JEAN LATACHE MAÎTRE FONDEUR À ROCHEFORT

1671-1679


Dans le tome XVI de la Revue de la Saintonge et de l'Aunis, Monique Lancelin-Chevreau a présenté la famille Latache, connue surtout pour avoir produit plusieurs fondeurs de cloches (p. 137-140). Cet article nous a donné l'idée de résumer ce qu'on peut savoir sur Jean Latache, dont le nom est lié à l'histoire de la fonderie de Rochefort à ses débuts.

Jean Latache n'est pas le premier maître fondeur du roi à Rochefort, contrairement à ce qu'a affirmé le Père Théodore. Mémain a signalé que c'est un Allemand appelé Assuérus qui a été chargé de lancer la fabrication des canons pour l'arsenal et que Latache lui a succédé. L'un et l'autre étaient auparavant employés par le roi à la fonderie de Saintes, Latache en qualité de maître, Assuérus comme ouvrier.

C'est à son oncle Claude Latache que Jean doit la connaissance de son art et son succès dans la carrière. Claude apparaît établi comme maître fondeur à Saintes avant 1621. On ignore pour quelles raisons il est venu s'installer dans la cité des bords de la Charente, alors qu'il est né à Saint-Mihiel (Meuse), de Jean Latache, lui aussi maître fondeur, et de Marie Finot. Il est possible qu'il ait été appelé à Saintes en 1615, année où on a réorganisé la fonderie locale, parce qu'en 1665 de Terron propose à Colbert de passer avec Jean Latache un contrat remplaçant un ancien datant d'un demi-siècle, ce dernier ayant évidemment été conclu avec l'oncle de Jean. On possède sur Claude Latache un certain nombre de renseignements qui n'ont pas leur place ici et qui figurent dans l'article de Monique Lancelin-Chevreau. Signalons cependant qu'il a été une personnalité saintaise, pair et échevin de la ville, fabriqueur de la paroisse Saint-Michel, et qu'il a été enterré dans cette église, le 15 janvier 1674.

De bonne heure, Claude Latache fait venir à Saintes son neveu Jean, fils de son frère Didier, marchand tanneur à Boulzée (Meuse), et il lui enseigne son métier, maintenant ainsi la tradition de la fonderie dans la famille. D'après son acte de décès, Jean Latache est né en 1623 ou 1624. La date de son arrivée à Saintes est inconnue et on n'a pas d'autre renseignement sur son adolescence que la précision suivante qui figure dans un testament de son oncle daté de 1640 : il "n'est pas encore parfait en l'art de fonderie" et il lui faut encore deux ou trois ans d'apprentissage; il a alors 16 ou 17 ans.

C'est seulement à partir de 1664 que la documentation est relativement abondante, alors que Jean a atteint la quarantaine et que son oncle se fait vieux. Le 5 avril de cette année, Claude délaisse à Jean, qualifié fondeur de l'artillerie, vingt-cinq pièces de canon à aléser et réparer entièrement, avec l'autorisation de Desclouzeaux, commissaire ordinaire de l'artillerie, et il lui abandonne l'exécution de toutes les clauses d'un contrat qu'il a passé avec Colbert de Terron pour fonte de canons. Désormais l'oncle sera l'auxiliaire du neveu.

Peu après, Colbert confie à son cousin l'intendant de Terron la recherche d'endroits où il serait possible d'établir des manufactures d'armes. Mais de Terron préfère agrandir la fonderie de Saintes et, le 1er novembre 1665, il propose à Colbert d'établir un second fourneau à Saintes, de maintenir Jean Latache à la tête de la fonderie, aux appointements fixes de 500 livres par an, et de passer avec lui un marché pour remplacer l'ancien qui date d'un demi-siècle. "Ce Latache, écrit-il, est d'une honorable famille de Saintes, échevin de la ville, et "un bon ouvrier qu'il faut un peu mesnager" [entendons quelque peu susceptible]. Il a déjà étudié avec lui les bases d'un accord mais il veut des renseignements complémentaires avant de s'engager. Colbert persiste cependant dans ses vues et demande à son cousin, le 1er janvier 1666, de "commencer cette manufacture". L'intendant n'en fait rien.

