitou, tome XVI, p. 195).

 3. Concession de Gilbert de Rochefort à l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély (vers 1170)

Traduction du latin

"  Moi, Gilbert de Rochefort, je donne et concède, pour le salut de mon âme et des âmes de mes parents, à Dieu et à l'église de Saint-Jean-d'Angély et à l'obédience d'Yves, sans rien retenir, intégralement, le levage et le rivage depuis l'étier du nommé Sebilius jusqu'au monard de la besse de Pont Naau et tout ce qui aura été rejeté par la mer entre ces deux endroits. De ce don et concession je serai gardien et défenseur. Moi, Gilbert, j'ai fait ce don et concession d'abord dans le chapitre de Saint Jean, à Angély, dans la main du vénérable Pierre, abbé de cette église, en présence du couvent, ensuite sur l'autel de saint Jean, avec la présente charte sur laquelle j'ai fait ma croix, en signe de confirmation à perpétuité. De ceci sont témoins ... ... Ceci a été fait du temps de Josbert, alors prieur d'Yves... " (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXXIII, p. 161 ; cartulaire de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély n° CCCCXCIV).

Le " levage " et le " rivage " sont des droits rémunérateurs exercés par les seigneurs sur les côtes. En l'occurrence, on constate que le seigneur de Rochefort exerce son autorité sur la côte d'Yves. La donation est effectuée en faveur de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély qui possède une dépendance dans la paroisse d'Yves, appelée obédience et dirigée par un prieur. Un étier est un petit cours d'eau côtier. Un " monard " est un cours d'eau apte à l'édification de moulins.

 4. Concessions des seigneurs de Châtelaillon puis de Rochefort à l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély

Cet acte est un mélange maladroit de plusieurs autres : une concession d'Isembert de Châtelaillon au début du XIIe siècle, une autre de Geoffroy de Rochefort en qualité d'héritier d'Isembert, vers le milieu du XIIe siècle, et une confirmation par Geoffroy de Rochefort en 1190.

Traduction et adaptation du latin

"  Charte d'Yves. - Au nom de l'indivisible sainte Trinité. Qu'il soit connu de tous, tant présents que futurs, que moi, Isembert de Châtelaillon et sa (sic) femme nommée Aline et sa mère Yvette, Geoffroy de Rochefort avec sa femme Impérie, [ici un manque dans le texte] Naau, sans aucune redevance, pour faire des moulins, de sorte que personne ne puisse prétendre faire un moulin avant ou après les leurs, ou leur causer quelque autre difficulté. Ils donnèrent en plus la pêche qui proviendrait de ces moulins, de sorte que nul ne prétende pêcher depuis les moulins des moines jusqu'aux pêcheries antérieurement faites, sauf les pêcheurs des moines. Si quelqu'un prétendait leur disputer ce don, ceux-ci [les donateurs] seront leurs aides et défenseurs. Les moines viendront et reviendront des moulins moulants sous la protection des donateurs, en paix et en guerre, autant que ces derniers le pourront. Plus tard, Geoffroy de Rochefort, fils de Gilbert et de Chabrière sa femme, connaissant la grande dévotion de ses prédécesseurs envers le couvent de saint Jean-Baptiste, ayant diligemment examiné les chartes que les moines lui ont présentées, concéda et confirma aux moines cette donation, libre et exempte de toute redevance, et promit d'en être le défenseur, autant qu'il le pourrait, retenant seulement que, si une baleine ou une " marsupe " ou un spiculus était pris dans cette besse, ils seront à lui, ainsi qu'il est mentionné dans la charte d'Isembert de Châtelaillon, les autres poissons demeurant aux moines. De ceci sont témoins les moines Guillaume de Rouillé, prieur d'Yves ... ... Concédèrent de même les frères du susdit Geoffroy, Aimeri de Rancon et Gilbert ..., l'an de l'incarnation du Seigneur mil cent quatre vingt dix, Philippe roi des Francs, Richard roi des Angles, comte des Poitevins " (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXXIII, pp. 165-166 ; cartulaire de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély, n° CCCCXCVII).

Dans la partie manquante doit être désignée la " besse de Pont Naau ", connue par ailleurs. Nous ignorons le sens des mots " marsupe " et spiculus.

 5. Marguerite, dame de Rochefort, promet solennellement de livrer le château de Rochefort au comte de Poitiers, à toute réquisition (octobre 1243)

Graphie modernisée

" Moi, Marguerite, dame de Rochefort, femme jadis de feu Geoffroy, sire de Rochefort, je fais savoir à tous ceux qui verront et entendront les présentes lettres, que j'ai accordé à mon seigneur le comte de Poitiers que, à lui ou à son représentant qui m'apportera ses lettres pendantes, je rendrai et livrerai le château de Rochefort, sans contredit et sans délai, à tous termes que j'en serai requise de monseigneur le comte ou de son représentant spécial qui m'apportera ses lettres pendantes, à grande force ou à petite. J'ai promis et accordé à mon seigneur le comte que je ne renforcerai ni ne ferai renforcer le dit château, en aucune manière, sans la volonté de mon seigneur le comte ou de son représentant spécial. Et j'ai juré sur le saint Évangile de Notre Seigneur de suivre et tenir bien et loyalement toutes ces susdites conventions... J'ai donné à mon seigneur le comte, comme tenus et garants, Arnaud Aynard et Bernard Chabot, chevaliers, Jean Karadou, Geoffroy Polain, Alard Tranquard, et Aimeri Chabot, prévôt de Voutron, et Arnaud Willelme, prévôt de Ballon, et Jean de Tonnay et Jean Martorger, lesquels envers lui en sont pour moi tenus...

Et en garantie de cette chose, nous en avons donné à mon seigneur le comte ces présentes lettres, scellées de mon sceau à moi, Marguerite, ci-dessus nommée, et de mon sceau à moi, Bernard Chabot, parce que nous autres dessus nommés n'avions point de sceaux.

Ce fut fait l'an de l'Incarnation de Jésus-Christ M CC et XLIII, au mois d'octobre " (Photocopie du document dans le bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome II, n° 9, année 1971, p. 253).

 6. Geoffroy de Rochefort met les frères de Saint-Berthomé de la Rochelle en possession de prés donnés par son père (mai 1250)

Langue modernisée

" Moi, Geoffroy de Rochefort, valet, sire de Rochefort sur Charente, fils de feu Geoffroy de Rochefort, chevalier, seigneur jadis de Rochefort, fais savoir ... que, comme le dit Geoffroy de Rochefort, mon père, devait aux frères... cinquante journaux de pré pour la nourriture des bêtes de la gagnerie que les devant dits frères ont et auront en les maisons et en les hébergements qu'ils ont en la prée de Rochefordais..., moi..., je leur ai assis et livré trente journaux de pré..., lesquels trente journaux sont près de Liron et se tiennent d'une part à mes terres et à la besse et aux prés de Jean Négrier, et d'autre part aux prés d'Arnaud Guillaume et aux prés de Saint-Gilles, et sont appelés les prés à la Vieille Dame, et le surplus, je le leur ai assis dans le marais de Fonts Voustor, près des prés de Jean Begoin, jusqu'à quinze journaux... " (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome IV, pp. 190-191 ; acte original, au sceau disparu).

 7. Jeanne de Rochefort vend au roi ses droits sur la châtellenie de Rochefort (29 janvier 1304)

Langue modernisée

" Moi, Jeanne de Rochefort, dame de Fouras, je fais savoir à tous ceux qui verront et orront cette présente charte que, comme la tierce partie en entier de tous les biens et de toutes les choses, meubles et non meubles, qui furent à feu Gilbert de Rochefort, mon neveu, me sont échues par droit de succession... et spécialement la tierce partie de la châtellenie et de la terre de Rochefort et des appartenances, lesquelles choses tient le roi de France, pour raison de l'achat qu'il en a fait de mon sieur Pierre Bouchard, chevalier, et Guillaume de Mareuil, écuyer, pour raison d'Alice de Rochefort, sa femme, ma soeur, moi, ... de mon bon gré et de ma bonne et libre volonté, j'ai vendu, cédé, quitté et octroyé, à domaine et à perpétuité, pour moi, pour mes héritiers, pour mes successeurs et pour tous les miens, au devant dit roi et aux siens, la devant dite tierce partie de ladite terre et châtellenie de Rochefort et des appartenances, et tout le droit ... ... De plus, je fais savoir que, dans cette vente, de mon bon gré et de ma bonne et libre volonté, ... j'ai donné, quitté, cédé et octroyé, et encore je donne, cède, quitte et octroie pour toujours, perpétuellement, au roi dessus dit et aux siens, tout le droit, la droiture, toute la demande, la raison et l'action, entièrement, que j'attends d'avoir et qui me pourra et devra advenir en héritage des biens et des choses et en les biens et les choses meubles et héritages, que ladite Alice, ma soeur, ou autres par son nom, aura et tiendra au jour de son décès... ... pour huit cent livres de la monnaie courante dans le pays, que le roi m'a données et baillées et payées pour toutes les choses dessus dites, entièrement, en deniers comptés, lesquels deniers j'ai eus et reçus et m'en tins et tiens pour bien payée ...

Et toutes les choses dessus dites et chacune d'elles, j'ai juré, sur les saints évangiles de Notre Seigneur touchés corporellement, tenir et garder bien et loyalement, en la manière qu'elles sont ci-dessus dites et détaillées, sans jamais venir encontre, par moi ni par d'autres et n'y rien enfreindre. Et en garantie de vérité, moi, Jeanne dessus nommée, pour moi et pour les miens, j'en ai donné au roi et aux siens cette présente charte, laquelle Renaud de Mairal, alors garde de la prévôté de Rochefort et du sceau du roi établi en la châtellenie de Rochefort, à la juridiction duquel sceau je soumets moi et mes biens quant à ce fait, ... scella à ma requête dudit sceau. Et nous, Renaud de Mairal dessus nommé, à la requête de ladite Jeanne, avons apposé à cette charte ledit sceau, sauf le droit du roi et tout autre. A ouïr et autoriser cela furent appelés, présents pour garantie, maître Bernard Bourgoin, ... Guillaume Perrin, de Rochefort ... Ce fut fait et donné le jeudi avant la fête de la purification de Notre-Dame, l'an de grâce MCCC et trois " (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXVIII, pp. 223-227, d'après original sur parchemin aux archives nationales, J 180, n° 42, sceau manquant).

 

 ROCHEFORT DANS LE DOMAINE ROYAL

vers 1300 - 1462

 

Pendant un siècle et demi, la châtellenie de Rochefort fait partie du domaine royal, mais la " guerre de cent ans " la soustrait pendant quelques années au roi de France pour la transmettre au roi d'Angleterre. De plus, elle est détachée temporairement de la couronne de France pour récompenser les mérites d'un soldat.

 Au roi de France (vers 1300 - 1360)

Un châtelain révocable, assisté d'un prévôt qui exerce la justice, commande dans le château, au nom du roi, et gère le domaine. Ces officiers seigneuriaux sont placés sous l'autorité du sénéchal de Saintonge. C'est ainsi que, le 16 juillet 1312, le sénéchal Bertrand de Roquenegade est à Rochefort pour enjoindre au châtelain Guillaume de Gomarville de bailler à cens des terres des châtellenies de Rochefort et de Fouras qui ne rapportent rien, faute de tenanciers. En exécution de cet ordre, le 19 août suivant, le châtelain baille à Pierre de Moustiers, châtelain du roi à la Rochelle, une pièce de terre appelée la Tercerie, contenant 81 arpents et 45 carreaux, soit environ 27 hectares, pour 20 livres de cens annuel à payer à la Toussaint. Cette pièce considérable est sise dans la paroisse de Rochefort ; elle est contiguë à un " port " situé " sous le château ", appelé " le port aux Fonteneaux ". Les autres limites sont indiquées mais ne sont pas identifiables aujourd'hui.

