LA CARRIÈRE DE HUGUES IV DE LUSIGNAN

 

Les Lusignan sortent de l'ombre dans les premières années du XIe siècle. Ils sont dès lors maîtres de leur castrum et Hugues IV apparaît comme un chef militaire ambitieux qui tient tête aux vicomtes de Thouars, au comte de la Marche et aux Rancon. Cependant on n'arrive pas à discerner la position sociale, les relations familiales et les biens des prédécesseurs de Hugues dans la seconde moitié du Xe siècle, alors que les Château-Larcher, leurs proches voisins, sont assez bien connus dès cette époque. Cette obscurité s'étend d'ailleurs à la région située au sud-est et au sud de leur castrum où aucune famille ne s'impose à notre attention. Les Lezay et les Exoudun n'apparaissent respectivement qu'aux environs de 1060 et de 1150 et Hugues IV lui-même est le premier à se manifester en maître à Couhé.

La question des ancêtres de Hugues IV

La maison de Lusignan a eu l'honneur de deux chroniques : la Conventio, entièrement consacrée à Hugues IV, qu'elle appelle le Chiliarque, et la Chronique de Saint-Maixent. Cette dernière remonte au Xe siècle en nommant deux Hugues qui ont précédé ceux des documents diplomatiques, Hugues le Veneur et Hugues Carus. En fait ces derniers ne sont désignés qu'en incidentes, dans des rappels généalogiques. Le premier Lusignan mentionné à sa place chronologique est Hugues IV, qui est surnommé le Brun. Sous la date de 1025, le chroniqueur signale en effet : " En ce temps-là, au château de Lusignan, une noble dame eut neuf fils ". C'est à cette occasion qu'il fait savoir que Hugues le Brun est alors seigneur du château, que ce Hugues est fils de Hugues le Blanc et ce dernier fils de Hugues Carus qui a construit ce même château. Or cette date de 1025 est celle des deux fondations de Hugues le Brun, l'église Sainte-Marie de Lusignan et le prieuré de Couhé. On se demande pourquoi il a retenu ce fait plutôt que des actes de piété qui devaient avoir une autre importance aux yeux d'un clerc. Il revient à la généalogie des Lusignan sous la date 1110, qui est celle de la mort de Hugues VI, en ajoutant un maillon : Hugues le Veneur, père de Hugues Carus (1).

S. Painter a estimé qu'on peut accepter les noms de Hugues le Veneur et Hugues Carus comme ceux du grand-père et du père de Hugues le Blanc qui se manifeste vers 1010-1015 dans le cartulaire de Saint-Cyprien de Poitiers, les moines de Saint-Maixent ayant eu des raisons de connaître les Lusignan, au moins depuis que la comtesse Emma leur avait imposé une taxe au profit d'un des chefs de la famille (2).Il faut cependant se satisfaire de ces seuls noms. C'est à partir de Hugues III, le Blanc, qu'on connaît les épouses et qu'on entrevoit les environs du castrum et les perspectives des maîtres du lieu.

Lusignan au début du XIe siècle

Le castrum se dresse à l'extrémité d'un promontoire aux flancs escarpés qui surplombe une boucle de la Vonne, sur le grand chemin de Poitiers à Saintes. Un " grand pont " franchit la rivière au pied de la forteresse. A son contact s'est développé un bourg, appelé burgus de castello Liziniaco quand une de ses maisons est donnée à Saint-Cyprien. Cette maison est dans la censive de Saint-Hilaire de Poitiers (3). Sur la hauteur, au- dessus du pont, la même abbaye possède un terrain vague dont elle peut détacher cinq operas en 1025, pour permettre à Hugues IV d'y édifier une église consacrée à Sainte Marie. Un second groupe de maisons apparaît aux abords du castrum sans qu'on puisse le localiser avec quelque précision. Cinq de ces maisons sont dites in capite urbis castelli dans un acte de l'abbaye de Nouaillé qui nous révèle qu'elles se situent dans un domaine de cet établissement (4). Les églises les plus proches sont Saint-Martin d'Enjambes, sise à environ 600 mètres à l'ouest du château, sur le chemin de Saint-Germier et de Jazeneuil, et Saint-Pierre de Pranzay, à quelque 400 mètres au sud-est, sur une hauteur, au-delà du grand chemin de Poitiers à Saintes.

