Narcisse Piorry témoin de son temps

 

Les personnes qui s'intéressent peu ou prou au passé de Chauvigny connaissent le nom de Narcisse Piorry (1785-1827), chirurgien, dont Charles Tranchant et Pol Jouteau, le second en copiant le premier, ont cité à maintes reprises l'essai appelé " Chronique de Chauvigny ". On sait que cette " chronique ", qui fourmille de faux, n'apporte à peu près rien à la connaissance du passé de Chauvigny. Piorry était un tout jeune homme quand il en a réuni les éléments, puisés dans un manuscrit sans valeur. C'est peu avant sa mort qu'il a éprouvé le besoin de mettre ses notes en ordre, on se demande d'ailleurs pourquoi, car les erreurs ou impostures de son devancier ne lui ont pas échappé. C'était en effet un esprit curieux, un érudit mal informé mais honnête, non dépourvu de connaissances et d'esprit critique. Dans notre analyse de la " chronique ", nous avions signalé que certaines de ses observations méritaient d'être prises en considération. Nous avons donc réuni ces observations, transcrites entre 1824 et 1827, qui présentent encore un certain intérêt, malgré leur imprécision et les maladresses de style.

Notes archéologiques sur le terroir des Églises

"Le cimetière des Églises qui était celui des citoyens et le cimetière des étrangers qui était à quelque distance, appellé encore le cimetière de la Pucelle, où j'ai vu des ossemens contenus dans des tombeaux de pierre, au reste, quand je parle du cimetière des Églises, je n'entends pas seulement ce petit espace qui renferme l'église de cette paroisse mais toute cette étendue de terrain depuis un clos nommé la Grande Vigne jusques et y compris inclusivement le cimetière actuel de St Pierre les Églises, car j'ai vu découvrir à différentes fois grand nombre de tombeaux de pierre, ayant la même forme que ceux de Civaux, dans tout cet espace dont je viens de parler." (p. 14).

"J'ai vu moi-même arracher, en creusant dans cet endroit, des tuiles de la forme de celles des Romains, des quartiers de portes, des marches d'escaliers, des ustensiles de cuisine d'une forme qui n'est plus usitée... Les propriétaires de tout le terrain depuis la Varenne jusques à la vallée des Gots ont arraché de nombreux fondemens pour cultiver leurs champs qui, auparavant, étaient presque tous arides" (p. 17).

L'église Saint-Pierre

"Ce monument ... était prêt à s'écrouler sous lui-même; cinq des piliers qui soutiennent la nef presque coupés tout en entier par le salpêtre, devaient nécessairement s'accroupir et entraîner dans leur chute la plus grande partie de cette église... M. Germoneau du Charaud fit reprendre ces piliers sous oeuvre, sans ébranler aucunement la voûte d'un poids énorme qui pèse sur eux; il fit en même tems construire le dôme, sous le clocher, qui avait été fondu par l'embrasement de cette église et la chute des cloches, dans les premières guerres de religion. Cette belle réparation fut suivie en 1824 de l'exhaussement du niveau de son pavé, à la hauteur de deux pieds, en même tems que furent enlevées d'énormes masses de terre qui entouraient l'église extérieurement, presque jusqu'à la hauteur des fenêtres. M. le maire se propose de faire baisser en pente douce cette butte de terre qui est devant la grande porte de l'église, de sorte qu'on y entrera de plan pied, tandis qu'il y a un escalier intérieurement, de dix ou douze marches. Ce temple était aussi peu éclairé, par la plus grande partie des vitraux qui avaient été bouchés, mais, dans ce moment, le choeur et la nef accompagnés de deux ailes entourées d'un assez grand nombre de chapelles mal ornées, reçoivent un jour très clair. Dans peu, plus de quarante tableaux orneront cette église et quatre grosses cloches qui feront entre elles le plus bel accord annonceront de la haute tour de cette basilique la joie des habitants de Chauvigny dans les jours de fête." (pp. 33 bis et 33 ter).

Ici Piorry parle d'un tombeau situé "au côté senestre de l'église St Pierre, ... fait dans une embrasure en arceau, dans l'épaisseur du dit mur, presque au milieu de la nef...". Il ajoute en note marginale : "Lorsqu'on a réparé ce tombeau qui renfermait une très mauvaise odeur, il fut trouvé quatre crânes humains dont deux appartenaient à des femmes et les deux autres dont l'un avait un pouce d'épaisseur me parut avoir été la boîte osseuse d'une cervelle d'homme et qui, selon le docteur Gal, devait être un stupide et avoir un grand nez." (p. 72).

"... tombeau que l'on trouva en 1824 dans la nef de l'église St Pierre... au mois de janvier 1824..., lorsque M. Germoneau du Charaud fit élever le niveau du pavé de cette église... On découvrit en ôtant l'ancien pavé un sépulchre en pierre qui contenait les os et les cendres d'une femme, sans doute d'un sang illustre... Les chanoines avaient auparavant fait enlever les ornemens extérieurs de ce tombeau parce qu'ils geainaient le collatéral dans lequel il était placé. C'est pourquoi on n'a point trouvé l'inscription de ce monument." (p. 117).