En 1315, le domaine royal est amputé de la châtellenie de Fouras, qui comprend les paroisses de Fouras et de Saint-Laurent, dans les circonstances suivantes. Un soldat nommé Guillaume de Maumont a cédé à Philippe, comte de Poitiers, frère du roi Louis X, une terre estimée à la rente annuelle de 793 livres et quelques sous. En échange, le roi lui a promis des terres et des rentes. Il charge donc son commissaire en Poitou et en Saintonge, Hugues de la Celle, de composer un ensemble de même valeur. Aussi, le 29 décembre 1315, ce dernier assigne-t-il à Guillaume de Maumont, entre autres choses, les châtellenies de Tonnay-Boutonne et de Fouras et la " coutume " du vin et autres marchandises passant devant le château de Rochefort, c'est-à-dire les droits de péage. Plus tard, à la suite d'un partage, les châtellenies de Tonnay-Boutonne et de Fouras seront séparées. La coutume de Rochefort sera jointe à Tonnay-Boutonne et, pendant des siècles, les seigneurs de Tonnay-Boutonne tiendront la coutume de Rochefort.

Durant la " guerre de cent ans ", à la fin d'août 1356, un contingent au service du prince Édouard d'Angleterre, dit le Prince Noir, occupe le château. Le commerce de la Rochelle s'en trouve entravé, car la ville trafique de marchandises transportées sur la Charente. Les Rochelais paient alors neuf mille écus d'or une petite flotte de neuf galères, pour qu'elle bloque la forteresse du côté du fleuve. En même temps, le sénéchal de Saintonge, Guichard d'Angles, commence l'investissement par la terre, avec l'aide de quatre machines de guerre envoyées par les Rochelais. Après un siège de sept jours, du 30 août au 5 septembre, Guichard d'Angles enlève la place. En récompense, le roi lui donne le château et la châtellenie. Cependant le sénéchal ne conserve pas longtemps son bien. En 1360, aux traités de Calais et de Brétigny, Jean le Bon, vaincu, abandonne au roi d'Angleterre Édouard III un vaste territoire au sud de la Loire, comprenant le diocèse de Saintes.

 Au roi d'Angleterre (1360-1372)

En 1361, les forteresses de ce territoire sont livrées à Jean Chandos, sénéchal du roi d'Angleterre. Guichard d'Angles réussit à conserver le commandement à Rochefort : le 10 octobre, le commissaire royal lui confie la garde du château. L'année suivante, le 19 juillet 1362, Édouard III constitue une principauté en faveur de son fils, le Prince Noir, qui devient ainsi prince d'Aquitaine.

De cette période, on conserve quelques hommages et dénombrements des vassaux de la châtellenie. Les principaux de ces vassaux sont Guillaume de Mareuil pour Loire, Eble de Vivonne pour les Ouillères, dans la paroisse de Magné, Pierre de la Jarrie pour le fief de Voutron, Pierre Bouet, bourgeois de la Rochelle, pour le Vergeroux, Guillaume Bastié pour la Garde aux Valets, Renaud Jolain pour le " fief de Rochefort ", sis près de Mortagne-la-Vieille. Nicole Karaduse tient un " hébergement devant l'hôtel de Rochefort " et un droit de chauffage dans la forêt. Jean de Villarsay tient le quart d'un fief dit " fief aux Bressens ", sis à Rochefort. Yolande Goumard, dame d'Echillais, tient le quart d'un autre fief, appelé " fief aux Belins ", qui joint le chemin par lequel l'on va de l'église Notre-Dame à la Gasconnière. Ce chemin est l'actuelle rue du 14-Juillet. Le nom de terroir la Gasconnière sera encore en usage aux XVIIe et XVIIIe siècles. Cependant, la plupart des autres terroirs cités dans ces actes ne sont plus identifiables aujourd'hui.

Le Prince Noir ne conserve pas son château pendant plus de dix ans. En 1372, les soldats de Charles V reprennent les places fortes de la Saintonge et de l'Aunis. Cependant, dès juin 1369, Charles V avait donné " à son aimé et féal cousin Louis, vicomte de Rochechouart, en récompense de ses services et de ceux de ses ancêtres, et en accroissement d'héritage ", pour les tenir de lui à foi et hommage lige, le château et la châtellenie de Rochefort, à concurrence de 2 000 livres de rente,  mais après qu'il les aurait recouvrés. Il semble bien qu'il n'ait pas donné suite.

 Au roi de France (1372-1462)

Charles V entreprend alors la réorganisation des pays reconquis. En janvier 1373, à la demande du corps de ville de la Rochelle, il crée un " gouvernement de la Rochelle ", auquel la châtellenie de Rochefort est réunie, le 24 novembre 1374. Le château de Rochefort dépend désormais de celui de la Rochelle et les officiers royaux de Rochefort sont subordonnés à ceux de la Rochelle.

Dans le même mois de janvier 1373, les Rochelais obtiennent du roi la définition d'une " banlieue " de la Rochelle, circonscription à l'intérieur de laquelle les habitants peuvent être contraints de faire la garde dans la ville, jour et nuit. La partie septentrionale de la châtellenie de Rochefort y est intégrée ; ce sont les paroisses de Mortagne, Thairé, Croix-Chapeau, le Thou. Cette limite sera bien connue des gens du pays ; au début du XVIIe siècle, l'annaliste Amos Barbot signale que, lorsqu'ils pénètrent dans cette circonscription, ils disent qu'ils entrent en Aunis.

Comme au début du XIVe siècle, un capitaine garde le château. Au commencement du règne de Charles VII, on voit apparaître un sénéchal et un receveur. Le 3 juillet 1427, Jean Meria (ou Meriarc), licencié es lois, certifie, en qualité de sénéchal de Rochefort, qu'il n'y a eu ni vente, ni transmission de fief, ni épave, ni naufrage, dans la châtellenie, entre la Saint Jean de 1426 et celle de 1427. Le 26 juin 1440, un autre sénéchal, Nicole (sic) Pignonneau, lui aussi licencié es lois, baille " au plus offrant et dernier enchérisseur " les fermes ordinaires du roi. Pour l'assister, il a un commis, muni du même grade universitaire, qui procède à la même opération, le 12 juin 1446. Parmi les fermes est celle de la prévôté. Il existe donc alors un prévôt fermier, qui perçoit les revenus et prend en charge les dépenses de la prévôté, mais le prévôt en titre, qui exerce la justice en collaboration avec le sénéchal, est désigné par le seigneur. Un acte du 31 mars 1454 montre qu'il existe à Rochefort un sceau royal aux contrats, gardé alors par un nommé Jean Bernard, et deux notaires " jurés et audienciers " de la cour du sceau, nommés Marsault du Chastenet et ÉtienneFrontdeboeuf.

Documents

 1. Baillette de la terre de la Tercerie (19 août 1312)

Traduction du latin pour la première partie, graphie modernisée pour la seconde

" Bertrand de Roquenegade, chevalier de notre seigneur le roi de France et son sénéchal en Saintonge, au châtelain de Rochefort et à Guillaume Perrin, salut. Nous vous mandons de concéder à cens perpétuel, de la meilleure et de la plus utile manière que vous pourrez, les " routis " [terres défrichés] de la châtellenie de Rochefort, les terres et autres possessions vacantes dans la châtellenie de Fouras et appartenant à notre seigneur le roi, et celles que le dit seigneur roi tient, possède et exploite par votre main. Et si, en l'accomplissement de ce mandat, vous avez quelque doute, appelez auprès de vous le seigneur Guillaume l'Écuyer, chevalier, notre lieutenant, et ayez conseil avec lui pour décider. Et ayez soin de nous faire connaître ce que vous aurez fait, de vive voix ou par un autre moyen suffisant. Donné à Rochefort, le dimanche avant la fête de la bienheureuse Marie-Madeleine (16 juillet), l'an du Seigneur 1312 ".

" Par la vertu desquelles lettres, nous, Guillaume de Gomarville, châtelain dessus dit, et Guillaume Perrin, dessus nommé, avons baillé à Pierre de Moustiers, valet de notre seigneur le dit roi, une pièce de terre appelée la Tercerie, en quoi il y a quatre-vingts et un arpents et quarante cinq carreaux, dont les cent carreaux font l'arpent, ainsi qu'elle s'étend, avec le fond du fossé qui frappe à l'étier du port, sous le château, que l'on appelle le port aux Fonteneaux, et se commence, la dite pièce, d'un des bouts de l'étier que l'on appelle l'étier de feu Guillaume Moreau, ainsi que le dit étier et le dit fossé s'étendent jusqu'aux terres de Jean Caradeu de Saint-Laurent, et aux bois de la Tercerie, au bout des terres de Jean Caradeu devant dit, ainsi que les bois s'étendent, avec tout le droit, fossement et prise à la nécessité des bois qui meuvent de la terre du dit Jean Caradeu, à aller tout environ devers les autres bois et devers la Charente, jusqu'au devant dit étier de feu Guillaume Moreau dessus dit... De tout ceci nous avons mis le dit Pierre de Moustiers, pour lui et pour tous les siens, en perpétuelle possession, sous la garantie du roi notre seigneur, et à l'enchérissement accoutumé, pour vingt livres de cens annuel, à rendre chaque année à notre seigneur le dit roi, en la fête de Toussaint, dont le premier paiement commencera à la fête de Toussaint qui sera en l'an de grâce mil trois cents et treize. Et cela, nous le faisons savoir au dit mon sire le sénéchal et à tous autres, par ces présentes lettres, scellées de nos propres sceaux, faites et données le samedi après la mi-août (19 août), l'an de grâce mil trois cents et douze " (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XII, 1884, p. 147-149).

Cet acte est, à notre connaissance, le plus ancien qui signale l'usage de l'arpent de Paris à Rochefort, où cette mesure a dû être introduite par les agents royaux. Localement, l'arpent a été appelé journal. En 1704, le notaire rochefortais Tessier signale un arpentement " avec une chaîne de fil d'archal de dix-huit pieds de longueur, mesure de Paris, les cent chaînes carrées faisant un journal " (3 avril) et avec " une chaîne de fil d'archal de dix huit pieds de longueur, chaque pied faisant douces pouces de long, mesure de Paris, les cent carreaux faisant un journal " (19 décembre).

 2. Le sénéchal Guichard d'Angles reprend le château (1356)

Graphie modernisée

" La place de Salles ne fut pas la seule surprise en ce pays par les Anglais en cette année [1356]. Rochefort-sur-Charente le fut aussi. Les habitants de cette ville [la Rochelle] en reçurent plus d'incommodités que de Salles, par les choses nécessaires qu'ils ont chaque jour de la dite rivière [la Charente]. Aussitôt que Salles fut rendue, les maire, échevins et pairs, avec les habitants de cette ville, recherchèrent toute occasion de mettre hors les Anglais du dit lieu de Rochefort. Sur la fin du mois d'août, il arriva neuf galères en cette ville, qui venaient d'Aragon, desquelles était capitaine un chevalier, messire François de Pilleux. Les dits maire, échevins et pairs le retinrent pour s'en servir au siège de Rochefort, et donnèrent, pour la solde et dépenses des galères, neuf mille écus d'or. Ils leur firent faire voile devant le dit château de Rochefort et y envoyèrent par terre quatre des béliers et machines de la ville. Le château fut investi, par mer et par terre, par les gens de guerre du sieur sénéchal, les habitants de cette ville et du plat pays, à tous lesquels le dit sénéchal commandait. Le dit château fut commencé à être battu par les dites machines, l'avant dernier jour du mois d'août, et tellement pressé d'assaut que le cinquième jour de septembre suivant, il fut enlevé de force et remis en l'obéissance du roi " (d'après l'annaliste Amos Barbot; Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XIV, p. 164-165).