Outre les maisons désignées ci-dessus, l'abbaye de Nouaillé possède un pré dans leur prolongement, des mas, une vigne et un moulin sur la Vonne, situés dans la villa d'Enjambes, une terre arable et neuf maisons à la Font-de-Cé, au bas de la principale rampe d'accès à la forteresse. L'église Saint-Pierre de Pranzay lui appartient depuis les environs de 920 au moins (5). Il est probable que celle d'Enjambes lui est aussi rattachée, bien que ce rattachement ne nous soit perceptible qu'en 1118 (6).

C'est dire l'importance de l'emprise des abbayes soeurs de Saint-Hilaire et de Nouaillé sur les abords immédiats du château, de sorte qu'on est en droit de se demander si ce château n'a pas été édifié en terre d'Église. Quoi qu'il en soit, on s'explique aisément que l'église Sainte-Marie édifiée par Hugues IV ait été confiée à Nouaillé qui possédait déjà au moins Saint-Pierre de Pranzay.

 Les possessions des Lusignan et la seigneurie du château

Si deux abbayes manifestent leur présence autour du château, il n'en est pas de même de Hugues IV. Le seul bien discernable de ce dernier est un alleu situé à deux kilomètres, sur la Vonne, dans la villa de Leigne (commune de Cloué), dont les cinq operas de terre arable qu'il donne à Saint-Hilaire en échange sont d'ailleurs délimitées par une autre terre de Saint-Hilaire (7). Nous ne possédons aucun acte de dotation de l'église Sainte-Marie, qui puisse donner une idée et de l'importance de cette dotation et de la situation des biens concédés. Des lettres de prestige obtenues du pape et du roi Robert sont muettes sur ce point (8). Il est probable que l'abbaye de Nouaillé a dû se contenter des cinq operas de terre inculte sur lesquelles, en dehors de l'église et du cimetière, ne pouvait trouver place qu'un bourg restreint. La paroisse Sainte-Marie sera d'ailleurs une petite paroisse urbaine, limitée à la haute ville, qui n'aura pas besoin d'un vaste cimetière. La paroisse de Saint- Martin conservera l'emplacement du faubourg ouest où deux rues portent aujourd'hui les noms de Saint-Martin et d'Enjambes.

Nous ne connaissons également qu'un domaine des premiers Lusignan dans le plat pays. Il se situe dans la paroisse de Mezeaux, près de Poitiers, et comprend l'église Saint- Vincent et une " forêt " qui sont successivement données à Saint-Cyprien par Hugues III et Hugues IV (9). L'église est tenue en casamentum de Hugues III, par Gautier Granier, du chef de sa femme, Anne la Blanche, qui est peut-être apparentée à Hugues III. La " forêt " est dite " des terres du château ". Dom Chamard a émis l'hypothèse que ces biens sont d'anciennes possessions du monastère de Ligugé (10). Il est vrai que l'acte de concession de l'église est souscrit par l'abbé de Maillezais Tedelin, qui paraît exercer son autorité sur Ligugé, mais le domaine ancien de cet établissement est inconnu. D'autre part, Tédelin n'est pas le seul souscripteur. On voit avec lui l'évêque Gilbert, l'abbesse Béliard, de Sainte-Croix, et le trésorier Geoffroy, de Saint Hilaire. De plus la donation de la " forêt " est effectuée en présence de l'évêque et de l'archidiacre Aimeri. Or, vers 1110, un moulin de la paroisse de Mezeaux apparaît comme de la censive du " seigneur du château de Sais ", près de Vivonne (11), château qui a été édifié sur un domaine de l'évêché et qui, en 1268, est tenu du seigneur de Lusignan qui le tient lui-même de l'évêque (12). De plus, l'abbaye de Saint-Hilaire a des biens dans la villa de Mezeaux : une vigne en complant est dans une terre de cet établissement au temps du roi Robert (13). Ainsi, il n'est pas impossible que " les terres du château " de Hugues IV, qui ne sont pas désignées comme un alleu, soient, pour une part au moins, des domaines de l'évêché et de Saint-Hilaire.

