Observations sur L’Alambic des Charentes

de François Julien-Labruyère

La Société de Géographie de Rochefort dans le bouquin

 

 Page 110 : " Dans le reste du pays charentais, une véritable renaissance se déploie, non pas dans le sillage d’Angoulême mais à son exemple. Elle concerne tout d’abord les quatre vieilles d’Aunis et de Saintonge, Sciences Naturelles de La Rochelle, Géographie de Rochefort, Archives et Archéologie de Saintes ".

C’est inexact. On ne voit pas ce qu’il y a de commun entre Angoulême et la Rochelle. Quant aux associations historiques de Charente-Maritime, elles ne sont en contact avec Angoulême qu’à l’occasion des congrès régionaux et pour les échanges de bulletins, et Angoulême n’est pas pour elles un exemple. Elles ne cherchent pas à l’imiter.

Même page : " En janvier 1949, il [Bruneteau] lance un bulletin de seize pages ".

Ce fascicule porte le nom de Bruneteau parce que Bruneteau est secrétaire général. En fait, il a été préparé par Massonneau, professeur d’histoire au lycée, qui a bientôt quitté Rochefort, et il ne s’est trouvé personne pour prendre la suite. Ce n’était d’ailleurs pas une perte pour la science, car c’était un organe de liaison sans prétention.

Page 111 : " ... il [toujours Bruneteau] s’assure du soutien de quelques professeurs du lycée qui siègent en section d’archéologie dans le nouvel ensemble. En 1958 repart donc un attelage hétéroclite sous le nom de Société de Géographie de Rochefort... Très vite, la section d’archéologie phagocyte le bulletin. Animée par un petit groupe de véritables érudits, elle seule en effet se montre capable de fournir un contenu de qualité au bulletin ".

L’entrée en scène de " quelques professeurs " n’est pas due à l’initiative de Bruneteau mais à la leur. C’est Robert Fontaine, alors secrétaire, qui a sollicité Bruneteau - et Puyfoulloux, le président - pour créer une " section archéologie " de la Société de Géographie, pas en 1958 mais en 1957. Duguet voulait fonder une société archéologique et historique car la Société de Géographie se définissait alors comme une association " d’éducation populaire ", qui  organisait des conférences grand public, avec des " sections " d’initiation au cinéma, à la musique... Mais il s’est rangé à l’opinion de Fontaine, qui penchait pour un rattachement à la vieille société locale. C’est Duguet qui a présenté les buts de la " section archéologique", à la rentrée scolaire de 1957, lors d’une réunion au parloir du lycée Pierre Loti, sous la présidence de Puyffoulloux. Il était assuré du soutien et de la collaboration de ses collègues Fontaine, Machenaud, Tardy, Lesbats... et de Gabet, beau-père de Fontaine. Ce jour-là, les enseignants ont fait la connaissance de Bitaubé.

" Attelage hétéroclite " ; c’est exact et la vie de la société en a été marquée pendant plusieurs années. David, maître d’école formé par la Troisième, venu peu après la fondation, n'aimait guère les soldats [colonel Puyfoulloux, président] et les curés [Vinceneux, trésorier, père de l’aumônier du lycée]. De plus, Bitaubé a bientôt éprouvé le désir d’avoir son propre bulletin, " le dissident Roccafortis ", au grand déplaisir de Gabet qui n’a jamais confié un article à cette publication.

La section d’archéologie n’a pas à phagocyter le bulletin de la société, qui n’est plus qu’un souvenir. Elle ne s’inspire en rien des publications précédentes et conçoit un nouveau bulletin, malgré le scepticisme de Puyfoulloux, de Vinceneux et de quelques autres, qui ignorent parfaitement ce qu’est une société savante. Bien que la dernière page comporte la mention " Le gérant Bruneteau ", c’est Duguet, qui est à l’origine de l’entreprise, qui conçoit la publication, sollicite les collègues pour avoir des articles, recueille les textes, compose les fascicules et se charge des rapports avec l’imprimeur Ogier, son ancien voisin du temps où il était célibataire. Ogier, qui n’est pas équipé pour sortir un bulletin, envoie les " manuscrits " à Niort, chez un façonnier, qui coule le plomb à la linotype. Il se limite à la composition et au tirage à plat, sur une bécane destinée aux prospectus et aux lettres à en-tête.

Quant aux animateurs, ce ne sont pas encore de " véritables érudits " mais certains le deviendront, d’ailleurs pour une bonne part grâce à ce bulletin, qui les encourage à travailler. La qualité du bulletin est toute relative, du moins au début. Chacun fait ce qu’il peut, sans grande prétention, par ailleurs bien conscient de son inexpérience et de ses limites.