 3. Guichard d'Angles châtelain de Rochefort

Graphie modernisée

" Ce jour-là [10 octobre 1361], monseigneur lieutenant bailla à messire Guichard d'Angles le château de Rochefort sur Charente, pour et au nom du roi d'Angleterre, notre sire ; lequel messire Guichard le prit et jura de le garder bien et loyalement au profit du roi notre sire, de messeigneurs ses enfants, de leurs héritiers et successeurs, contre toutes les personnes qui peuvent vivre et mourir, et le rendre et délivrer à notre dit sieur ou à ses députés, toutes les fois qu'il en sera sommé et requis " (Procès-verbal de délivrance à Jean Chandos, commissaire du roi d'Angleterre, des places fortes abandonnées par le traité de Brétigny).

 SOUS LES COETIVY ET LES LA TRÉMOILLE

 1462 - 1537

 Au cours de sa longue carrière, le château de Rochefort a été l'objet de transactions diverses : donations par les rois à des serviteurs éminents ou à des alliés, plus tard cessions par engagement. Nous avons signalé les donations par Jean le Bon à son sénéchal Guichard d'Angles, en 1356, par Charles V à Louis, vicomte de Rochechouart, en 1369. Charles VII a concédé lui aussi le château, en 1428, au roi d'Écosse Jacques Stuart, afin d'obtenir de lui des secours contre les Anglais, leurs ennemis communs. On n'a d'ailleurs pas la preuve d'une prise de possession par ce dernier.

C'est à l'initiative de Louis XI que Rochefort doit d'être effectivement distrait de la couronne pendant une longue période. Durant plus de soixante-dix ans, en effet, la place forte est tenue successivement par les familles de Coëtivy et de la Trémoille. Les conditions d'attribution à Olivier de Coëtivy, en 1462, sont telles que la possession sera souvent remise en cause par les officiers royaux.

 Les Coëtivy et les la Trémoille

La famille bretonne des Coëtivy jouit des faveurs de Charles VII. Prégent de Coëtivy meurt capitaine de Rochefort, après avoir été gratifié de la châtellenie de Taillebourg. Son frère Olivier épouse Marie de Valois, fille du roi et d'Agnès Sorel, qui reçoit en dot Mornac et Royan. Louis XI, successeur de Charles VII en 1461, est ainsi beau-frère d'Olivier.

En septembre 1462, Olivier de Coëtivy reçoit de Louis XI la châtellenie de Rochefort, en compensation de celles de Mornac et de Royan, qui lui ont été enlevées par Jacques de Pons. Il la conserve jusqu'à sa mort, en 1480, malgré de grandes difficultés et même une éviction momentanée, entre octobre 1465 et février 1466. Cependant, ses héritiers s'y maintiennent : son fils Charles, de 1480 à 1505 ; Charles de la Trémoille, gendre du précédent, de 1505 à 1515 ; François de la Trémoille, fils de Charles, de 1515 au 31 octobre 1537. En effet, un arrêt du parlement de Paris en date du 10 mars 1536 a réuni Rochefort au domaine. Les officiers royaux, toujours attentifs à la conservation des intérêts de leur maître, ont eu raison de la ténacité des la Trémoille, qui faisaient valoir une dette royale de 18 000 écus envers la famille, depuis la bataille de Castillon, en 1453.

 Les Coëtivy résident à Taillebourg

Olivier de Coëtivy a hérité du château de Taillebourg, où il réside habituellement ; c'est en ce château qu'a été élevée son épouse, Marie de Valois. Il y reçoit les revenus de Rochefort, par terre ou par eau. Tantôt son receveur rochefortais va le rejoindre à Taillebourg, à cheval, en passant la Boutonne au bac de Port-Carillon ; tantôt il engage des charretiers pour transporter les denrées au port et il loue des gabares pour les acheminer à Taillebourg, par la Charente. Le receveur François Mulot prélève sur les terrages une importante quantité d'orge pour engraisser un sanglier destiné au seigneur. Quand Olivier de Coëtivy reçoit son gendre, un de ses serviteurs rapporte quatre chevreuils de la forêt de Rochefort, chassés avec l'aide des habitants. Parfois même, le receveur de Rochefort est chargé d'approvisionner Taillebourg en dehors de sa circonscription ; ainsi, lors d'une maladie du seigneur, il fait acheter à la Rochelle cent citrons et cent oranges qu'il fait transporter à Taillebourg.

 Le château

On ne sait rien de bien précis sur le château, sinon qu'il a plusieurs tours, dont l'une est dite tour de Bourgogne. Un capitaine commande la petite garnison qui le garde, pourvoit à son entretien, règle le service du guet dû par les habitants. En 1480, le capitaine Thibaud Robelet le fait réparer. Deux charpentiers de grosse oeuvre, nommés Raymond Olivier et Jean Geoux, font " une échelle à monter de la salle basse sur la muraille ", " le pont de la tour, la porte basse de ladite tour, la porte de l'étable, les ponceaux à monter en cette tour ". Le compte de dépenses est établi par Louis Guillori, " notaire juré de la cour du sceau, à Rochefort ", qui, en 1466, nous est apparu comme prévôt.
En 1500, l'armement du château est réduit. Il se compose de six pièces d'artillerie, trois en fonte et trois en fer, dix arbalètes, presque toutes en mauvais état, et dix brigandines, toutes hors d'usage.

 La justice

Comme au temps de Charles VII, elle est rendue par un sénéchal et par un prévôt ou " juge de la prévôté ". On voit le sénéchal tenir ses assises à Rochefort, à Croix-Chapeau, à Mortagne-la-Vieille, à Ballon.
Voici le prévôt Louis Guillori dans l'exercice de sa charge, le 20 juin 1466. Il a fait sortir des prisons du château de Rochefort une nommée Jeanne Eschasserielle, qui est soupçonnée d'avoir participé au meurtre d'un moine de Buzançais, en Berry. Il est entouré de " honorable homme " Jean Harsennet, procureur, qui accuse la prévenue, de Pierre Porcher, prévôt fermier de la prévôté, qui a acheté au seigneur les revenus de la justice, et d'Étienne Frontdeboeuf, clerc et greffier, qui prend note de la déposition. Ce dernier doit être le personnage qui nous est apparu comme notaire " juré et audiencier " de la cour du sceau aux contrats, le 31 mars 1454.

Jeanne Eschasserielle est originaire du diocèse de Luçon. Elle a été mariée, à l'âge de seize ans, à un homme brutal et jaloux, Antoine Degast. Tous deux ont quitté la paroisse de Saint-Hilaire-le-Vouhis pour s'installer dans celle de Saint-Hippolyte du Vergeroux, précisément en la maison d'Étienne Frontdeboeuf, le greffier, comme domestiques. Ensuite ils ont résidé près de Bois-Rambaud, où Degast a élevé du gros bétail, comme il avait fait en Poitou. Puis ils sont venus en la paroisse Notre-Dame de Rochefort, près du " bois de Cornet ". En ce lieu Antoine Degast, au cours d'une rixe, a tué l'ecclésiastique qu'il a surpris en compagnie de sa femme. A la suite de quoi, il s'est enfui et Jeanne a été incarcérée en venant déclarer le meurtre. Dix jours après, elle est élargie, mais on lui enjoint de se présenter à la prochaine session de la prévôté. Nous ignorons la suite.

Vers la fin du XVe siècle, un autre prévôt, Jean Orgier, se déplace à Thairé, où l'on a arrêté cinq hommes soupçonnés d'avoir crocheté des coffres et volé des draps et des vêtements. L'un d'eux réussit à s'enfuir et à se réfugier dans l'église, où la justice ne peut l'inquiéter. Deux sont reconnus innocents. Les deux derniers sont conduits à Rochefort, où ils sont condamnés à être battus sur le chemin de Croix-Chapeau au Thou et à perdre un morceau d'oreille. Or il n'y a pas de bourreau dans la châtellenie. On soudoie celui de la Rochelle, qui vient à cheval à Croix-Chapeau, accompagné d'un valet, pour fouetter et " essoriller " les larrons. Il en coûte 70 sous pour l'office, 3 sous 9 deniers pour l'achat de gants et de couteaux et 2 sous 6 deniers pour le souper des deux hommes et la nourriture de l'animal.

Dans l'étendue de la châtellenie, le seigneur de Rochefort partage l'exercice de la justice avec un certain nombre de vassaux. La répartition des compétences donne d'ailleurs lieu à des contestations qui peuvent dégénérer en conflits. Ainsi, lorsque les officiers du siège de Rochefort vont tenir leur prévôté à Voutron, ils sont menacés de coups de bâton et injuriés par les hommes du seigneur de l'endroit. Un de ces derniers est fait prisonnier, mais ses acolytes réussissent à se libérer par la force.

 Les revenus de la châtellenie

Ils sont perçus par un receveur ou baillés à ferme à des particuliers. Ils consistent surtout en redevances payées par les tenanciers pour leurs terres ou leurs maisons : cens en argent ou en grains, terrages en grains, complants en vin. S'y ajoutent divers droits, sur la pêche, les mesures, les fours à ban, la navigation sur la Charente... Le receveur règle aussi les dépenses et envoie le surplus à Taillebourg, où le trésorier des Coëtivy tient des comptes réguliers.

Dans les années 1480, François Mulot, receveur au château, reçoit 15 livres par an pour l'exercice de sa charge. Il est aussi notaire et garde du sceau seigneurial, charges qui ne lui rapportent guère, car les transactions sont rares. Une année, il est même fermier des terrages de la paroisse, car on n'a pu trouver un autre fermier.

 Le terroir et ses habitants

Les activités des habitants peuvent être entrevues dans les comptes de la châtellenie, qui comportent des redevances en portion de récolte ou en suffrages. On constate ainsi que le terroir est essentiellement cultivé en céréales et en vignes. Le froment et l'avoine dominent nettement le seigle, l'orge et le mil. Pour les légumineuses on trouve trace de gesse. Les vignes produisent du vin blanc et du vin clairet. L'élevage du mouton s'exprime dans les comptes par des redevances en têtes d'animaux ; il en est de même pour les volailles : poules, chapons, oies. Celui du gros bétail se déduit des redevances en avoine, des fermes " du fauchage des prés doux et salés ". D'ailleurs Jeanne Eschasserielle nous a fait savoir que son mari en élevait au Bois-Rambaud, dans la paroisse de Magné.

La forêt de Rochefort doit commencer à s'éclaircir. Les Coëtivy baillent à cens des terrains en friche, à l'intérieur et à la périphérie. Vers la fin du XVe siècle, ils concèdent aussi des terres de marais qu'ils avaient précédemment affermées.

En 1512, la paroisse Notre-Dame compte une cinquantaine de feux. Chacun d'eux paie une redevance de quatre boisseaux d'avoine pour avoir droit de pâturage et de chauffage dans les bois du seigneur. Il n'existe que deux fours banaux, à Rochefort et au village de Marseille. Certes, on ne cuit pas tous les jours, mais certains habitants ont beaucoup de chemin à faire pour porter leur pain au four. C'est pourquoi le seigneur permet d'avoir des fours privés, en payant annuellement trois boisseaux de froment par famille. Vingt tenanciers usent de ce droit.

Les habitants doivent aussi un service de guet au château. Ils réussissent à s'en faire exempter, moyennant le paiement d'un droit, qui semble d'ailleurs avoir cessé d'être perçu, à la suite d'un procès, au début du XVIe siècle.

 

 Documents

 
1. Le mobilier d'Olivier de Coëtivy au château de Rochefort en 1465

C'est par lettres patentes datées de septembre 1462 que Louis XI donne Rochefort à Olivier de Coëtivy, marié à Marie de Valois, seconde des filles de Charles VII et d'Agnès Sorel. Il vient en effet de laisser enlever à son beau-frère, par Jacques de Pons, les places de Mornac et de Royan et l'attribution de Rochefort est une compensation provisoire à cette perte : " afin, dit le roi dans ses lettres, que, durant le procès qui, à cette cause pourra mouvoir et prendre long trait, ledit Coëtivy ait mieux de quoi vivre et entretenir honorablement l'état de lui et de notre dicte soeur naturelle ".