Plusieurs actes font référence au château mais un seul situe une terre dans le dominicatus de Lusignan; il s'agit d'un alleu de la paroisse de Rouillé, à Brantelay, qui est d'ailleurs donné à Saint-Cyprien sans intervention du seigneur, en même temps qu'un autre alleu sis près du château (14). Cette paroisse fera partie, en effet, de la châtellenie de Lusignan. Il en sera de même de Curzay et un Arnulfe de Curzay souscrit un acte de Hugues IV (15). Quant à la paroisse de Mezeaux, elle constituera l'extrémité septentrionale de la châtellenie.

Des nombreux soldats de Hugues IV, qui est appelé " le Chiliarque " dans la Conventio, il faut se résigner à ignorer les noms. Il est probable cependant que Gautier Granier se trouve parmi eux. Il apparaît en effet comme tenant de Hugues III l'église de Mezeaux, comme propriétaire d'un alleu à Mongadon (16), qui doit être alors dans la paroisse d'Enjambes, et il souscrit l'acte relatif à la forêt de Mezeaux.

Les ambitions territoriales et les guerres de Hugues IV

Grâce à la Conventio on appréhende assez bien les ambitions territoriales de Hugues IV et on délimite approximativement la région où il s'agite. Cette région s'étend de la Vonne et de la Clouère au nord, à la Boutonne et à la Trézence au sud-ouest, à la Charente au sud et à la Vienne au sud-est. Elle comprend les castra de Vivonne, Gençay, Melle, Chizé, Malvau, Civray et Confolens. Elle est tout entière contrôlée par le comte Guillaume le Grand, soit directement, soit avec l'aide des comtes Foulque d'Anjou et Guillaume d'Angoulême.

Gençay est un château comtal à portée des comtes de la Marche installés à Charroux. Les entreprises d'Audebert l'ont bien montré à la fin du Xe siècle. Guillaume y a placé conjointement le comte d'Anjou et Aimeri II de Rancon, le second sous le premier, et Aimeri n'est pas homme à ne pas défendre ses honneurs. D'ailleurs, Bernard, fils et héritier d'Audebert, ne crée aucun souci au comte de Poitiers. Il est le demi-frère de Guillaume, fils aîné du comte, et il se montre pour ce dernier un fidèle sans reproche. Guillaume le Grand a concédé Melle et Confolens à son ami Guillaume d'Angoulême (17). A Vivonne, domaine de l'évêché, il traite sans difficulté avec les évêques Gilbert et Isembert, pour la garde de la place et la répartition des revenus. Civray, autre domaine épiscopal, tout proche de Charroux, paraît dès lors inféodé à titre héréditaire aux comtes de la Marche, mais, en l'occurrence, c'est Bernard, son fidèle, qui en est le maître. Guillaume a conservé en sa main la forteresse de Chizé qui est gardée en son nom par un nommé Pierre, que nous ne connaissons pas autrement. Quant à Malvau, au diocèse de Saintes (18), Aimeri I de Rancon le tient de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély et Guillaume a son aula et son prévôt à Angély (19).

Hugues IV entreprend coups de main et campagnes autour de ces castra pour obtenir le quart de Civray et l'honneur de Vivonne, qui ont été tenus respectivement par son père et par son oncle Joscelin. Au sujet de Civray, il se heurte violemment aux Rancon et à Bernard de la Marche. A Vivonne, il ne peut rien attendre que du bon vouloir du comte de Poitiers, qui tient ses hommes bien en mains et use habilement de leurs rivalités pour s'imposer.

