L’entourage féminin des comtes de Poitiers et le couvent de Sainte-Marie de Saintes

entre 1047 et 1153

 

Trois femmes en relation plus ou moins directe avec les comtes de Poitiers sont impliquées dans la vie du couvent pendant un siècle, entre sa fondation en 1047 et le milieu du XIIe siècle : Agnès de Bourgogne, veuve du comte de Poitiers Guillaume le Grand, remariée avec le comte d’Anjou Geoffroy Martel; Sibille, grand-tante de Guillaume le Toulousain ; Agnès, fille de Guy-Geoffroy et petite-fille d’Agnès de Bourgogne.

Agnès de Bourgogne

L’abbaye est donc fondée en 1047, conjointement par Geoffroy Martel et sa femme Agnès (1). A cette date, le couple, constitué il y a une quinzaine d’années, n’a pas d’enfant, mais Agnès a deux fils de son premier mariage : Pierre, dit Guillaume Aigret, et Guy, appelé aussi Geoffroy. Guillaume Aigret, mineur au décès de son père, a alors atteint sa majorité. Geoffroy Martel est maître de Saintes et de quelques châteaux dans le diocèse, qu’il tient du comte de Poitiers, de sorte que la domination dans la contrée est une affaire familiale dans laquelle Agnès est largement impliquée depuis la disparition, en 1039, du comte Eudes, second des fils de Guillaume le Grand (2).

La dotation de l’établissement est assurée essentiellement par Geoffroy Martel, dans ses terres, mais sa femme y participe personnellement, par la donation de sept mas de terre en Marennes, achetés à Pierre de Didonne, de l’île de Vix, dans les marais de la Sèvre, achetée à Guillaume de Parthenay (3), et de la moitié de la monnaie de Saintes, achetée à Mascelin de Tonnay (4). De plus elle joue auprès de son mari un rôle d’aide et de conseil. Ainsi lui suggère-t-elle de donner la terre de Corme-Royal, tenue en seigneurie par Geoffroy Martel et gardée par Geoffroy de Pons ; elle signale à son mari qu’une terre voisine nommée les Arsis ne lui appartient pas et elle obtient que le possesseur l’abandonne à leur fondation commune (5). Sa qualité de fondatrice, au même titre que le comte, est souvent rappelée dans le cartulaire (6).

Peu après, elle est répudiée par Geoffroy Martel, entre 1049 et 1052 (7). C’est l’époque où elle fonde, à Poitiers, une église Saint-Nicolas desservie par un collège de chanoines (8). Elle n’oublie cependant pas Sainte-Marie de Saintes. Elle demande ainsi à son fils Guy-Geoffroy (1058-1086) de confirmer les donations de Geoffroy Martel et les siennes, en particulier l’île de Vix, que Guy-Geoffroy avait reprise pour la concéder à un soldat (9), et de donner la part qu’elle reçoit à Poitiers sur les ventes et le change (10). Elle appuie de son autorité de fondatrice une demande de l’abbesse Constance au pape Nicolas tendant à la confirmation des possessions de l'abbaye, demande satisfaite par privilège daté du 29 avril 1061 (11).

Pour Alfred Richard, elle se retire à Sainte-Marie vers la fin de sa vie. L’historien des " comtes de Poitou " a en effet publié un acte du 13 mai 1061 où elle figure en compagnie de Guy-Geoffroy, qualifiée alors " sanctimoniale " (12) ; cet acte suivant de très près le privilège papal, on pourrait, il est vrai, supposer la comtesse effectivement retirée à Sainte-Marie. Cependant, le privilège ne la qualifie pas moniale et l’acte du 13 mai 1061 est très vraisemblablement passé, non à Saintes mais dans l’abbaye de Saint-Maixent.