Coëtivy prend immédiatement possession de Rochefort où, du château de Taillebourg, sa résidence ordinaire, il fait transporter des meubles, munitions et provisions. Cependant, Louis XI, peu scrupuleux sur ses engagements, n'attend pas l'issue du procès pour reprendre ce qu'il a donné. En octobre 1465, il dispose des " château et châtellenie, terre et seigneurie de Rochefort ", en faveur du comte du Maine, Charles d'Anjou. Celui-ci envoie des gens prendre possession et la petite garnison de Rochefort, confrontée à la violence, doit précipitamment quitter les lieux. Le gardien de la place enlève en toute hâte la plus grande partie du mobilier, la bourse des officiers absents, les armes, munitions de guerre, bijoux, étoffes, vêtements, meubles et ustensiles, provisions de bouche, fourrage, chevaux, pourceaux, volailles et argent monnayé. Voici l'état qu'il en a dressé, graphie modernisée.

"  Premièrement de l'artillerie : 7 grosses arbalètes d'acier ; 2 casses de gros traits ; 2 couleuvrines et 1 canon à main ; 2 guissarmes et 4 javelines ; poudre de canon, environ demie barrique.
- 2 grandes coites, garnies de traversin ; 8 paires de draps de lit ; 2 couvertures de lit et 1 coite pointe ; 12 couvre-chefs ; 2 poiles d'airain ; 1 bassin à laver ; 2 poiles de fer.
- 57 pipes de vin, toutes pleines ; 26 tonneaux et pipe, ou environ, de froment ; 9 à 10 tonneaux que seigle que orge ; 14 tonneaux d'avoine ; 3 pourceaux gras ; 70 livres, ou environ, de beurre ; 200 livres de suif à faire chandelle ; 60 chefs, ou environ, que oies que poulaille ; 28 à 30 charretées de foin ; plusieurs autres menues choses, comme torches et cire, poudres fines et autres épices.
- 274 écus, que royaux que saluts ; 1 aiguière et 6 gobelets, pesant 10 marcs ; 2 tasses et 2 salières, pesant 4 marcs et demi ; 36 francs en monnaie ; 5 diamants et 12 verges d'or ; 2 tissus à homme et 3 à femme, garnis d'argent ; 2 paires de patenôtres de corail, unes grosses et unes menues ; une robe fourrée de martres ; 2 huques de drap de soie, l'une de satin cramoisi, l'autre de damas noir ; 2 aumuces fines d'écarlate ; 2 chaperons d'écarlate ; 2 paires de chausses de même ; une jaquette d'écarlate, doublée de blanchet ; une pièce d'écarlate, contenant 3 aunes et demie ; un bourrelet à mettre sur salade et une platène, tous couverts d'orfèvrerie ; 4 chevaux ; 9 épées et 6 dagues ; 3 arcs, 3 targes.
- à Yvon le Bellec, 7 royaux, que en or que en monnaie ; à Guillaume l'Archer, 2 tasses d'argent pesant 2 marcs ; à Jehan de Ronsay, 4 royaux.
Et plusieurs autres parties, des quelles ne me souviens pour le présent ".

(Marchegay, Notices et pièces historiques sur l'Anjou, l'Aunis et la Saintonge..., p. 304-306).

En février 1466, Olivier de Coëtivy recouvrera le château.

 2. Déposition d'une accusée devant le prévôt de Rochefort (20 juin 1466)

Graphie et langue modernisées

" Confession volontaire faite à nous, Louis Guillori, clerc, juge de la prévôté de Rochefort pour noble et puissant seigneur messire Olivier de Coëtivy, chevalier, seigneur dudit lieu de Coëtivy, de Rochefort, de Taillebourg et de Didonne, le XXe jour du mois de juin, l'an mil CCCCLXVI, en la présence de honorable homme Jehan Harsennet, procureur audit lieu de Rochefort pour mon dit seigneur, de Pierre Porcher, prévôt fermier de ladite prévôté, et Étienne Frontdeboeuf, clerc et greffier de cette prévôté, par Jehanne Eschasserielle, femme d'Anthoine Degast, détenue prisonnière es prisons de mon dit seigneur en son château dudit lieu de Rochefort, pour la mort de feu frère Jehan de Varennes, religieux de l'ordre de Sainte Croix du couvent de Buzançay, en pays de Berri, lequel feu a été trouvé mort et enterré près l'hôtel dudit Degast.

Jehanne Eschasserielle, femme d'Antoine Degast, native de la paroisse de Saint Hilaire le Vouhis, au diocèse de Luçon, âgée de XXX ans ou environ, a dit et confessé par son serment, sans aucun forcement, qu'il y a XIV ans ou environ qu'elle fut conjointe par mariage avec Antoine, son mari, et ce en l'église paroissiale dudit lieu de Saint Hilaire, et que, après que son dit mari et elle eurent demeuré ensemble, en l'hôtel du père dudit Antoine, par l'espace de trois ou quatre ans, ledit Antoine se partit de l'hôtel de son dit père et, sans le su d'elle qui confesse, s'en alla ébattre par le pays, sans la venir voir, par l'espace de deux ans ou environ. Et après, à la fin desdits deux ans, s'en revint ce Degast à l'hôtel de son dit père, et lui venu, tantôt après dit à elle qui confesse qu'il avait été en pays de Saintonge, en la châtellenie de Rochefort, auquel lieu faisait bon vivre et y avait bon pays et bonnes gens, et que son intention était d'y aller demeurer. Ce qu'il fit peu de temps après, et vendit du bétail qu'il avait et en prit les deniers. Et ce fait, se partit de l'hôtel de son dit père et amena ladite qui confesse, sa femme, avec lui, en ladite terre et châtellenie de Rochefort, en la paroisse de Saint-Hippolyte du Vergerou, où là ont demeuré en l'hôtel d'Étienne Frontdeboeuf, clerc, où ledit Antoine servait de labourer et elle de besogner aux négoces dudit hôtel. Et y demeurèrent par l'espace de demi an ou environ.

Et dudit hôtel de Frontdeboeuf, ledit Antoine prit à louage une maison qui jadis fut de feu Jehan Garloppeau, en laquelle s'en allèrent demeurer. Et tantôt après qu'ils y furent demeurants, ce Degast mit et convertit lesdits deniers qu'il avait eu de son bétail en ledit pays de Poitou en autre gros bétail qu'ils tinrent et nourrirent avec eux, en ladite maison, en laquelle ils demeurèrent par l'espace de trois ans ou environ. Dit de plus ladite qui confesse que, lorsqu'elle partit de l'hôtel dudit Frontdeboeuf, elle était enceinte d'un enfant et que, quand elle fut près de son terme, ledit Antoine, son mari, la battit si durement qu'il l'affola, et aussi le dit enfant en son corps, et tellement que de l'ire que ledit son mari avait contre elle, lui convint s'enfuir dudit hôtel, et de fait se retira en un bois, bien à deux versaines de ladite maison, où, tantôt après qu'elle y fut arrêtée, délivra dudit enfant et sortit de son corps tout mort. Et ce fait, après qu'elle fut un peu reposée du mal qu'elle avait eu de l'enfant, trouva façon de faire une petite fosse en terre et prit ledit enfant et le mit en ladite fosse et le couvrit et le laissa là, et demeura bien deux jours et deux nuits en ledit bois sans manger et ne but que un peu d'eau ; et de là s'en alla au Bois Rambaud, en l'hôtel de Jehan Tesnier, duquel hôtel un homme la mena et retourna, vers le soir, à sa maison, toute malade ; et était environ la saison de Noël ".

On lui demande alors pourquoi son mari l'a ainsi maltraitée. Elle répond qu'elle ne sait, sinon à cause de sa " grand malice ", car elle ne lui avait pas été infidèle.
Peu avant le terme des trois ans où ils demeurèrent chez Garlopeau, cinq ou six jours avant leur départ, est venu à elle un nommé " frère Jehan de Varennes, prêtre, qui portait en son habit, devant, la croix demie de drap rouge et l'autre demie de gris noir, qui la parla d'amourettes "... Durant les deux ans ou environ qu'ils ont demeuré en la paroisse Notre-Dame de Rochefort, près le bois de Cornet ( ?), le religieux est venu la voir, jusqu'à lundi dernier où ils se sont retrouvés " en un lieu secret ou ils avaient accoutumé, le temps précédent, d'eux trouver ensemble ". Le mari les a surpris au cours de leur entretien ; une rixe a suivi, au cours de laquelle le mari a tué le religieux. Degast s'est enfui et la prévenue a dénoncé le meurtre aux officiers qui l'ont emprisonnée. On la soupçonnait d'avoir monté avec son mari une machination contre le prêtre.

Le 30 juin 1466, elle est élargie " jusqu'à la prochaine prévôté " ; le procureur maintient qu'elle a participé au meurtre (Bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, tome 21, année 1899, p. 183-185 ; extrait du chartrier de Thouars, dans un article signé Silvestre).

 3. Extrait d'un compte de l'an 1468 pour la châtellenie de Rochefort

Graphie modernisée

" Autres recettes à cause des fermes de la dite terre et châtellenie, lesquelles ont été baillées au plus offrant et dernier enchérisseur
A Laurent Perart, ferme de la prévôté au-delà des pas 25 livres
A Jehan Fresland, ferme du four à ban du dit lieu de Rochefort 30 sols
Audit Laurent Perart, ferme des pâturages, péages, quillages et autres menues coutumes de la dite châtellenie 100 sols
A Jacques Allouet, pour le four à ban de Marseille, à lui affermé par le dit receveur parce que Pierre Porcher ne l'a voulu accepter après qu'il a été mis par lui 2 sols 6 deniers
A Jehan Fresland, ferme de l'étang du vin vendu au détail au dit lieu de Rochefort durant 40 jours 31 sols 3 deniers
A Jehan Abault, ferme de l'étang du vin de la paroisse de St Pierre de Maigny 6 sols
A François Mulot, ferme du sceau établi aux contrats en la dite châtellenie 20 sols
A Jehan Fresland, ferme des foires et marchés du dit lieu de Rochefort 2 sols 6 deniers
A Étienne Frontdeboeuf, ferme de l'écriture au greffe de la dite prévôté 20 sols
A Pierre Porcher, ferme du fauchage des prés doux et salés du dit lieu de Rochefort 11 livres
Audit Frontdeboeuf, ferme de la toison de la prée de Charras 15 livres 10 sols
A Julien Roy, ferme de la toison des marais doux 8 livres 6 sols
A Étienne Espron, ferme de la toison des prés du château appelés les grands prés de devant Martrou et le pré Girart 20 livres 10 sols
A Guillaume Chaprot, ferme des terrages de Maigné et de Louaire 32 boisseaux de froment.
A Jehan Abault, ferme des terrages et complants du fief Guerry 30 boisseaux de froment et 4 pipes ½ de vin
A Pierre Porcher, ferme des terrages et complants du fief du Thou 60 boisseaux de froment et 5 pipes de vin

(Copie, par C. Gabet, de 1AP 2013 des archives départementales ; cahier non folioté, archives des la Trémoille)

 4. Aveu d'Olivier de Coëtivy (12 janvier 1475)

" Sachent tous que je, Olivier, seigneur de Rais, de Coëtivy, de Taillebourg, de Mornac et de Rochefort sur Charente, tiens et avoue tenir du roi, mon souverain seigneur, à cause de son château de la Rochelle, à foi et hommage lige et au devoir d'une épée blanche ou vingt sous tournois, à payer à mon choix, à muance de seigneur et d'homme, mon château, châtellenie et seigneurie de Rochefort-sur-Charente, avec toutes ses appartenances et dépendances quelconques, et tout droit de justice et juridiction haute, moyenne et basse, sceaux, contrats, fours, moulins, étangs, eaux, pêcheries, rivages, rivières, marais, naufrages, bois, forêts, cens, rentes, revenus, terrages, complants, dîmes, dîmeries...