Même page : " Robert Fontaine... rédige consciencieusement le bulletin encore dactylographié ". On ne rédige pas un bulletin ; on le compose, avec des articles dont la rédaction est l’affaire des auteurs. Le bulletin de la Société a toujours été imprimé. Robert Fontaine rédige en effet, et très consciencieusement, mais des comptes rendus d’activité et des éditoriaux, en qualité de secrétaire de l’association, et Duguet compose le bulletin, en parfaite entente avec Fontaine et avec Gabet.

Même page : " Jacques Duguet enfin recrée le tissu complexe qui liait autrefois les parages aux parentèles dans ces seigneuries des confins maraichins ". Jolie phrase mais peu claire.

Même page : " Rochefort ne s’illusionne plus, on a remisé les parures, avec la guerre d’Algérie, et la colonisation touche à sa fin... Il s’agit maintenant de se retremper aux origines et aux réalités. Et quand, en 1966, le conseil municipal demande à la Société de géographie de fêter par un livre le tricentenaire de la fondation de la ville, c’est très naturellement l’équipe dite d’archéologie qui s’empare du projet et le mène à bien, c’est surtout l’occasion pour elle de resituer l’histoire de Rochefort en la dépoussiérant de ses postiches lotiniens ".

" Rochefort ne s’illusionne plus ". Ce qui est certain c’est que des Rochefortais, anciens coloniaux, conservent pieusement des objets rapportés de leurs séjours aux colonies et aiment évoquer leurs souvenirs du " bon vieux temps ". Ainsi, aussitôt après la fondation de la " section ", Duguet a été invité par un ancien administrateur des colonies qui n’avait pas compris ses intentions, pour lui montrer sa collection personnelle d’objets et évoquer ses souvenirs. La Société de Géographie elle-même possède alors de tels objets, dans sa bibliothèque, au 37 rue de la République, qui ont d’ailleurs disparu depuis.

" Il s’agit maintenant de se retremper aux origines et aux réalités ". Une société savante n’a pas pour objectif d’entretenir des illusions ; elle se doit même de se tenir à l’écart des mouvements, politiques ou autres. Ceux qui fouillent le sol et les archives ne pensent pas à la guerre d’Algérie et à la colonisation. C’est si vrai au sujet de la colonisation qu’il n’accordent aucun intérêt à la riche bibliothèque bourrée de documents de l’époque coloniale. Chacun traite les sujets qui lui plaisent : Gabet la préhistoire, Tardy l’île de Ré...

Le conseil municipal n’a rien demandé à la société, à l’occasion du tricentenaire de la fondation de l’arsenal. Aurait-il même pensé à une publication ? C’est au cours d’une des réunions hebdomadaires de la " section " que Duguet a lancé l’idée de publier un volume de " mélanges " historiques. Il ne s’agissait en rien de "resituer l’histoire de Rochefort en la dépoussiérant de ses postiches lotiniens". Duguet se souciait de Loti comme de sa première brassière. D’ailleurs Loti n’était pas en vogue à cette époque et on ne parlait guère de lui que quand les étudiants de l’école préparatoire à médecine navale barbouillaient copieusement sa statue de goudron et la décoraient de brassées de plumes. En fait, la célébration du tricentenaire était une occasion pour étudier quelques aspects du passé de Rochefort. Pour cette publication ont été sollicités Marcel Delafosse, archiviste départemental, et le chanoine Tonnellier, qui n’étaient pas membres de la société. Comme les sous manquaient pour sortir le livre, Bitaubé a manoeuvré habilement pour intéresser le conseil municipal qui a décidé de financer. Dans l’esprit du maire Gaury, l’ouvrage devait servir de cadeau offert aux visiteurs de marque. C’est ce qui explique sa présentation, d’un luxe inhabituel aux sociétés savantes, et, aussi, d’un goût douteux. Voir le rouge sang de bœuf de la couverture. Les autres associations et les érudits ne s’y sont pas trompés. François Villard, archiviste départemental de la Vienne, parlait à Duguet, avec un sourire significatif, de " livre de prestige ".

Même page : " De 1960 à 1966, la section d’archéologie lance son propre bulletin, le dissident Roccafortis. En 1967 reparaît le bulletin officiel, imprimé cette fois et tenu par l’équipe de l’ex-Roccafortis. En 1972 enfin, toujours avec la même équipe mais avec un rôle accru à Duguet, le bulletin officiel poursuit son chemin hésitant, il revient à une composition dactylographique et reprend le nom de Roccafortis... Gabet donnait du contenu historique à la société (bulletin, chantiers archéologiques, musée de la Vieille paroisse)... ".