Richard la considère comme moniale à Saintes quand, à son instigation, l’abbé de Saint-Jean-d’Angély Geoffroy et " toute sa congrégation " font une donation au couvent des dames de Saintes (13). Cependant, elle n’est pas non plus dite moniale dans cet acte qui est manifestement instrumenté à Poitiers. Aucune moniale de Saintes n’y est désignée; le nom de l’abbesse Lethburgis (14) y figure, mais seulement comme élément chronologique. Par contre on remarque les souscriptions d’un prêtre et de quatre moniales de la Sainte Trinité de Poitiers (15). Agnès, dont le nom suit dans l’acte celui de la comtesse Mathilde, sa bru, est donc alors à Poitiers, dans l’abbaye de la Trinité. Les vignes qui font l’objet de la donation sont présentées comme situées en un lieu nommé la Forêt, qui n’a pas été identifié ; or l’abbaye de la Trinité possédait une église " Sainte-Marie de la Forêt " (16). Il est probable que l'abbaye de Saint-Jean-d’Angély tenait les vignes de celle de la Trinité et que la comtesse était alors retirée en ce couvent, ce qui expliquerait son rôle dans la donation. L’acte, qui ne comporte pas de date, est situé en 1060 par l'abbé Grasilier, éditeur du cartulaire ; il est certainement postérieur au 29 avril 1061, date du privilège du pape Nicolas II en faveur de l'abbesse Constance, qui a précédé Lethburgis (17). Un retrait d’Agnès à la Trinité s'accorde mieux avec son intérêt pour l’église Saint-Nicolas qu’elle a fondée à Poitiers et où elle a été inhumée (18), qu’un éventuel retrait à Sainte-Marie de Saintes (19). Ce retrait n’a d’ailleurs dû être que temporaire pendant quelques années. En effet, on rencontre la comtesse auprès de son fils, à Saint-Maixent, en 1064 (20) et, à peu près dans le même temps, parmi une affluence de soldats et de prélats, peut-être en Bas-Poitou (21).

L’abbesse Sibille (vers 1107-après 1131)

Vers 1107 est ordonnée une abbesse Sibille (22), qui succède à Florence ordonnée vers 1100 (23). C’est la tante maternelle de la comtesse de Poitiers Philippie, fille du comte de Toulouse Guillaume et d’Emme de Mortain, femme du comte de Poitiers Guillaume le Jeune. Le jour où elle a été reçue dans la congrégation, Guillaume le Jeune a restitué une terre au couvent, en déposant solennellement sur l’autel un couteau dans sa gaine de peau de cerf. C'était une contribution familiale qui s’apparentait à une dot. L’acte précisait en effet que Sibille était " tante maternelle de la comtesse " (24). Philippie était l’épouse de Guillaume le Jeune depuis 1094 (25). Sibille est encore à la direction du couvent le 14 juin 1131 (26), puis on perd sa trace.

L’abbesse Agnès (1135-après 1153)

Du premier trimestre de 1135 (27) à l’an 1153 au moins (28), une Agnès gouverne la congrégation. On l’identifie comme moniale dans un acte qui ne peut être daté que " après 1121 " (29). Vers 1127, le comte Guillaume le Toulousain est dans sa " chambre ", à Saint-Jean-d’Angély, quand viennent le rejoindre l’abbesse Sibille, qu’il désigne comme sa tante, et Agnès elle-même, simple moniale, qu’il désigne aussi comme sa tante. Ces dames sont accompagnées par " la comtesse de Toulouse ", c’est-à-dire Emme de Mortain, que le comte présente comme sa grand-mère. Les trois femmes sont venues lui demander de confirmer en faveur de Sainte-Marie la possession des églises Saint-Julien de l’Escap et Sainte-Marie de la Clie. Les moniales sont aussi accompagnées de chapelains de leur église, dont un certain Bernard de Toulouse, qui doit être une créature de l’abbesse. Guillaume appose sa croix. Sa tante Sibille est en fait sa grand-tante, sœur de sa grand-mère. Sa tante Agnès est la sœur de son père Guillaume le Jeune, fille du comte Guy-Geoffroy. Sa qualité de fille de Guy-Geoffroy est rappelée dans un acte de 1174, qui la dit " fille du comte Guy " (30).

Promue abbesse, Agnès fait preuve d’une belle énergie pour défendre les intérêts de son couvent, rédigeant elle-même des notices sur ses difficultés, à une époque où les différends avec les puissants sont plus nombreux que les actes de générosité. Elle en découd notamment avec Francon le Jeune, à Saintes même, au sujet de la monnaie, sur le fonctionnement de laquelle elle " fait extraire des actes authentiques du comte Guillaume qui repose à Saint-Jacques ", son neveu, des renseignements qui sont pour nous autant de détails précieux (31). En 1150, elle expose les circonstances d’une agression dont elle a été victime de la part du sénéchal Guillaume de Mauzé. Le fait a été souvent signalé mais on peut le rappeler parce qu’il a été mal interprété : " Hugues Benoît, seigneur de la Chaume, avait envahi une partie de la terre de la Bienheureuse Marie, à Pont-l'Abbé, de sorte que j'ai porté plainte devant Guillaume de Mauzé, en ce temps-là sénéchal du roi. Lequel Guillaume, au jour assigné à moi et à Hugues, vint à la Chaume et ordonna que je fasse faire la montre de la terre. Alors que mon serviteur Arnaud, surnommé Faraon, faisait la montre, le susdit Guillaume, pris de folie, écarta de moi le susdit Arnaud, me jeta honteusement à terre et m'offensa de cris injurieux ". On a considéré cette agression comme un acte de lascivité. L’interprétation est peu plausible, compte tenu des circonstances et, aussi, de l’âge de l’abbesse. On rencontre Agnès pour la dernière fois en 1153 ; son père, Guy-Geoffroy, est alors décédé depuis soixante-sept ans.