Il est cependant un autre conflit qui ne peut être qu'entrevu. Hugues en découd successivement avec les vicomtes de Thouars Raoul et Geoffroy, pour une " terre " qu'il tenait du comte et que ces derniers lui ont ravie. On ne peut localiser ni la " terre ", qui n'est pas désignée, ni le théâtre des hostilités. On apprend seulement que Geoffroy incendie le castrum de Masseuil et mutile les chevaliers de Hugues qu'il a capturés. Il s'agit de Masseuil, dans la paroisse de Quinçay, à l'ouest et à peu de distance de Poitiers. Hugues est donc ici installé dans un domaine de l'abbaye de Saint-Hilaire. On a interprété la leçon Mosolio de la Conventio par Mouzeuil, qui se trouve très loin, en Bas-Poitou, entre Luçon et Fontenay-le-Comte. Or cette leçon est fautive. La leçon correcte est donnée par une notice du cartulaire de Saint-Cyprien qui est souscrite par un Stephanus de Masolio (20). Il semble que Hugues IV n'ait pas recouvré ce castrum. Toujours est-il qu'on n'y rencontre pas ses successeurs. On sait d'autre part qu'en 1435 le chapitre de Saint-Hilaire a obtenu l'autorisation de faire construire une forteresse dans sa haute justice de Masseuil (21).

Il ne nous paraît pas possible de vérifier si le père de Hugues IV a tenu le quart de Civray, comme l'indique la Conventio, mais on peut constater que son oncle Joscelin a effectivement tenu Vivonne. Un alleu sis dans la villa de Batresse et la vicairie de Vivonne est donné à Saint-Cyprien avec souscription d'un Joscelin mari d'une Rosca et d'un Hugues neveu de ce Joscelin (22). Il s'agit certainement de l'oncle Joscelin de la Conventio et de Hugues IV, qualifié neveu de ce dernier en qualité d'héritier. La Conventio précise que le comte et l'évêque Gilbert ont convenu de confier l'honneur de Vivonne à Joscelin et qu'après le décès de celui-ci, le même comte et l'évêque Isembert n'ont remis à Hugues que la moitié du castrum et un tiers, semble-t-il, des fiefs des vassaux.

Les luttes menées par Hugues pour obtenir une part de Civray sont un échec. Dans un premier temps, il est soutenu par le comte et par Bernard de la Marche contre Aimeri I de Rancon qui semble occuper alors toute la place, mais il n'obtient rien. Cette phase est marquée par une prise de Chizé qui est l'oeuvre d'Aimeri irrité contre le comte qui soutient ses adversaires. En répression, le comte s'empare de Malvau. Après la mort d'Aimeri I, Hugues réussit à édifier un castrum à Civray mais il ne peut le conserver; il est chassé par les hommes de la place. Dès lors le comte et Bernard se tournent vers Aimeri Il de Rancon et Hugues se retrouve seul contre les deux derniers. Contre Bernard, il édifie un castrum dans la Marche avec l'aide de l'évêque de Limoges Geraud mais le comte intervient et le détruit. Bernard prend sa revanche en assiégeant la femme de Hugues dans le vieux château de Confolens alors que Hugues a été entraîné à Blaye par le comte. Contre Aimeri, Hugues rase Gençay mais il ne peut s'y maintenir parce que Foulque s'y oppose et Guillaume le Grand se garde bien d'exercer la moindre pression sur Foulque pour permettre à Hugues de conserver la place. C'est alors, toujours selon la Conventio, que Hugues s'attaque au domaine comtal en s'emparant de Chizé, avec l'espoir de négocier cette prise contre l'honneur de son oncle Joscelin. Le comte, lassé de ses demandes réitérées, lui abandonne alors cet honneur.