Et en témoignage de ces choses j'ai fait faire ces présentes lettres d'aveu, en double, d'une même teneur. J'ai baillé l'une d'elles, par manière d'aveu, aux officiers du roi, notre dit seigneur, ainsi qu'il est coutume de faire, et j'ai gardé l'autre par devers moi, pour me valoir et servir en cas de besoin. Elles sont scellées de mes armes et signées de ma main.

Ce fut fait le 12e jour de janvier, l'an 1475 " (Photocopie du document dans Rochefort, trois siècles en images, tome I, 1981, p. 34).

 5. Inventaire des biens meubles du château de Rochefort (11 mai 1500)

dressé à l'occasion d'un changement de capitaine

Graphie modernisée

" Inventaire des biens meubles étant dans le château de Rochefort, appartenant à très haut et puissant monseigneur Charles, comte de Taillebourg, lesquels biens noble homme Jehan Queu, écuyer, seigneur de la Vigerie, avait en garde sous la main de mon dit seigneur, comme garde de la place dudit Rochefort, et lesquels ont été baillés et livrés à noble homme Jacques de Culan, écuyer, seigneur de Coulonges, à présent capitaine dudit Rochefort et à ce commis de mon dit seigneur, pour en répondre toutes fois et quantes que par mon dit seigneur en sera ordonné. Fait le XIe jour de mai l'an mil cinq cents.

Premièrement six pièces d'artillerie dont il y en a trois de fonte et trois de fer, dont les trois de fonte sont emmanchées de bois et deux de fer enchâssées en bois, et autre de fer non enchâssée, avec six boîtes de fer pour ladite artillerie.
Item dix arbalètes de passe toutes garnies de cordes, dont il y en a une des dix rompues, et à toutes lesdites arbalètes n'y en a que trois tours avec certaines trousses de traits. Item dix brigandines toutes rompues, garnies de neuf garde-bras.
Item six couches de plumes telles quelles, avec quatre traversiers. Item en un coffre rond étant en la grande tour, une couverture de lit, cinq rideaux, trois oreillers et trois étendards à la livrée de Monseigneur.
Item deux vouges et une javeline.
Item trois plats d'étain et une quarte marqués aux armes de Monseigneur. Item deux tables garnies d'échemaux, d'un banc tournis, d'un banc à quatre pieds. Item un dressoir. Item une meule à faire moutarde, rompue devant. Item un falot de fer. Item deux rôtisseurs.
Item, en la salle basse, un châlit sans couche, un banc tournis, un dressoir et une table garnie de deux échemaux.

[Signé] Faure, juge dudit Rochefort, Jacques de Cullant pour avoir reçu les dits biens, Duportan ".

(Bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, tome 21, 1899, p. 187-188 ; publication par J. Silvestre, d'après L. de Richemont, Documents historiques inédits sur le département de la Charente-Inférieure, p.119).

 

DE NOUVEAU DANS LE DOMAINE ROYAL

(1537-1599)

 Après l'éviction de François de la Trémoille, le 31 octobre 1537, Rochefort retourne dans le domaine royal et s'y maintient jusqu'en 1599, malgré une tentative de vente par engagement, en 1589. Cette période est marquée par les " guerres de religion ", qui engendrent destructions, désordres et désertification des campagnes. De 1570 au moins à 1577, le château, occupé par les factions qui se disputent les places fortes, échappe à toute autorité régulière, jusqu'à ce que le roi Henri III finisse par en décider la démolition, en 1577.

En 1570, il est sous le commandement d'un chef protestant, le capitaine Le Mesnil, lorsque Hardouin de Villiers, ayant échoué devant la Rochelle, vient l'assiéger. Villiers invite le baron de la Garde, dont les galères sont à l'embouchure de la Charente, à remonter le fleuve pour bloquer la place. Celui-ci, qui ne peut passer sans risque devant Soubise, jette l'ancre au Vergeroux, pendant que Villiers ouvre une tranchée à Saint-Laurent-de-la-Prée, pour intercepter les secours pouvant venir de la Rochelle, et il fortifie la Bridoire. Cependant la Noue se porte au secours de la garnison de Rochefort, s'empare de la Bridoire et fond sur les catholiques qui s'enfuient en désordre.

En 1574, le château est tenu par des catholiques quand, les calvinistes s'étant emparés de nombreuses places, La Noue le prend d'assaut, à la tête des Rochelais. Cependant, au mois d'août, le duc de Montpensier reçoit de la Cour la mission de réduire à l'obéissance les huguenots de l'Ouest. Il entre en campagne en Poitou, avec une armée de dix mille hommes, s'empare de Saint-Maixent et assiège Melle. Le capitaine qui commande la place, ayant refusé de se rendre à la première sommation, est pendu, avec douze de ses hommes. Effrayées, les petites garnisons huguenotes de Soubise, Tonnay-Charente et Rochefort envoient leur soumission.

En 1577, les huguenots sont de nouveau maîtres de Rochefort, sous le commandement d'un Rochelais nommé Gargouilleau. Quand le duc de Mayenne, qui s'est emparé des places sur la Charente, arrive en vue du château, Gargouilleau se hâte d'évacuer. Mayenne confie le commandement à un sieur de Maisonblanche, qui bat le pays, semant la panique jusqu'aux portes de la Rochelle. Le 5 novembre, le roi Henri III décide d'en finir en ordonnant la démolition.

En 1589, un commissaire du même roi vient à la Rochelle, pour vendre le château et la châtellenie de Rochefort. Les acquéreurs sont un maître des requêtes de l'hôtel du roi de Navarre, appelé Pierre de Juyé, et le sieur de la Brousse, à Soubise, Henry Dieulefit, qui ont offert la somme de 50 000 écus et un sol. L'acte met en évidence l'état lamentable des lieux. Non seulement le château n'a pas été relevé - il n'y a ni logement pour le seigneur ni dépendances pour rentrer les terrages -, mais toute archive a disparu. On prévoit de grands frais pour la remise en état de l'ensemble, construire des moulins et des fours banaux, et la cession est assortie de contraintes, comme la mise en place d'un règlement de coupes pour la forêt. Il demeure cependant de la période antérieure aux troubles un grand jardin, avec préclôture, en contact avec le château.

Henri III ne peut confirmer la transaction car il est assassiné quelques jours plus tard, le 2 août. Aussi l'acte a-t-il dû demeurer sans effet. Toujours est-il que la châtellenie est de nouveau en vente en 1593 : le 7 janvier de cette année, un arrêt du Conseil d'État ordonne que les offres d'enchères faites par Adrien de Lauzeré, premier valet de chambre du roi, seront reçues au Conseil, bien que l'adjudication ait déjà été faite à Louise de Pons, dame d'Usson; de nouvelles proclamations seront effectuées pour une nouvelle adjudication. C'est ainsi qu'un nouvel arrêt, en date du 28 mars 1594, attribue définitivement Rochefort à Adrien de Lauzeré. Cependant ce dernier doit attendre le 11 septembre 1599 pour que des lettres patentes confirment l'arrêt. Entre temps, en novembre 1594, Henri IV a accordé trois foires annuelles, les 4 mars, 11 juillet et 11 novembre, et un marché hebdomadaire le jeudi, signe évident d'un désir de relancer l'activité économique. Quel succès a pu avoir cette initiative ' Nous l'ignorons.

 

 Documents

 
1. Ordre de démolition du château de Rochefort (7 novembre 1577)

" Henri, par la grâce de Dieu roi de France et de Pologne, à notre aimé et fidèle le seigneur de Lansac, chevalier de notre ordre, capitaine de cinquante hommes d'armes, commandant pour notre service en Brouage.

Connaissant qu'il est très nécessaire et à propos pour notre service de faire démanteler le château de Rochefort et que vous pouvez bien nous satisfaire en cette occasion, pour ces causes vous mandons et ordonnons, par ces présentes, que vous ayez au plus tôt à besogner au dit démantèlement et démolition du château de Rochefort, y employant ceux que vous verrez être nécessaires pour cet effet, et même, s'il est besoin, y faire travailler par corvées de ceux du pays ou autrement, en la meilleure diligence qu'il vous sera possible, commandant, par ces mêmes présentes, à tous qu'il appartiendra de vous obéir et entendre bien diligemment, vous ayant de ce fait donné et vous donnons pouvoir, autorité, commission et mandement spécial, car tel est notre plaisir, nonobstant quelconques empêchements à ce contraires.

Donné à Paris, le septième jour de novembre, l'an de grâce mil cinq cent soixante dix sept, et de notre règne le quatrième. "

(Bibliothèque municipale, la Rochelle, manuscrits, recueil n° 1552, pièce n° 74).

 2. Hommage d'un vassal pour l'Houmée (9 janvier 1585)

Graphie modernisée

" Henri, par la grâce de Dieu roi de France et de Pologne, à nos aimés et féaux les gens de nos comptes à Paris ... et à nos procureur et receveur ordinaire audit lieu ou leurs substitut et commis, salut. Savoir vous faisons que notre aimé et féal Jean de Rabaine, chevalier, sieur d'Usson, de Brillac, la Touche, Brésillats et de l'Houmée, nous a aujourd'hui fait, au bureau de notre chambre desdits comptes, les foi et hommage qu'il nous était tenu faire, pour raison dudit fief, terre et seigneurie de l'Houmée, du chauffage qu'il a et prend en la forêt de Rochefort sur Charente, d'un hôtel et fief assis devant le château dudit Rochefort, ses appartenances et dépendances, tenus et mouvants de nous à cause de notre château dudit Rochefort sur Charente, assis au gouvernement de la Rochelle, et à lui appartenant à cause de demoiselle Louise de Pons, sa femme, par succession de défunte Françoise Geoffroy, sa mère. A quoi il a été reçu, sauf notre droit et l'autrui. Et vous mandons et à chacun de vous si comme il lui appartiendra que, si pour cause desdits foi et hommage, ...

Donné à Paris, le neuvième jour de janvier, l'an de grâce mil cinq cents quatre vingt cinq et de notre règne le onzième. Par le conseil étant en la chambre des comptes. Signé Danes " (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XIX, p. 152-153).

 3. Acte de vente du château de Rochefort (28 juillet 1589)

Cet acte figure dans les minutes du notaire Naudin de la Rochelle. Il indique en premier lieu les circonstances de la vente. Pour l'entretien de ses armées, le roi Henri III a décidé "qu'il serait aliéné, vendu, engagé ou emprunté sur son domaine des pays de Saintonge, Aunis, ville et gouvernement de la Rochelle " jusqu'à 4 166 écus 2/3 de rente ou revenu annuel, revenant, au denier douze, à la somme de 50 000 écus " une fois payée ". Le 22 juin 1589, il a commis à cet effet Thomas de Lorme, trésorier général de France à Montpellier, qui a mis en vente, " par affiches ", " la châtellenie, terre et seigneurie de Rochefort sur Charente, avec toutes et chacune ses appartenances et dépendances ", à charge de rachat perpétuel.

Pierre de Juyé, écuyer, seigneur de la Garnerie, conseiller et maître des requêtes ordinaire de l'hôtel du roi de Navarre, et Henry Dieulefit, écuyer, sieur de la Brousse, à Soubise, ont offert le prix de 50 000 écus et 1 sol. Le commissaire a attendu une quinzaine de jours, dans l'éventualité d'une offre supérieure, mais, n'en ayant pas reçu, il a convoqué à l'hôtel du Sauvage, à la Rochelle, où il est " à présent logé ", les postulants et les notaires Vincent Naudin et Mathurin Neveu. Juyé et Dieulefit n'ont pas eu à se déplacer car ils résident l'un et l'autre à la Rochelle. L'acte est daté du 28 juillet 1589.