En 1668 débutent les travaux de construction d'une fonderie, à Rochefort, à proximité immédiate de l'arsenal, et les premiers canons en sortent à la fin de 1669, sous la direction d'Assuérus. Ce dernier meurt bientôt, en 1670, peu regretté de Terron qui, dans une lettre à Desclouzeaux datée du 1er juin de cette année, estime que "il n'y a pas grande perte". Dans la même lettre, il propose de remplacer le défunt par un nommé Landouillette qui travaille à la fonderie de Toulon. C'est qu'il veut conserver la fonderie de Saintes, avec Latache à sa tête; ainsi, le 6 juillet suivant, délivre-t-il un "brevet de maître fondeur de canons à Xaintes pour le sieur de la Tasche". Colbert ne change pas d'avis pour autant; il envoie Latache à Rochefort et ne le remplace pas à Saintes.

C'est ainsi que, le 4 février 1671, de Terron passe un marché avec Latache, devenu "maître entretenu dans la fonderie de Rochefort", avec exécution "à commencer du 9 du présent mois". Le 19, il écrit à Colbert pour lui faire part qu'il a chargé Latache "d'establir et meubler la fonderie et réformer les défauts d'Assuérus". Les bâtiments de la nouvelle fonderie comportent un logement pour le maître fondeur et des logements pour les ouvriers. Jean Latache s'installe donc à Rochefort avec sa famille. C'est pourquoi on trouve quelques renseignements sur celle-ci, dans les registres paroissiaux de Notre-Dame.

Le 12 janvier 1672, il est parrain de Jean, fils de Pierre Thomas; la marraine est une "demoiselle" Anne Simon, qui doit être proche parente du maître voilier Simon. Le 31 janvier suivant, sa fille Marguerite signe l'acte de baptême d'une fille appelée Anne, dont la marraine est la même Anne Simon et dont le parrain n'est autre que le commissaire Desclouzeaux, qui signe "duchampydesclouseaux". Le 22 octobre de la même année, Marguerite Latache est elle-même marraine, de Pierre, fils d'Antoine Jaguet; sa signature est suivie de celle de son père : "J Latache présent". Le 12 août 1673, c'est une autre fille, Elisabeth, qui apparaît comme marraine, d'une Elisabeth fille de Jacques Langes (ou Lauges) et d'Anne Simon; à la suite des signatures du parrain et du père figurent, sur la même ligne : "Izabel Latache Marie Michel". Marie est probablement la soeur puînée d'Elisabeth, qui est connue par ailleurs, et Michel doit être son frère, dont nous parlons plus bas.

Les opinons émises sur le travail du maître fondeur sont généralement favorables. Les canons qui sortent de la fonderie de Rochefort sont normalement soumis à l'épreuve et Mémain n'a pas trouvé trace de malfaçon. Mais on lui reproche une certaine suffisance. Ainsi, le 11 septembre 1673, Desclouzeaux écrit à l'intendant parti en congé : "Je faics donner de l'argent au sieur Latasche de temps en temps et je n'ay pas ouï dire qu'il eust envie de cesser son travail. Monseigneur Colbert m'a ordonné de faire faire le plus qu'il se pourra de pièces de 24 livres. C'est précisément à quoy il s'emploie. Vous cognoissez l'homme qui croit que l'on ne sçauroit se passer de luy et il se tient fier". A quoi de Terron répond le 17 : "Je trouveray moyen de rendre Latache raisonnable et de luy faire sentir qu'il tient de nous sa réputation et son bien". A-t-il profité de l'ordre de Colbert, qui dérangeait ses plans de production, pour demander de l'augmentation, ou a -t-il manifesté quelque mauvaise humeur à cette occasion ? Nous ne le savons pas.