Les exégètes de la Conventio ont considéré qu'il s'agit de Vivonne; nous ne voyons pas d'autre interprétation. Sur ce point, cependant, un doute est permis, parce que les successeurs de Hugues n'ont eu qu'une partie de Vivonne et parce que Hugues a certainement reçu du comte le castrum de Couhé, ce qui représentait déjà une augmentation considérable de puissance. Vers 1095, c'est l'archidiacre Hervé et son frère Pierre Fort qui disposent de l'église Saint-Georges de Vivonne (23) et en 1257 c'est Guillaume Fort qui est dit seigneur de Vivonne (24). Une famille issue du vicaire de Vivonne Hugues qui souscrit l'acte relatif à Batresse, famille qui a pris ou reçu le surnom de Vivonne, exerce une charge de vicairie au XIe siècle. Par contre les Lusignan apparaissent comme maîtres de Sais vers 1110, quand un moulin de la paroisse de Mezeaux est présenté comme de la censive des " seigneurs du château de Sais ", qui doivent être dès lors les hommes des Lusignan (25). Si Hugues IV a obtenu tout l'honneur de Vivonne peu avant sa mort, ses héritiers n'ont conservé que le fief de Sais.

Le seul succès certain de la carrière de Hugues IV est l'acquisition de Couhé, sur laquelle la Conventio est étonnamment discrète. La chronique mentionne bien que le comte a commencé un castrum à Couhé, pour Hugues, mais elle ajoute aussitôt qu'il l'a donné à Aimeri. Ensuite il n'est plus question de Couhé. Cette omission est l'un des traits qui font de la Conventio un document pour une part énigmatique. En tout cas, le comte n'a fait aucun sacrifice en installant Hugues à Couhé, puisque le castrum a été édifié dans un domaine de l'abbaye de Saint-Maixent.

 

Le mariage de Hugues IV

La Conventio n'est pas avare de détails sur les mariages manqués de Hugues IV mais elle ne souffle mot de sa. femme, Audeard, qui n'est connue que par les documents diplomatiques. Ainsi, d'après la chronique, le comte a d'abord offert à Hugues la femme du vicomte de Châtellerault Boson. Le maître de Lusignan ne pouvait se satisfaire d'une telle offre car Boson avait des fils mineurs et la vicomté aurait échappé à ses enfants. Ensuite Hugues s'est entendu avec le vicomte de Thouars Raoul pour épouser sa fille et recevoir en même temps la " terre " qu'il lui réclamait. Mais le comte s'est opposé au projet et a convenu avec Foulque d'Anjou de proposer à Hugues la veuve de Joscelin de Parthenay, non d'ailleurs avec l'intention d'installer, même provisoirement, Hugues à Parthenay, mais pour faire échouer la manoeuvre de Raoul. En tout état de cause, la proposition du comte ne pouvait être plus agréable à Hugues IV que la précédente concernant la veuve de Boson de Châtellerault, car Joscelin avait lui aussi des héritiers mâles.

Finalement c'est à Audeard de Chabanais que Hugues IV s'est uni. On a cru que cette Audeard était une fille de Raoul parce que Raoul était lui-même fils d'Audeard d'Aulnay. Raoul aurait ainsi passé outre à l'interdiction du comte. C'est le nom de Jourdain, petit-fils de Hugues IV, qui met sur la voie de l'identification de la famille d'Audeard. Ce nom est traditionnel dans la maison de Chabanais depuis Jourdain I, fondateur de l'abbaye de Lesterps, vers la fin du Xe siècle. Or la Conventio nous apprend que la femme de Hugues IV a été assiégée par Bernard de la Marche dans le vieux château de Confolens, qui était alors tenu par Jourdain III de Chabanais. Il est infiniment probable que Hugues IV, qui avait été entraîné à Blaye par le comte lors d'une trêve avec Bernard, a mis sa femme en lieu sûr, dans un château de la famille de celle-ci. De plus une notice généalogique du cartulaire de Lesterps mentionne que Jourdain III a été tué ad oppidum Casech (26). Il s'agit certainement de Chizé, qui a été pris par Hugues IV pour obtenir Vivonne ; le seigneur de Chabanais est ainsi venu au siège de Chizé en qualité de proche de Hugues IV. Enfin une cousine germaine de Jourdain III s'appelait elle-même Audeard; elle était moniale à Saint-Sylvain de la Mongie en 1010 (27). Ces faits nous paraissent suffisants pour considérer la femme de Hugues IV comme une proche parente de Jourdain III, très probablement sa soeur.