Des membres de sa famille sont signalés dans le couvent. Ainsi, en 1135, un chapelain nommé Pierre est dit neveu de l’abbesse (32); en 1140 est désignée une moniale, Marie, qui est sa nièce (33). Cependant on se demande de quelle Agnès il s’agit, car Guy-Geoffroy a eu plusieurs filles nommées Agnès. De son mariage avec Mathilde, en 1058, est issue une Agnès qui, en 1069, est mariée à Alfonse, roi d’Aragon (34) mais décède jeune, le 7 juin 1078, et est ensevelie au monastère de Sahagun (35). De son mariage avec Audeard de Bourgogne, il a une autre Agnès, née après son frère Guillaume venu au monde le 22 octobre 1071, qui est mariée en 1086 avec Pierre 1er, roi d'Aragon (36). Selon Szaboles de Vajay, cette fille décède après le 9 mai 1097 et Pierre 1er se remarie le 16 août suivant (37).

Si l’abbesse de Saintes était une autre Agnès, le comte Guy-Geoffroy aurait eu trois filles nommées Agnès, ce qui paraît excessif. Il est probable que le remariage de Pierre 1er d’Aragon est consécutif à une répudiation et non à un décès, car Orderic Vital signale qu’une Agnès, veuve d’Alfonse le Vieux, roi de Galice, épouse Hélie, comte du Maine, l’année précédant le décès de ce dernier, le 11 juillet 1110, donc en 1109 (38). Orderic confond les deux Agnès et se trompe au sujet du veuvage, ce qu’on lui pardonne volontiers, mais on accepte le remariage de la seconde, qui, en 1109, a environ trente cinq ans. Ainsi, il est très probable que c’est l’ancienne reine et ancienne comtesse qui, " après 1121 ", est moniale à Sainte-Marie de Saintes ; elle a alors la cinquantaine. En 1153, dernière année où on la rencontre, elle doit avoir environ quatre-vingts ans ; elle a subi assez d’épreuves et elle a gouverné le couvent avec une telle énergie qu’elle mérite bien le repos éternel. Elle aura vu, avant de mourir, disparaître son frère et son neveu, les comtes Guillaume le Jeune et Guillaume le Toulousain, et sa petite-nièce Aliénor abandonner la couronne de France et se remarier avec un jeune prince ambitieux, Henri, promis au trône d’Angleterre, qui gouvernera l’Aquitaine jusqu’en 1189.

Notes

(1) " ... ego Goffridus comes et uxor mea Agnes, ... deliberamus pariter ... monasterium puellarum ... a novo fundare " (Cartulaire, n° I).

(2) Eudes était fils de Guillaume le Grand et de sa seconde épouse, Priscia de Gascogne.

(3) Cartulaire n° I, p. 3 et 4. La comtesse déclare avoir acheté l’île de Vix à Guillaume de Parthenay, pour 1500 sous et quelques avantages. La cartulaire comporte aussi l’acte d’achat, daté de 1047 (n° CCXXV).

(4) Cartulaire n° LXXVII.

(5) Ibid., n° CIX et CX.

(6) N° III, IV, V, VI, XI, XXVIII, XXXI ...

(7) Le 6 janvier 1049, Geoffroy Martel, de concert avec sa femme Agnès, donne à la Trinité de Vendôme l’église Toussaint d’Angers (Halphen, Le comté d’Anjou au XIe siècle, Catalogue d’actes, p. 271, n° 91). Le 15 août 1052, le même et son épouse Grécie sont témoins d’un acte du roi Henri 1er (Halphen, ibid., Catalogue d’actes, p. 277, n° 111).