Il paraît mener diligemment ses affaires et celles des siens. Ses revenus lui permettent d'acheter la propriété du Port-Tubler, en Chaniers, dont il afferme la métairie, en janvier 1672. Quand son gendre Jean Berthus, mari de Marguerite, achète la charge de vice-sénéchal de Saintonge, c'est lui qui se charge de régler les 14 700 livres représentant la valeur de cette charge et il n'est pas pressé de débourser. Il est d'ailleurs favorisé par la chance : en janvier 1674, son oncle meurt sans héritier direct, après voir perdu un fils nommé Louis et avoir désigné par testament ses neveux comme héritiers universels.

Jean Latache ne profite cependant pas longtemps de cette aubaine, car il décède en avril 1679. Le 29 de ce mois, un prêtre nommé Dumazeau, qui remplace le prieur Bailly de Razac, l'enterre dans l'église Notre-Dame. L'acte de décès est signé de son frère Nicolas, et des nommés Prince et Denel. Il y est dit "maistre fondeur du roy, agé de 55 ans".

Sa disparition provoque un certain désarroi. Colbert envisage de le remplacer par son fils, également fondeur et qui travaille avec lui, mais l'intendant Demuin préfère Landouillette qui travaille aussi à Rochefort. Le jeune Latache commet une maladresse au cours d'une fonte, ce qui le fait écarter; du moins, est-ce le prétexte invoqué. On lui propose alors d'aller à Toulon, sous la direction d'un nommé Baube. Nous n'avons rien trouvé d'autre sur ce fils de Latache que Dangibeaud n'a pas rencontré dans les minutes des notaires saintais.

Demuin donne du travail à Landouillette, sans en référer au ministre, ce qui lui vaut une admonestation en décembre 1679. Le 30 mars 1680, il passe un marché avec le même, aux conditions prévues avec Latache, mais Colbert cherche encore un maître fondeur l'année suivante, puisqu'il demande alors à l'intendant de Toulon si un nommé Emery serait capable de diriger l'atelier de Rochefort. On ignore quelle réponse il reçoit. Toujours est-il que Landouillette demeure à Rochefort, non d'ailleurs sans critiquer le travail de son prédécesseur : il soumet à l'épreuve des canons de Latache qui ont été acceptés. La veuve de l'ancien maître fondeur s'en plaint au roi et l'intendant est averti de prendre garde que la jalousie du nouveau maître fondeur ne fasse condamner de bonnes pièces. On lui dit que les canons de Latache ont toujours donné satisfaction et qu'il n'y a aucune raison pour qu'il appuie une requête de Landouillette tendant à changer les proportions de son prédécesseur dans les alliages. Latache employait dans ses fontes moitié cuivre de Barbarie et moitié cuivre de Suède et Landouillette propose d'utiliser une plus grande quantité de cuivre de Suède, qui est de meilleure qualité mais qui coûte plus cher. Colbert, qui s'est informé, écrit alors à Demuin d'avouer la raison de la proposition du fondeur : l'intendant s'est fait voler sur un marché de cuivre de Barbarie et les deux complices ont cherché à dissimuler cette faute sous le couvert d'une amélioration de la qualité des fontes.

Cependant la veuve de Latache, Marie Gendron, s'est retirée à Saintes, où on la rencontre, dans la rue Saint-Maur, le 1er janvier 1682. Son testament sera ouvert le 1er mai 1694. Elle avait donné à son mari au moins six enfants, dont le plus jeune, Claude, né le 18 juin 1666, a continué la lignée des Latache, mais en abandonnant la tradition familiale de la fonderie. Successivement mousquetaire, avocat au parlement, conseiller du roi, lieutenant criminel, commissaire vérificateur des rôles en l'élection de Saintes, il sera inhumé à Saintes, "à Saint-Pierre", le 18 octobre 1739, laissant à sa postérité la propriété de Port-Tubler où on retrouvera un Latache au début du XIXe siècle.

 Publié dans Roccafortis, bulletin de la Société de Géographie de Rochefort.

 

 

 

 

 

.