Cette alliance limousine qu'aucun des projets antérieurs ne permettait de prévoir, pourrait avoir été inspirée par des considérations stratégiques. Les châteaux de Jourdain III, Confolens. et Chabanais, prenaient à revers Rochemeaux et Civray que tenait le comte de la Marche. S'il en est ainsi, le mariage de Hugues IV a été déterminé par le renversement des alliances après que Hugues ait été chassé par les hommes de Civray. C'est à partir de ce dernier événement que Bernard est devenu son ennemi.

Son entourage familial

L'entourage familial de Hugues IV ne se laisse pas appréhender facilement. Outre Joscelin, l'oncle, est désignée une Arsend, que S. Painter considère comme la mère de Hugues III. Painter, en effet, pense que les deux concessions à Mezeaux émanent de Hugues III et qu'Arsend souscrit en qualité de mère la seconde concession, celle de la " forêt ". Nous estimons que le Ugo Liziniacensis domnus qui donne la " forêt " à Saint- Cyprien est Hugues IV. En effet, les deux concessions se situent dans un court laps de temps, entre mars 1010 et mars 1018 (vs) (28). Il est peu probable que Hugues III à la fin de sa vie ait fait souscrire sa mère alors que Hugues IV au début de son dominat, encore célibataire, a tout naturellement fait appel à sa mère pour approuver une largesse qui complétait celle de son père. Quoi qu'il en soit, nous n'avons aucune idée sur l'origine d'Arsend.

Parmi les proches de Hugues IV on peut sans risque ranger l'archidiacre de Poitiers, Rorgon, qui porte le même nom que le fils cadet de Hugues. C'est à Rorgon et à sa mère Adelendis que le prieuré de Couhé doit le seul élément connu de sa dotation : un alleu à Bréjeuille, dans la paraisse de Rom, tout près de Couhé, qui provient d'Avierna, mère d'Adelendis. Cet alleu est donné par Adelendis et Rorgon à Hugues IV, sa femme Audeard et ses enfants, pour " le donner au lieu que ceux-ci édifient en l'honneur de ? ". La place pour le nom du saint est demeurée en blanc dans l'original mais la destination est évidente (29). Il est non moins évident qu'Adelendis et Rorgon agissent en qualité de proches de Hugues. On voit d'autre part Rorgon souscrire l'acte de cession de la " forêt " de Mezeaux, alors qu'il n'est encore que simple clerc, et un jugement de l'évêque Isembert, en même temps que Hugues IV et Stabulus de Mezeaux (30). La libéralité de la mère et du fils envers l'abbaye de Nouaillé, à laquelle est destiné le prieuré de Couhé, s'explique certes par leur parenté avec Hugues mais elle apparaît aussi comme une contrepartie d'avantages obtenus par eux auprès de cet établissement. L'abbé Constantin leur a concédé en main-ferme une terre avec deux moulins à Chassaigne, dans un faubourg de Poitiers, et deux autres terres sises respectivement à Ceaux, près de Couhé, et au Guillé, dans la paroisse de Fleuré (31). L'abbé Imon, successeur de Constantin, a complété la concession par une vigne contiguë à la terre de Chassaigne (32).