(8) Archives Historiques du Poitou, t. I, p. 1-8 et Georges Pon, " L’apparition des chanoines réguliers en Poitou, Saint-Nicolas de Poitiers ", dans Bulletin Société Antiquaires de l’Ouest, 4e série, t. XIII, 1er trimestre 1975, p. 55-70.

(9) Cartulaire n° XI et CCXXVI.

(10) Ibid., n° LXXX.

(11) Ibid., n° IV, p. 9.

(12) " Signum Wuidonis ducis ... S. Agnetis comitisse et sanctimonialis, genitricis ejusdem ducis... " (A. Richard, Chartes ... de l’abbaye de Saint-Maixent, n° CXVIII, original; Archives Historiques du Poitou, t. XVI, p. 149).

(13) Histoire des comtes de Poitou, tome I, p. 281 et 282, d’après la pièce n° XIX du cartulaire..

(14) Faute de connaître la forme usuelle du nom de l’abbesse à cette époque, nous conservons le nom latin tel qu’il figure dans le cartulaire.

(15) " S. Robberti presbiteri Sancte Trinitatis... . S. Heremburgis. S. Leocriscie. S. Marie. S. Vulgardis, loco Sancte Trinitatis monache ".

(16) Gallia Christiania, tome II, Instrumenta, Ecclesiae Pictaviensis, 362 ; bulle de Calixte II datée de 1119, en faveur d’Elisabeth, abbesse de la Sainte-Trinité de Poitiers. Nous n’avons pas identifié cette église.

(17) Cartulaire n° IV.

(18) Alfred Richard signale lui-même son inhumation à Saint-Nicolas, à la date du 9 novembre 1068 (Comtes de Poitou, tome I, p. 306, note 2, d’après Archives de la Vienne, reg. n° 205, folio 186, obituaire de Montierneuf). Cependant, le nécrologe de la Trinité de Vendôme mentionne le décès au 10 novembre (Abbé Métais, dans Archives Historiques de la Saintonge et de l’Aunis, t. XXII, p. 5, note).

(19) Dans une étude intitulée " Agnès de Bourgogne, duchesse d’Aquitaine puis comtesse d’Anjou. Œuvre politique et action religieuse (1019- vers 1068) ", Isabelle Soulard-Berger reprend le point de vue de Richard mais sans insister (Bulletin Société Antiquaires de l’Ouest, 5e série, t. VI, 1er trimestre 1992, p. 55).

(20) Archives Historiques du Poitou, XVI, p. 151, n° CXIX.

(21) Besly, Histoire des comtes de Poictou, édition de 1647, p. 341 bis, d’après cartulaire de Bourgueil, c 162. Acte daté de 1064 ou 1065 par Richard, Comtes, tome I, p. 297, note 2.

(22) " ... cum necdum spacium XXXta annorum preterisset quo abbatissa Sibilla fuit ordinata... " (Cartulaire n° CCXIII ; année 1137).

(23) " Anno ab Incarnatione Domini M° C°, eodem vero primo anno ordinationis domne abbatisse Florentie... " (Cartulaire n° CCXX).

(24) Cartulaire n° LXXVI.

(25) Chronique de Saint-Maixent, édition Jean Verdon, p. 150.

(26) Cartulaire n° XXII.

(27) Ibid., n° CCXVIII.

(28) Ibid., n° IX.

(29) Ibid., n° LXVI.

(30) Ibid.., n° LXXXII.

(31) Ibid., n° LI.

(32) Ibid., n° CCXVIII.

(33) Ibid., n° XLVI.

(34) Chronique de Saint-Maixent, édition Jean Verdon, p. 138-140.

(35)  F. Villard, Archives Historiques du Poitou, t. LIX, p. 425, note 3, d’après Menendez Pidal, La España del Cid, p. 239.

(36) Chronique de Saint-Maixent, édition Jean Verdon, p. 140 et F. Villard, Archives Historiques du Poitou, t. LIX, p. 425, note 3, d’après Jean Verdon, " Une source de la reconquête chrétienne en Espagne : la chronique de Saint-Maixent ", dans Mélanges Crozet, tome I, pp. 281-282.

(37) F. Villard, Archives Historiques du Poitou, t. LIX, p. 425, note 3, d’après Szaboles de Vajay, " Ramire II le moine, roi d’Aragon et Agnès de Poitiers ", dans Mélanges Crozet, tome II, p. 731.

(38) Robert Latouche,  Histoire du comté du Maine pendant le Xe et le XIe siècle, p. 115 et note 7.

Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 21, janvier 1998, p. 228-232.