De Lorme vend donc, au nom du roi " ... les masures du château ruiné à pied, ouches, jardin et préclôture de celui-ci, la forêt du dit lieu comme elle se comporte, les prairies et marais doux et autres choses, cens, rentes, terrages, complants, hommages, pêcheries, greffes, prévôtés, justice haute, moyenne et basse... ". Les acheteurs promettent de bailler le prix, à la Rochelle, quand le vendeur leur fournira des lettres de ratification du roi. En cas de rachat par le roi, ils seront remboursés des grands frais qui leur incomberont, attendu l'état des lieux, qui est ainsi présenté (graphie et langue modernisées) :

" La dite châtellenie, terre et seigneurie de Rochefort est la plus grande part en désert et en friche, mêmement le château et maisons de celui-ci rasés jusqu'à pied, les devoirs ou la plupart de ceux-ci égarés ou perdus, aussi qu'il n'y a aucun hébergement ni moyen de retirer et serrer les fruits de ladite terre, ni loger lesdits acquéreurs, comme aussi n'y a aucun four à ban ni moulin en celle-ci ; d'ailleurs qu'il est besoin de reconnaître, par confrontations nouvelles, l'étendue de ladite châtellenie et faire un papier terrier, pour reconnaître et assurer à l'avenir tous lesdits devoirs, assigner les hommages, faire nouvelles déclarations, dénombrements et autres actes tendant aux fins d'augmentation et conservation de ladite terre, construire et bâtir fours à ban et moulins banniers contraignables, pour tirer le revenu de cette terre ".

Il est aussi convenu, pour la conservation de la forêt " consistant en taillis, en brossages, que division et distraction des coupes de bois de ladite forêt sera faite par huit coupes, pour en être coupé par les dits acquéreurs par chaque année l'une desdites huit coupes... et pour faire les règlements desdites coupes seront les officiers de ladite châtellenie de Rochefort et tous les usagers en celle-ci appelés... avec les officiers des Eaux et Forêts de sa Majesté ".

Enfin, il est stipulé que les acquéreurs " et les leurs jusqu'au rachat " tiendront leur acquisition du roi à cause de son château de la Rochelle, au seul devoir d'un écu et un sol annuellement, payable à Noël, à la recette du domaine à la Rochelle (Acte publié dans le bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome II, n° 5, 1969, p. 153-154).

 

 ADRIEN DE LAUZERÉ ET SES DESCENDANTS

 (1599-1666)

 Il est peu probable que le château soit restauré quand Adrien de Lauzeré reçoit la châtellenie par engagement, le 11 septembre 1599, pour la somme de 50000 écus. Non seulement le prix n'a pas varié depuis 1589, mais encore il n'y a toujours pas d'archives. Aussitôt, le nouveau propriétaire, qui ne doit pas manquer de courage, demande-t-il à la chambre des comptes des copies des documents qu'elle conserve. Au moins peut-il espérer que la paix civile, rétablie par le récent édit de Nantes, lui permettra une gestion suivie. Restaure-t-il la forteresse, au moins partiellement ? Ce n'est pas certain, car, en 1615, quand les Rochelais s'emparent de la place, ils se mettent en devoir d'édifier " des fortifications ".

 Deux années difficiles : 1615 et 1616

En effet, les troubles de la régence se manifestent à Rochefort, en 1615 et 1616. En novembre 1615, le corps de ville de la Rochelle y entretient une garnison. Il institue alors une taxe de deux écus sur chaque tonneau de vin montant ou descendant la Charente, en passant devant Rochefort, et de 5% sur toutes les autres marchandises.

En 1616, on assiste à un face-à-face, en Aunis, entre les gens d'armes de la Rochelle et le duc d'Epernon. Une clause secrète d'un édit de pacification, en mai 1576, avait exempté la Rochelle de gouverneur et de garnison. Le maire l'interprétait à son avantage, se considérant comme gouverneur et prétendant ainsi contrôler les places fortes du gouvernement, de Marans à Rochefort. Or le duc d'Epernon, qui avait été nommé gouverneur par Henri III, entendait bien exercer sa charge pleinement ; il vouait une haine implacable aux Rochelais, qui lui avaient refusé l'entrée dans leur ville et qui l'appelaient " le loup gris ". Pendant la plus grande partie de l'année, les partis se font face, en se menaçant, en particulier sur la Charente, où Rochefort est contrôlé par les Rochelais et Tonnay-Charente par d'Epernon. La Cour, impuissante, probablement embarrassée par une situation juridiquement incertaine, dépêche des courriers pour leur intimer l'ordre de cesser les hostilités, mais chacun ne consent à obéir qu'à condition d'être assuré que l'autre fera de même et aucun ne veut désarmer le premier.

Le 4 juillet, un exempt des gardes du roi apporte à la Rochelle l'ordre royal " d'ôter le subside de Rochefort et de rendre la place entre les mains de la demoiselle à qui la maison appartient, en démolissant les fortifications qui y ont été faites depuis ces derniers mouvements ". Le corps de ville décide aussitôt d'obéir, suivi par les pairs, et, le lendemain, mardi 5 juillet, on envoie deux échevins " pour aller à Rochefort mettre la demoiselle en possession de sa maison et pour abattre les nouvelles fortifications ". Cependant, on ne trouve aucun volontaire dans la ville pour aller quérir " le canon et les munitions de Rochefort ". Ainsi, le 9 juillet, de la Brousse, enseigne de l'une des compagnies des gardes du corps du roi et commissaire député pour le rétablissement du château, replace " dans le dit château et maison de Rochefort, en l'état qu'il est ", la veuve d'Adrien de Lauzeré, Judith de Soucelle, après le départ de la garnison commandée par un sieur de la Madeleine.

Pendant combien de temps, la dame de Rochefort dispose-t-elle de sa " maison " ?  Toujours est-il qu'en septembre une autre garnison rochelaise occupe le château. Sommée de se rendre, elle est renforcée, en particulier par l'envoi d'un navire flamand armé. En octobre, la Rochelle reçoit encore un exempt des gardes, accompagné d'un archer, qui est chargé de recevoir la place de Rochefort, mais les choses demeurent en l'état. Ensuite, de la Brousse, qui a remis le château à sa propriétaire en juillet, repart lui aussi sans avoir rien obtenu.

Finalement, c'est un autre envoyé de la Cour, un monsieur de Boissize, qui obtient la décision. Le 4 novembre, la garnison rochelaise quitte Rochefort. Les armes, le canon et le magasin à poudre sont retirés et la place est livrée à de la Brousse, qui a accompagné de Boissize. Alors, de la Brousse remet le château à Paul Petiteau, écuyer, valet de chambre du roi, beau-frère de " mademoiselle de Rochefort " et curateur de ses enfants. En décembre 1616 et janvier 1617, les fortifications édifiées par les Rochelais sont détruites, sous la direction du même de la Brousse.

 Le manoir " de Cheusses "

Le château ne sera pas reconstruit et les seigneurs feront édifier un manoir, à quelque distance au sud, qui est actuellement connu sous le nom d'hôtel de Cheusses. Le rétablissement de la paix civile, après la prise de la Rochelle, en 1629, leur assurera une possession paisible de leur châtellenie. Nous ignorons quand Gédéon, fils d'Adrien de Lauzeré, prend possession de Rochefort, à sa majorité. On le rencontre en février 1633, qualifié écuyer et seigneur de Rochefort, dans une liste d'" hommagers " du roi dans le ressort du gouvernement de la Rochelle.

 La situation en 1666

Le 6 mai 1666, Colbert de Terron écrit à Colbert qu'il a pris la veille possession de Rochefort, retiré à Jacques Henry de Cheusses, gendre de Gédéon de Lauzeré. Il ne demeure alors aucune construction ancienne près du château ; les " hôtels " de vassaux, signalés dans les aveux du Moyen Âge comme situés " devant le château ", ont disparu. Du château lui-même, il ne reste que des pans de murs. L'église romane de Notre-Dame, ruinée au cours des troubles, a été refaite, mais sans goût, ne conservant guère, extérieurement, de sa structure ancienne, qu'un chevet plat. Il existe bien, non loin du logis de l'ancien seigneur, un moulin dit " de l'église " parce qu'il appartient au prieuré, mais il sera détruit car son emplacement est compris dans les plans de la ville. Le jardin désigné en 1589 immédiatement après les masures du château est cependant conservé ; il est intégré dans la ville dont il occupe une partie non négligeable. C'est le " jardin du roi ", qui sera ensuite progressivement réduit. Le jardin de la Marine en est le dernier vestige.

  Documents

 
1. Extraits du diaire du pasteur rochelais Merlin

Graphie modernisée

" La nuit du 18 janvier [1616], M. de Saint-Luc avait une forte et grande entreprise sur Rochefort et Tonnay-Charente, et avait pour cet effet plusieurs gens de guerre, échelles, pétards, mantelets, cuirasses, ponts pour passer les canaux, et grand nombre de bateaux ; et selon toute apparence il eût enlevé les deux places (il y était en personne), mais la mer fut si haute, étant le renouveau de la lune, et la tempête si véhémente que les bateaux furent jetés loin dans les prés, lesquels aussi furent tous couverts d'eau, et de plus les gens de guerre s'écartèrent la nuit. 

Le lundi 4 de juillet 1616, jour de la célébration de la sainte cène, arriva un courrier, exempt des gardes du roi, avec lettres amples à MM. du corps de ville et bourgeois, de la part de Sa Majesté, portant commandement d'ôter le subside de Rochefort et de rendre la place entre les mains de la demoiselle à qui la maison appartient, en démolissant les fortifications qui y ont été faites depuis ces derniers mouvements. Le corps de ville s'assembla tout sur l'heure, au son de la cloche, et ordonna qu'on obéirait purement et simplement au commandement du roi. Les quarante-huit s'assemblèrent le même jour, qui avisèrent qu'il le fallait rendre, mais non pas si tôt. Le mardi 5 de juillet, MM. de la maison de ville s'assemblent et font en sorte qu'ils assemblent avec eux les quarante-huit, auxquels M. le maire proposa le résultat des jours précédents ; à quoi les quarante-huit condescendirent, après avoir oui les fortes raisons de M. le maire pour obéir au roi. Il n'y en eut que trois d'entre eux qui opinèrent qu'il fallait assembler tout le peuple. Mais les quarante-huit n'en furent d'avis, tellement qu'on députa deux pour aller à Rochefort mettre la demoiselle en possession de sa maison et pour abattre les nouvelles fortifications. Cependant tout le peuple s'attendait qu'on les assemblerait pour demander leur avis, tellement que, comme on a cherché le même jour des gabares pour retirer le canon et les munitions dudit Rochefort, nul ne s'est offert pour les aller quérir. Quelques-uns étaient allés parler au peuple pour les emboucher de nouvelles à l'accoutumée, afin de ne déguerpir point la place de Rochefort, mais les choses se sont passées ainsi que dit est.

Le château de Rochefort ayant été sommé, par un prévôt et deux archers, de se rendre, ayant une trompette, le 12 septembre au matin, le même jour, en diligence, fut envoyé du renfort audit Rochefort, et un navire armé en guerre pour tenir la rivière porta les hommes armés.

Le mardi 4 d'octobre, le roi a envoyé ici un exempt des gardes avec un archer de son corps, pour dire à MM. du corps de ville que le roi entendait que la place de Rochefort fût mise entre les mains dudit exempt ; à quoi lesdits sieurs ont promptement obéi, après avoir tenu conseil, le 5 dudit mois.

Ledit jour, ont été amenés ici quatre prisonniers de Rochefort, appartenant à M. d'Epernon, lesquels avaient été pris étant allés au vaisseau flamand que MM. de la maison de ville avaient envoyé en la rivière de Charente, au secours dudit château. Deux ou trois jours après, ils ont été relâchés, après avoir été humainement traités, et après que la ville a payé leurs dépenses aux Trois-Marchands.