Il ne nous est pas possible de déterminer le degré de consanguinité entre Hugues IV et Rorgon. Nous signalerons seulement qu'un Hugues et sa femme Avierna donnent à Saint- Maixent un alleu dans la villa de Bougon, vraisemblablement dans la seconde moitié du Xe siècle (33). Au même lieu, un Albouin donne à la même abbaye un alleu contigu à une " terre de Saint-Maixent ", qui est peut-être l'alleu ci-dessus, pour l'inhumation de son frère Joscelin; l'acte est souscrit par un Hugues et son frère Chalon (34). On a remarqué les noms connus de Hugues, Avierna et Joscelin. Quant à celui d'Albouin, on le retrouve parmi les parents d'Adelendis et Rorgon qui sont désignés comme garants de la seconde main-ferme : Hugues fils d'Albouin et Hugues fils d'Arbert. Nous ajouterons que, vers 1090, la terre et les moulins de Chassaigne sont aux mains de Hugues de la Celle qui les détient injustement après " ses parents " (35). Or Hugues de la Celle est apparenté au doyen de Saint-Hilaire Albouin, décédé entre 1068 et 1079 (36). Rorgon a lui-même un consanguineus nommé Arnaud qui est dit " clerc de Saint-Hilaire ". Les deux hommes donnent conjointement à Saint-Cyprien un alleu dans la villa d'Ansoulesse; l'acte est souscrit par le doyen de Saint-Hilaire qui s'appelle Joscelin (37). Tous ces personnages gravitent autour des abbayes de Nouaillé et de Saint-Hilaire avec lesquelles Hugues IV est en relations.

Son décès

On estime généralement que Hugues est décédé en 1025 ou 1026, peu après la fondation de Sainte-Marie de Lusignan et du prieuré de Couhé, parce que la Conventio mentionne que sa mort est survenue un an après son accord avec le comte au sujet de l'honneur de son oncle Joscelin. Pourtant deux actes de Saint-Maixent semblent aller à l'encontre de cette opinion. Ce sont des donations de serfs émanant d'un Rainaud, ancien soldat de Lusignan, dont l'une est datée de mai 1029 et l'autre se situe entre 1027 et 1030. Toutes deux sont souscrites par un Hugues qui semble bien être le seigneur de Lusignan, d'autant plus que l'épouse décédée de Rainaud se nomme Roscha, comme la tante de Hugues IV (38). En effet, en 1029 le fils aîné de Hugues IV est un enfant. Le mariage de Hugues IV n'étant guère antérieur à 1020, Hugues V n'a atteint sa majorité que vers 1040.

Toujours est-il que, durant la minorité de ce dernier, les deux fils de Hugues IV sont désignés conjointement. Ainsi, en 1032 ce sont " les fils de Hugues habitant au château de Lusignan " que le pape Jean XIX nomme dans une liste de soldats auxquels il enjoint de protéger les biens de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély (39). Une donation de Gautier Granier et sa femme Anne est souscrite par " Hugues et Rorgon frères ", qui sont certainement les fils de Hugues IV (40). Ce n'est qu'après 1040 que les souscriptions des deux frères sont disjointes et que l'aîné est dit " Hugues de Lusignan " (41).

 

Ainsi le court dominat de Hugues IV (vers 1015-vers 1025 ou 1030) est relativement bien connu, grâce à une chronique d'origine énigmatique, à la composition confuse et à la langue incertaine, mais dont les indications essentielles s'avèrent exactes, grâce aux relations de sa famille avec les abbayes de Nouaillé et de Saint-Hilaire et aussi à quelques donations en faveur de Saint-Cyprien. Ces dernières paraissent avoir été effectuées pour s'assurer les bonnes grâces de l'évêque Gilbert, dont la. famille était attachée à cet établissement et qui tenait en mains des domaines convoités par Hugues, Vivonne en particulier. La biographie de Hugues IV est peut-être la seule biographie d'un seigneur poitevin du début du XIe siècle qui nécessite un recours aux documents limousins, parce que Hugues IV a recherché l'alliance du seigneur de Chabanais, pour l'aider, pensons- nous, dans sa lutte contre le comte de la Marche limousine installé à Civray. L'hostilité entre Hugues IV et Bernard fera place à une alliance à la génération suivante, Hugues V épousant alors Aumode, fille de Bernard. Était-ce l'essai d'une nouvelle politique visant au même but, le recouvrement d'une part de Civray ? Ni l'une ni l'autre de ces alliances limousines ne semble pourtant avoir accru la puissance des Lusignan, qui se retourneront bientôt vers les Thouars, autres anciens adversaires heureux de Hugues IV.