L'église Saint-Just

"Elle fut encore détruite dans les orages de cette dernière révolution qui a tant affligé la France et toute l'Europe. Depuis ce tems, les autorités locales avaient le projet de la démolir. Lorsque M. Germoneau du Charaud, maire de Chauvigny, rempli de zèle pour ce qui concerne le bien et l'agrément de notre ville, fit réparer cette église tout à neuf et la rendit plus belle qu'elle n'avait jamais été. Elle fut placée en 1822 sous la protection de la Vierge par l'évêque de Poitiers qui en fit la paroisse de la basse ville. C'est en 1815 que fut élevée cette belle flèche couverte d'ardoise qui termine le clocher dont M. le maire a fait réparer les murs et les fenêtres qui soutenaient l'ancienne couverture autrefois en tuiles plates." (p. 36).

L'église Saint-Léger

"St Léger est une église mal construite, d'une forme irrégulière, située sur la place de cette ville, près d'un moulin qui porte aussi le nom de St Léger. Je dis ceci parce que, dans peu, on n'en verra presque plus de vestiges, M. Germoneau du Charaud ayant le projet de faire élever sur les fondemens de cette église un beau bâtiment où se tiendront les audiences de la justice de paix et les séances de la maison commune." (p. 116).

Le château d'Harcourt

"M. Germoneau du Charaud, maire de Chauvigny, fit rétablir cet édifice en 1822...; il fit bâtir sur les fondemens de l'ancien château un beau corps de bâtiment où demeure le concierge et fit partout réparer l'ancienne tour et les murs qui renfermaient la prison." (p. 126).

Travaux d'urbanisme

- Rue de la Grande École

"C'était autrefois un chemin très rapide, dur, étroit, interrompu par les saillies des chaines du pavé qui était tout usé mais il fut rétabli par M. Germoneau du Charaud qui le fit combler dans toute son étendue, à la hauteur de six pieds, et établit par ce moyen une voie large et spacieuse pour communiquer de la ville basse à la haute. C'est M. Ardillaux qui fit le plan de cet ouvrage qui présentait plus de difficultés qu'on ne peut l'imaginer." (p. 125).

- "Halle des bouchers

Cet édifice publique fut construit en 1823 par les (illisible) de M. Germoneau du Charaud. Il est situé sur la place de cette ville. Sa forme en quarré long, sa façade terminée par des barreaux de bois sur un mur d'appui et sa simplicité conviennent très bien à son utile destination. Dans l'intérieur est un puits qui sert à entretenir la propreté de ce lieu. Pour vaincre l'extrême difficulté que lui présentait le sol mol sur lequel est assis cet édifice, M. le maire fit jetter de très larges pierres dans les fondemens, en sorte que cet édifice n'a rien perdu de son aplomb, tandis que tous ceux qui sont autour menacent ruine d'une manière effrayante." (p. 126).

- "Place publique

Cette promenade qui dans peu d'années sera belle, était autrefois un emplacement publique qui fut applani en 1772 par M. Delauson, sénéchal de Chauvigny, sur les deniers que M. De Blossac, alors intendant de la province de Poitou, lui fit passer de la part du gouvernement; elle fut plantée en quinconce l'année 1773 par le sieur Babaud, procureur fiscal de la justice de Chauvigny, par le moyen d'argent qui provenait des amandes et contraventions aux ordonnances et règlemens de police. Son avenue principale correspond à un grand chemin qui débouche dans la rue de St Juste; il s'y donna sous la république des fêtes pour célébrer les événemens militaires et politiques. Depuis ce tems-là le peuple de Chauvigny y a fait éclater ses transports de joie lorsque les Bourbons rentrèrent dans leur héritage légitime. M. Germoneau du Charaud, qui fut alors nommé maire de la ville, n'épargna rien pour rendre ces fêtes analogues à l'heureuse circonstance qui ramenait parmi nous l'antique famille des illustres rois qui gouvernent la France depuis près de huit siècles. Cette place n'était pas autrefois ce qu'elle nous paraît aujourd'huy. M. Du Charaud doubla son étendue en achetant un grand pré du sieur Senemaud, la somme de mille écus; le pré qui bornait la place et qui y était presque enclavé fut de suite remis au niveau de l'ancien plan. Dans quelques années cette promenade publique sera terminée d'un côté par la belle avenue du pont et de l'autre par la façade de la maison commune qui sera d'une très belle architecture." (p. 133).

La construction de la mairie a été votée par le Conseil Municipal le 16 mai 1824 (Tranchant, Notice, p. 154 note 1).