Le dimanche 9e jour d'octobre est revenu l'exempt des gardes dont il a été parlé ci-devant, qui a rapporté avoir fait sa charge à l'endroit de M. d'Epernon, qui lui aurait représenté qu'il n'ôterait point ses gens de guerre de Tonnay-Charente, puisque les gens de guerre ne partaient point de Rochefort, qu'il savait mieux l'intention du roi que lui, et qu'il n'avait point de charge du roi touchant le château de Surgères, dont il ne voulait point se départir, attendu qu'il est de son gouvernement, duquel n'ayant pu jouir depuis plusieurs années, il était résolu d'en jouir maintenant, et qu'ayant entendu que ceux de la Rochelle l'y voulaient venir assiéger, il y donnerait bon ordre et s'y défendrait comme il faut ; et que se vantant de leurs parchemins il apporterait aussi le sien, pour voir lequel des deux était le plus fort ; et sur ce que l'exempt lui remontra qu'il serait cause de mettre le feu par toute la France, il répondit que ce n'était qu'une guerre particulière entre lui et les Rochelais et qu'il saurait bien écrire aux églises afin de ne remuer point. Sur ce que ledit exempt ajouta que le roi ne trouverait bon ledit remuement, il répondit que si le roi lui écrivait, il aviserait à ce qu'il aurait à faire.

Le lundi 10 d'octobre, M. le maire fit sonner la cloche du conseil où se trouva la compagnie des quarante-huit auxquels tout fut représenté : le discours dudit exempt et par lui-même. Sur lequel ils jugèrent que nous étions indubitablement embarqués à la guerre pour résister aux efforts de M. d'Epernon qui avait dit audit exempt, d'abondant, que sa cavalerie avait son rendez-vous dans trois ou quatre jours à Tonnay-Charente, et qu'en bref il irait tailler en pièces deux ou trois cens hommes qui étaient dans son gouvernement ; et que partant, il fallait ordonner un conseil de guerre...

Audit mois [octobre], le roi envoya le porte-enseigne de ses gardes, nommé M. de la Brousse, pour parler à M. d'Epernon de la part du roi à ce qu'il mit bas les armes, sur peine d'être déclaré criminel de lèse-majesté en cas de désobéissance. Après donc avoir parlé audit sieur d'Epernon, il est venu en cette ville pour y faire entendre chose semblable ; à quoi ceux de cette ville ont répondu qu'ils étaient tous prêts d'obéir au roi, mais demandèrent audit de la Brousse s'ils pourraient être par lui assurés qu'au cas qu'eux posassent les premiers les armes bas, si ledit sieur d'Epernon ferait le semblable ; il répondit que oui et qu'on le lui avait dit, n'en pouvant donner d'autre assurance. Et comme on lisait la lettre du roi, laquelle portait défenses à toutes personnes d'aider tant ledit sieur d'Epernon que ceux de cette ville, ledit sieur de la Brousse, interrompant et regardant M. de la Trimouille présent, lui dit : " Voilà qui vous touche, Monsieur. " A quoi il ne demeura sans réplique, disant qu'il savait bien ce qui était du service du roi. Un jour après, partit d'ici ledit la Brousse pour faire son rapport à Sa Majesté. Sur quoi est à remarquer que ledit la Brousse est affectionné à M. d'Epernon, étant, ainsi que son frère, natif du Limousin, gouvernement dudit M. d'Epernon.

Le lundi 31 octobre, est venu en cette ville M. de Boissize... Le mardi 1er de novembre, M. de Boissize fit sa harangue, dont le sommaire fut que le roi voulait la paix et les maintenir en tous leurs privilèges, immunités et franchises, et les assura fort de la bonne volonté du roi envers eux ; qu'il n'avait pas trouvé bon qu'on se fût saisi de Rochefort, encore moins de se servir des étrangers pour sa conservation, entendant parler du vaisseau de MM. les États, qui était monté en la rivière, que le roi avait enjoint M. d'Epernon de mettre les armes bas et de faire sortir ses garnisons de Surgères et Tonnay-Charente ; que M. d'Epernon lui avait engagé sa parole, sa foi et son honneur que, si nous désarmions, lui aussitôt de sa part désarmerait... il fut résolu qu'il fallait obéir au roi en visant à la paix et, pour montrer les premiers exemples d'obéissance, qu'on rendrait dès le jour même Rochefort entre les mains de M. de Boissize, en faisant sortir dudit château tous les gens de guerre, ayant au préalable tiré les armes, le canon et le magasin de poudre qui y était ; et dès le jour même, y fut envoyé pour faire entendre à la garnison ce que dessus ; résolu encore qu'on retirerait les gens de guerre du gouvernement...

Le jeudi 3 de novembre, M. de Boissize partit de ceste ville après avoir fait plusieurs remontrances aux magistrats et au peuple...

Le vendredi 4 de novembre, la garnison sortit de Rochefort et la place fut laissée entre les mains du sieur de la Brousse, qui était venu avec M. de Boissize ; lequel la Brousse fit son procès-verbal par lequel il apparut comme il avait laissé le château de Rochefort entre les mains de M. Petiteau, beau-frère de Mlle de Rochefort et curateur des enfants dudit sieur défunt.

[dimanche 8 de janvier 1617] ... quinze jours auparavant les murs de Rochefort avaient été démolis.

[samedi 14 de janvier] ... le mercredi précédent, démolition de l'éperon devant la porte du château de Surgères ; puis de la Brousse ordonne d'arrêter les démolitions à Surgères ; il est alors à Rochefort où on travaille à la démolition du château (Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome V, passim).

 2. La veuve d'Adrien de Lauzeré recouvre le château (9 juillet 1616)

Graphie et langue modernisées

" Nous soussignée, demoiselle Judith de Soucelle, veuve de défunt Adrien de Lauzeré, vivant écuyer, sieur de Rochefort sur Charente, premier valet de chambre du roi, au nom et comme mère, tutrice, ayant la garde noble de mes enfants et dudit défunt, reconnais et confesse que monsieur de la Brousse, enseigne de l'une des compagnies des gardes du corps du roi et commissaire député par Sa Majesté pour le rétablissement du château dudit Rochefort, qui m'appartient en ladite qualité, qui était détenu par messieurs les maire, échevins et bourgeois de la Rochelle, et, par leur commandement, y ayant garnison commandée par le sieur de la Magdeleine, m'a, aujourd'hui, remise dans ledit château et maison de Rochefort, en l'état qu'il est, par le commandement du roi, et m'a ledit sieur de la Brousse baillé les clefs des portes, comme à moi appartenant, pour le posséder comme je faisais auparavant, duquel rétablissement je me contente et en quitte et décharge mon dit sieur de la Brousse et tous autres, par cet écrit signé de ma main.

A Rochefort, le neuvième jour de juillet mil six cents seize, en présence de Paul Petiteau, écuyer, sieur de la Montagne, valet de chambre du roi, mon beau-frère, M. Pierre Garreau, praticien, exploitant la justice dudit Rochefort en l'absence du sénéchal dudit lieu, M. Léonard Jauge, procureur fiscal, et Marc Jauge, greffier de ladite terre de Rochefort.

Judith de Soucelle, Petitteau, M. Jauge greffier, P. Garreau en l'absence du sieur ... (illisible), Billaud, L. Jauge, Girard " (Texte dans Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome III, p. 424-425, et reproduction en photocopie dans Rochefort, trois siècles en images, tome I, 1981, p.39).

 3. Ferme du jardin du roi (25 juin 1692)

Nous publions ici des extraits de cet acte, postérieur à la période considérée, parce qu'en 1692 le jardin conserve ses dimensions primitives et, probablement, sa structure ancienne. On constate qu'alors il comporte un potager, des arbres fruitiers, un pré à regain qui entretient deux vaches, et un parterre de fleurs. Cette composition correspond à la description de 1589 : " les masures du château ruiné à pied, ouches, jardin et préclôture de celui-ci ". On sait que le terme " ouche " désignait un enclos comportant généralement jardin potager, arbres fruitiers, voire petit pré.

Graphie modernisée

" Par devant le notaire royal au port de Rochefort soussigné furent présents, en personne, messire Michel Bégon, chevalier..., intendant général de la marine du Ponant..., lequel a volontairement délaissé à Pierre Fresmon, jardinier, demeurant à Tonnay-Charente, en Saintonge, et ... Réat, sa femme, ... la jouissance, pendant trois années qui commenceront aujourd'hui pour finir à pareil jour, du grand jardin du roi, situé en ce lieu de Rochefort, pour par lui en jouir pendant ledit temps, ensemble des trois chambres basses et de la loge qui est à côté, le tout étant au bout de l'allée, proche la porte qui sort en la rue des Fonderies, sans aucune chose en détériorer, à peine de rétablissement. Sera ledit Fresmon tenu d'entretenir ledit jardin de labourage et légumes nécessaires et de tailler les arbres fruitiers lorsqu'ils en auront besoin et de fournir audit seigneur et à sa maison de tous les légumes nécessaires, en temps et saisons convenables, pendant lesdites trois années, et s'il ne s'en trouverait suffisamment ou qu'il ne s'en trouverait de la qualité requise, il sera tenu d'en acheter à ses dépens à la halle de ce lieu, s'il y en a, sans qu'il y puisse prétendre aucun remboursement dudit seigneur.

Entretiendra en outre, ledit fermier, le parterre en telle sorte qu'il soit en saison convenable rempli de fleurs, sans en prétendre aucun payement ; il aura également pour tout salaire les légumes qui se trouveront de reste après la fourniture de la maison dudit seigneur ; comme aussi ne pourra prétendre aucune chose dans les fruits des arbres dudit seigneur, lesquels demeureront entièrement audit seigneur, à l'exception de ceux que ledit seigneur ne voudra prendre, qui resteront audit fermier pour en disposer à sa volonté... [clause concernant la femme qui sera tenue de blanchir le linge de la maison du roi]... Aura ledit Fresmon, chacun an, pendant lesdites trois années, le regain du pré qui est du côté dudit jardin, comme aussi les arbres fruitiers de celui-ci, à la charge de les remplacer de jeunes arbres de même nature de fruits. Sera tenu ledit Fresmon de nourrir et avoir soin de deux vaches, pendant lesdites trois années, qui lui seront confiées de la part dudit seigneur, sans pouvoir prétendre aucune chose dans la croissance ni dans le lait, et, en cette considération, le sieur Fresmon aura pendant lesdites trois années, après la coupe du foin qui est du côté du parterre, le regain et une charretée de foin, le tout par chaque année, rendue en ce lieu au devant desdites chambres... Fait à Rochefort, en l'hôtel dudit seigneur, avant midi, le vingt cinquième juin 1692, en présence de Jean Paris, procureur audit siège, et Louis Chauvet, clerc, y demeurant, témoins ; et a ladite Réal déclaré ne savoir signer, de ce requise.

[Signatures] Bégon, Pierre Fresmon "

(Publication par C. Gabet, dans bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome III, n° 3, janvier 1974, p.105-106, d'après minutes Gabet, n° 209).

 

ANNEXES

 Les fiefs

Il a existé plusieurs petits fiefs dans la paroisse Notre-Dame de Rochefort. Rappelons qu'un fief se compose d'un domaine et d'une seigneurie. Cette dernière est constituée de "tenures", c'est-à-dire d'unités de propriété, que des particuliers possèdent à titre héréditaire, à charge de redevances annuelles en espèces ou en nature, appelées cens ou, le plus souvent, rentes seigneuriales. Sur la seigneurie, le détenteur du fief prélève à chaque transaction des droits dits "lods et ventes", qui sont proportionnels à la valeur des biens achetés. Le domaine est une réserve, que le seigneur fait exploiter selon des modalités variables, en particulier le fermage pour les siècles les plus récents. Il peut varier selon les circonstances, mais il comprend constamment la " maison noble " et ses dépendances immédiates. En effet, des éléments de la seigneurie peuvent être repris en main par le seigneur, notamment en cas de déshérence, d'abandon ou d'arrérages impayés, et alors unis au domaine, au moins provisoirement, jusqu'à ce qu'ils soient concédés à nouveau, par des contrats appelés baillettes. D'autre part, pour telle ou telle raison, le seigneur peut être conduit à restreindre l'étendue traditionnelle du domaine en en concédant à des tenanciers une partie qui entre ainsi dans la seigneurie.