 

 NOTES

 Abréviations:

- AHP : Archives Historiques du Poitou
- AHSA : Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis
- MSAO : Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest

1. Conventio, dans Besly, Histoire des comtes de Poictou, preuves, p 288 (pour 388).Chronique de Saint-Maixent, édition J. Verdon, p 112 et 180-182.

2. S. Painter. " The lords of Lusignan in the eleventh and twelfth centuries; dans Speculum, vol. XXXII, january 1957, n° 1, p 27.

3. AHP III p 276, n°439.

4. AHP XLIX p 163-164, n° 98; décembre 1009.

5. Ibid. p 61-62, n° 34.

6. Ibid. p 316, n° 203.

7. Ibid. p 173-174, n° 104; 6 mars 1025.

8. Ibid. p 174-177, n° 105 et 106.

9. AHP III p 49-50, n° 48 et 49.

10. Dom Chamard. Saint-Martin et son monastère de Ligugé, Poitiers, H. Oudin, 1873, p 116-117.

11. AHP III p 51, n° 51.

12. AHP X p 48.

13. AHP III p 50, n° 50.

14. Ibid. p 274, n° 434.

15. Ibid. p 276, n° 440.

16. Ibid. p 273-274, n° 433.

17, Adémar de Chabannes, Chronique, édition Chavanon, p 165.

18. Motte, sur les bords de la Trézence, dans l'ancienne commune de Saint-Martin-de-la-Coudre (Charente-Maritime), signalée comme tumulus sur la carte de l'IGN. C'est la motte qui porte le n° 56 dans l'inventaire d'A. Debord (La société laïque dans les pays de la Charente, Xe-Xlle s., p 478).

19. Adémar de Chabannes, op. cit. p. 182.

20. AHP III p 276, n° 440.

21. MSAO 1852, p 98, n° CCCXLV.

22.AHP III p 269, n° 425.

23. Ibid. p 270-271, n° 429.

24. MSAO 1847 p 284, n° CCLI.

25. Même référence que note 11.

26. Gallia Christiana, II, Instrumenta, 194-195.

27. Grasilier. Cartulaire de Notre-Dame de Saintes p 106, n° CXL. Voir aussi, pour les seigneurs de Chabanais, une notice d'A. Debord. La société laïque... p 489-491, avec tableau généalogique.

28. La première est postérieure au 10 mars 1010, date à laquelle le duc Guillaume n'a qu'un fils (AHP XVI p 91-92, n° LXXIV), La seconde est antérieure à mars 1018 (vs), date à laquelle le duc est remarié avec Agnès (Gallia Christ., II, Instrum. 330).

29. AHP XLIX p 171, n° 103.

30. AHP III p 276, n° 438.

31. AHP XLIX p 159-161, n° 96; année 1004 ou 1007.

32. Ibid. p 168-169, n° 101.

33. AHP XVI p 89, n° LXXII.

34. Ibid. p 83-84, n° LXV.

35. AHP XLIX p 254-256, n° 160.

36. Le doyen Albouin souscrit en mai 1068 (MSAO 1847 p 91, n° LXXXIV). Il est remplacé par Guillaume le 13 janvier 1079 (Ibid. p 102, n° XCIII).

37. AHP III p 197-198, n° 316.

38. AHP XVI p 105-106 et 106-107, n° LXXXVII et LXXXVIII.

39. AHSA XXX p 32-33, n° XII.

40. AHP III p 273-274, n° 433; 1031-1047; Rédet date " vers 1032 ".

41. AHP XVI p 120-121, n° XCVII (1040-1047); Ibid. p 121-123, n° XCVIII (1040-1047).

Communication présentée au congrès régional des sociétés savantes de Niort, en 1986, non publiée.