Inondation de septembre 1769 et travaux d'urbanisme

Piorry ne donne pas ses sources au sujet de cette inondation qu'il situe au jour de la fête de saint Just (mercredi 2 septembre).

"L'eau monta presque jusques au toit des maisons qui bordent la prairie et était de sept pieds de hauteur dans les rues... Les paroissiens qui entendaient la messe (à l'église St Just) faillirent d'être submergés... Personne, chose surprenante, n'est péri, les uns s'étant sauvés aux plus hauts étages, quelques uns sur les toits et d'autres perçant les murs, se défiant de leur maison... Le plus frappant spectacle fut chez les religieuses hospitalières. L'eau était de cinq pieds de hauteur dans les salles des malades; les moins malades se sauvèrent, il en resta trois qui, ne pouvant se remuer, furent balottés dans leur lit. Mais les religieuses, criant de leurs fenêtres de la rue au secours, des voisins forts et robustes, animés de charité et touchés de compassion, se jettèrent à l'eau et vinrent arracher des flots ces misérables qu'ils portèrent dans les chambres hautes du couvent. Le cadavre d'un homme décédé la nuit fut entraîné. Dans cette inondation quelques maisons ont été entièrement renversées, plus de soixante demi ruinées; une quantité de murs, d'arbres, de terrasses, ont été entraînés. Deux ponts ont été renversés, dont un, long de quinze pieds, construit de pierre de six à sept pieds de hauteur sur deux de largeur, a été entièrement emporté sans qu'il en soit resté de vestiges, et les pierres, malgré leur grosseur et leur pesanteur, ont été entraînées plus de cent pas au delà... La Vienne était couverte de meubles, linges et d'autres effets...

Aujourd'huy cet accident n'est plus à craindre. Lorsque M. Germoneau du Charaud fit construire le pont qui est près de l'hospice, il eut le soin de faire élargir de six pieds le chemin du ruisseau et de lui donner une pente rapide. Sa juste prévoyance ne se borna pas là, il fit couper tous les arbres plantés sur l'ancien rivage et qui pouvaient arrêter les matériaux que l'eau emporte dans son cours, par là former des engouemens et de nouvelles inondations. Les rues tortueuses et sombres de St Juste et des Barrières furent aussi redressées par ses soins; plus de trente maisons furent abattues et rebâties en 1823, en sorte que les rues, aujourd'huy larges et spacieuses, peuvent donner un libre cours à la circulation publique et un écoulement facile à la masse des eaux, dans le cas funeste d'un nouveau déluge sur cette contrée." (p. 135-137).

Sur la localisation du temple des protestants

L'extrait suivant figure dans une étude sur le protestantisme à Chauvigny. Piorry croit à l'existence de deux temples des réformés, qui n'auraient pas été détruits et qu'il localise d'après une enquête orale effectuée auprès d'habitants de la ville.

"... il est de mon devoir de les (les deux temples) désigner, quoi que l'histoire ne parle point de leur position, mais je pense que, pour sortir de cette incertitude, il faut invoquer la tradition. Que nous dit-elle de ces temples ? Tous les anciens que j'ai consulté m'ont répondu que le vieux temple était cet ancien bâtiment qui forme aujourd'huy la maison de Julien le boulanger, et que le nouveau est à présent la maison que M. Bergeonneau a achepté de la famille De Chessé.

Cette démonstration peut être poussée jusqu'à l'évidence sans avoir besoin d'autres preuves, car il est certain que ces temples étaient ouverts en 1665 aux religionnaires de cette ville, par conséquent que quelqu'un existant en 1705 pouvait dire : mon père m'a souvent parlé de deux temples des religionnaires dont l'un était dans la maison des Tribouillards et l'autre dans celle de M. De Chessé. Or rien ne pouvait être plus assuré que ce que cette personne en avait appris et en disait, je suppose à un M. Chambert, qui l'aura dit à son fils, puis celui-ci l'aura dit encore à son fils qui finalement nous l'aura dit à nous-même. Ainsi, entre cette personne de 1665 et celle de 1795 (sic) il n'y en aura tout au plus été qu'une seule qui est le bis ayeul de M. Chambert." (p. 132).

L'"ancien bâtiment" qui, vers 1825, est occupé par le boulanger Julien et qui a appartenu antérieurement aux Tribouillard, est pour ceux de ma génération la boulangerie Lebeau, c'est-à-dire la maison présentée aujourd'hui dans les guides comme "maison des Templiers", dans la rue de Châtellerault. Celle qui a été achetée par M. Bergeonneau à la famille De Chessé est l'ancienne école communale, sise au carrefour de la rue Faideau et de la rue du Moulin Saint-Just. Si Piorry connaît la famille Tribouillard comme propriétaire, il fait erreur en lui attribuant la maison à la date de 1705. Il se trompe également en localisant le "nouveau temple" dans la maison des De Chessé. Charles Tranchant a commis la même erreur (voir ma note " A propos de la maison des Templiers et du temple des réformés").

Non publié.