Les fiefs rochefortais sont composés d'éléments plus ou moins dispersés dans la paroisse, voire dans les paroisses voisines. Ils relèvent du château de Rochefort, qui est siège de châtellenie. On ignore dans quelles conditions ils ont été constitués et les séries des détenteurs connus sont incomplètes. Leur rapport est modeste, de sorte qu'ils ne peuvent constituer qu'un élément de patrimoine. En d'autres termes, les seigneurs possèdent d'autres fiefs ou exercent des activités rémunératrices.

 Le fief du prieuré

Le plus homogène est celui du prieuré Notre-Dame, qui est tenu "en franche aumône", c'est-à-dire sans aucun service ni aucune redevance au suzerain, le seigneur de Rochefort. Au début de la Révolution, la seigneurie est estimée à environ 60 journaux de terre, soit un peu plus de 20 hectares, sur partie desquels sont édifiées 70 ou 80 maisons. Les droits seigneuriaux consistent en cens, rentes en blés, en argent et en volailles, terrages et droits de lods et ventes. Les cens sont des redevances en argent, les terrages des fractions de la récolte ; ainsi plusieurs terres sont tenues au sixte des fruits (1/6).

Le fief était plus important avant la création de la ville qui en a absorbé une partie. L'espace urbain délimité alors comprenait en effet non seulement des terres de la seigneurie de Rochefort mais des terrains de plusieurs seigneuries vassales, notamment du prieuré Notre-Dame. On sait que ces terrains étaient grevés de rentes dont l'ensemble représentait 57 boisseaux de froment, 35 sous et 4 chapons, pour une superficie de 77 arpents de Paris, soit quelque 26 hectares. Or le prieur percevait à lui seul 37 boisseaux de froment et la totalité du reste. Sa seigneurie devait donc s'étendre sur au moins la moitié de l'ensemble, soit plus de 13 hectares. Dans cette moitié se trouvait un moulin à vent, dit " moulin de l'église ". La superficie utile du fief a ainsi été diminuée de plus du tiers et il n'est pas certain que l'administration royale ait servi la rente correspondante ou donné des compensations.

La partie principale est le "grand fief du prieuré", situé entre les rues Denfert-Rochereau et Renan d'une part, du 14-Juillet et Gambetta d'autre part. La seigneurie s'étend également sur plusieurs villages et terroirs, en particulier aux environs de Piquemouche et des Rochers. Dans ce secteur, on a extrait de la pierre et de la terre pour les remparts ; ces prélèvements ont bouleversé les terrains, qui étaient encore percés de vastes trous, plusieurs dizaines d'années après l'achèvement des travaux de fortification.

 Montagne-Villarsay

La situation de la " maison noble " est difficile à déterminer. La seule carte qui, à notre connaissance, signale " la Montagne ", est celle de Sainte-Colombe, en 1675. Le nom y figure au nord de Marseille, mais l'imprécision du dessin est telle que la localisation exacte est impossible. Cependant, si " Montagne-Villarsay " et " Bois d'Amourette " s'appliquent au même lieu, comme l'indique un document - tardif - de 1782, le centre d'exploitation connu sous le nom de Bois d'Amourette, qui domine sur la droite le chemin de la ville à la Charente, serait l'héritier de la maison noble de la Montagne. Sa position, bien en vue en un point haut, ne s'y oppose pas, mais le doute subsiste. Le nom qu'on rencontre le plus souvent est la Montagne, mais Villarsay figure dans quelques documents, seul ou en compagnie de la Montagne. Nous ignorons d'où provient ce nom de Villarsay.

Notre documentation ne remonte pas au-delà de 1561, année où un certain François Pons fait hommage pour " la maison noble de la Montagne de Rochefort et ses appartenances, mouvant du château de Rochefort ". Un demi-siècle plus tard, en 1616, c'est Paul Petiteau, écuyer, valet de chambre du roi, mari de Suzanne de Lauzeré, qui nous apparaît comme seigneur. Ce Petiteau est alors curateur des enfants de défunt Adrien de Lauzeré, seigneur de Rochefort, son beau-frère, et de Judith de Soucelle. La seigneurie s'étend en particulier sur une partie du village voisin de Marseille, où on constate l'existence d'une métairie au XVIIe siècle.

 Villeneuve-Montigny

L'ancien centre du fief est une des dernières exploitations agricoles en activité dans la commune de Rochefort. Il était situé sur le grand chemin de Soubise à la Rochelle, entre la Belle-Judith et le Brillouet. Actuellement, un ensemble commercial sépare le lieu de la route nationale qui s'est substituée au grand chemin. On n'observe rien de remarquable dans les bâtiments.

Le fief a été constitué par la réunion de deux fiefs, Villeneuve et Montigny, pour lesquels notre documentation n'est pas antérieure au milieu du XVIe siècle. Il est probable que le premier a pris le nom d'un " nouveau village ", bâti au Moyen Âge sur une terre gagnée sur la forêt, laquelle était encore toute proche à la fin du XVIIe siècle. Quant à Montigny, il constitue pour nous une énigme, à commencer par son nom, qui n'est pas conforme au phonétisme local.

En 1539, un Jean de la Salle, écuyer, fait une déclaration pour " la terre et seigneurie de Villeneuve, avec haute, moyenne et basse justice, au devoir de six deniers tournois par an quis au lieu de Villeneuve, comprenant la maison, cour, jardins, ayres, prés, bois, terres arables et non arables, cens, censes, terrages et ventes, biens et corvées, droit de garenne, fuie et chasse en la forêt de Rochefort et dehors, tant à bêtes qu'à oiseaux, droit de pâturage et tout usage en ladite forêt et hors et en toutes saisons et es taillis de la dite forêt, sauf es garennes du roi ". Il avoue de plus tenir " 27 arpents et demi de bois et terre en ladite forêt  ". Le rapport du fief est estimé à 50 livres tournois de rente annuelle.

C'est le seul détenteur que nous connaissons pour le fief de Villeneuve. Quant à Montigny, nous savons qu'il a été tenu par une famille Lebaud, qui était d'autre part installée dans la châtellenie de Taillebourg. On rencontre ainsi Aubert Lebaud en 1539 ou 1540, qui déclare alors son fief comme tenu " à hommage lige, au devoir d'une maille d'or à muance de seigneur ", pour l'avoir acquis de Geoffroy de Barbezières ; puis François Lebaud en 1554 et 1560. Nous ignorons quand les deux fiefs ont été réunis sous un même hommage.

 Les Ouillères

La maison noble était située dans la paroisse de Magné, près du village du Breuil. Les titulaires connus sont Eble de Vivonne en 1368 ; Jeanne de Vivonne, morte avant le 31 mars 1454 ; Guillaume Desguerres, fils de Jeanne de Vivonne ; Françoise Desguerres, fille de Guillaume ; Jean de Latour en 1490 ; Aubert Lebaud en 1539, qui déclare tenir le fief " à foi et hommage lige, sans aucun autre devoir " et estime son rapport à 60 livres ; François Lebaud en 1554 ; Suzanne Lebaud à l'époque de la fondation de Rochefort.

On possède des déclarations de tenanciers, mais pour l'année 1702, qui est hors des limites de notre période. Signalons cependant que la seigneurie se compose alors d'un certain nombre d'" articles " : l'article de la Pellerie, sis entre les villages des Mouniers et des Bons, au devoir de 3 boisseaux de froment ; l'article de 7 sols 6 deniers 2 chapons et 2 poules, aux environs du Vergeroux ; l'article de 10 sols et une geline, dans le même secteur... Certaines terres doivent le septain des fruits (1/7 de la récolte).

 Chartres

L'ancienne maison noble, la seule qui présente actuellement un intérêt architectural, était située dans la paroisse de Rochefort, mais au contact celle de Magné. Ici ces deux paroisses étaient séparées par une levée de marais appelée "perré de Chartres" ou "chemin rochelais ", qui a disparu, victime d'aménagements récents. L'essentiel de la seigneurie s'étendait sur Breuil-Magné et Loire. Les seigneurs connus sont Pierre Guy, écuyer, vers 1600 ; Pierre de Fontlebon, écuyer, gendre du précédent ; Charles de Fontlebon, chevalier, dont la veuve, Marguerite Perry, tient le fief en 1686. Les Fontlebon conserveront leur patrimoine jusqu'en 1702.

 Villages, métairies, moulins

Jusqu'à une époque récente, le mot " village " a désigné localement tout écart, quelle que soit son importance; en 1850 encore, un lotissement du faubourg, sur le chemin de la " vieille paroisse " au Boinot a été appelé " village de Sainte-Sophie ". Un des plus anciens de ces village est Marseille, appelé aujourd'hui le Petit-Marseille, qui était situé à proximité du grand chemin de Soubise à la Rochelle (aujourd'hui boulevard Buisson). Chartres doit aussi remonter assez loin.

A en juger d'après les noms, les autres ne sont pas antérieurs au Moyen Âge. Ces noms sont en effet des dérivés en -erie, comme la Vacherie et la Filauderie, ou, tout simplement, des noms de personnes, qui sont ceux d'habitants, comme le Boinot, les Bons, les Chauvet... Cette constatation suggère un peuplement relativement tardif. D'autre part, on observe que ces " villages " sont pour la plupart situés au contact d'un marais, dont ils ont dû exploiter les ressources, en particulier pour l'élevage.

Beaucoup de ces anciens écarts sont aujourd'hui englobés dans l'agglomération urbaine. On les reconnaît cependant encore à la disposition des voies locales, qui n'a pas subi la règle implacable de la ligne droite, imposée aux principales rues. Leurs espaces communs, les " queureux ", souvent avec puits, ont été conservés, mais aménagés pour servir de parcs à autos. Quant à leurs noms, ils ont été conservés à l'origine dans des noms de rues, mais la manie de mettre en évidence des noms de personnalités en a fait disparaître plusieurs. D'autres ont été déplacés, comme la Filauderie, écrit prétentieusement la Philaudrie, qui s'applique actuellement à une ancienne impasse de la rue des Frères-Jamain. L'emplacement de l'écart est devenu " impasse Buisson ". Le nom " Sainte-Sophie ", créé au milieu du XIXe siècle, dans l'actuelle rue des Frères-Jamain, se retrouve à quelque distance, pour désigner une voie récemment ouverte.

Une ancienne ferme, connue sous le nom de "cabane de Martrou", était une exploitation du domaine seigneurial de Rochefort, antérieurement à l'acquisition de la châtellenie par Louis XIV. La structure actuelle des bâtiments ne reflète probablement en rien l'état du XVIIe siècle, mais cette construction est un des rares établissements antérieurs à la ville. D'autre part, on connaît le nom d'une métairie qui existait au début du XVIIe siècle, la Limaille, mais on en ignore la situation. Dans un acte de partage du 15 septembre 1601, elle est présentée comme " consistant en maisons, granges, parcs, quéreux et quéruages, terres, forêts, bois... " ; des morceaux de terre et de vignes étaient situés dans les seigneuries de Rochefort, des Ouillères et du prieuré. Elle devait être d'importance, pour que son propriétaire, un certain Robert, soit dit " sieur de la Limaille " ; d'ailleurs, le contrat de mariage de sa fille, en date du 17 mars 1597, prévoyait une dot de " deux mille écus en fond de terre dans la paroisse de Rochefort ".

De nombreux moulins à vent s'élevaient en divers points de la paroisse, notamment sur le chemin dit des " Dix-Moulins ". Celui de la Belle Judith a fait l'objet d'une légende, due à l'imagination romantique du XIXe siècle. De toutes ces constructions, il ne subsiste qu'une " tonnelle ", au " moulin de la Prée ". Encore disparaît-elle presque entièrement derrière des conifères qui auront tôt fait de la cacher entièrement au regard des passants.

 Publié par la Société de Géographie de Rochefort.