En 1967, le " bulletin officiel " est imprimé, comme auparavant, mais sous le nom de l’ancien bulletin ronéo, Roccafortis, et tenu par Bitaubé, ceci après une orageuse réunion, dans la salle de travail des ouvrières, chez Gabet qui ne rigolait pas car il n’appréciait pas les initiatives de Bitaubé qui risquaient de dissocier l’équipe des animateurs. Duguet, qui en avait assez du désordre, préférait alors s’occuper d’autre chose. Bitaubé ne s’est d’ailleurs pas occupé longtemps du nouveau Roccafortis. Comme il faisait traîner, Gabet a demandé à Duguet de le prendre en mains, ce qu’a fait Duguet, tout en conservant la mention " Rédaction et illustrations P. Bitaubé - P. Tardy", jusqu’au dernier fascicule du tome II, en 1971. En 1972, l’imprimeur Lafond ne donnant pas satisfaction, Duguet s’est adressé à Lahetjuzan, à la Rochelle, avec l’accord de Gabet ; Lahetjuzan a ainsi a imprimé le tome III. Quant au rôle de Duguet dans la parution du bulletin, il est nul en 1967. Pour le reste, il est essentiel depuis l’origine.

Le rôle de Gabet est exagéré, non seulement pour le bulletin mais pour les chantiers et le musée. Certes Gabet saisit toute occasion de demander des articles, lors des congrès et autres réunions, et sa volonté permet à l’association de survivre aux conflits successifs. Cependant Tardy, aussi modeste que sérieux dans son travail, est aussi un des piliers du bulletin. Sur les " chantiers archéologiques ", Gabet est largement soutenu par Fontaine, qui transporte ses élèves à Pépiron, le dimanche après-midi et qui l’aide à nettoyer et à classer, et par David qui ne rate pas une journée de fouille. Après le départ de Fontaine, devenu chef d’établissement, David est à peu près le seul à mesurer, dresser des plans, prendre des photos ; il accompagne constamment Gabet sur le terrain, quand des découvertes sont signalées ici ou là. Quant au musée, il est pour une grande part l’œuvre de David, qui nettoie, colle, classe, et surtout prépare des panneaux appréciés des instituteurs qui font visiter le musée à leurs élèves, range les pièces non exposées dans de nombreuses caisses numérotées aujourd’hui très utiles aux spécialistes. C’est lui aussi qui aménage des rayonnages pour la bibliothèque. Par contre, les publications signées " David et Gabet " sont rédigées par Gabet seul, David étant illustrateur. Ce duo Gabet-David, composé d’un homme de contact et d’un bougon redouté des services municipaux, est d’ailleurs plutôt surprenant. Rien ne prédestinait ces deux individualités si différentes à collaborer, si ce n’est leur passion commune pour l’archéologie. David n'aimait pas le Rotary, où Gabet se plaisait comme un poisson dans l’eau. Un détail : c’est David qui a tapé le manuscrit de Gabet sur l’histoire de Rochefort sous Louis XIV, avec la machine de Gabet, jusqu’au jour où, à la suite d’un refroidissement, David s’étant arrêté, Gabet est venu récupérer sa machine. Gabet a dû payer une dactylo pour terminer la frappe.

Page 112 : " Rochefort n’est plus aujourd’hui qu’une petite société d’une centaine de membres ayant toutes les difficultés du monde à maintenir la régularité de ses manifestations ".

Ceci est publié en 1989. L’association vient de renaître en effet, grâce aux efforts de Gabet et de David pour trouver des gens pour les remplacer, Bitaubé, président, étant défaillant. Alors qu’il était convalescent, à la clinique Pujos, Gabet avait fait venir Duguet pour lui demander s’il voyait un inconvénient à solliciter " ses amis du Rotary " pour relancer la société. Il avait bien cherché quelqu’un mais n’avait pas trouvé. Finalement, c’est un des anciens contestataires de l’affaire de Pépiron, Philippe Duprat, qui, avec l’aide de Claude Landraud, propriétaire du terrain des Chapelles que son père avait aimablement permis de fouiller, a relancé la société. La préoccupation du nouveau conseil d’administration n’était pas la régularité de " manifestations " mais la reprise des activités de recherche, soutenue par une publication régulière, selon la démarche habituelle des sociétés savantes.

Ces observations mettent en évidence le risque d'erreurs quand on cherche à faire l'histoire d'une association uniquement à l'aide du contenu des bulletins. Il est bien connu que ces derniers ne mettent pas en évidence les conflits de personnes et les difficultés de gestion.