LE NOM DE ROCHEFORT DANS LA VIENNE

à Mirebeau et à Poitiers


Les toponymistes connaissent bien le phénomène de " transport de nom " : certains lieux ont reçu leur nom d'autres lieux, pour des raisons diverses. C'est ainsi que le nom de Rochefort a été " transporté " à une maison noble de la commune de Mirebeau et à un hôtel de Poitiers, qui est depuis peu le siège de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, par un cheminement assez long et assez compliqué.

Rochefort en Mirebalais

C'était autrefois une maison noble de la paroisse de Sully. Le lieu fait aujourd'hui partie de la commune de Mirebeau. Cette maison était le siège d'un fief tenu à hommage lige du seigneur de Mirebeau. Le plus ancien aveu connu de ce fief a été fait par Jean d'Argenton, le 27 février 1389, du chef de sa femme Charlotte de Melle. La maison noble était alors appelée " hébergement du Breuil de Rochefort " (1).

Grâce à deux pièces des archives de l'abbaye de Fontaine-le-Comte (2), on peut remonter à la fin du XIIIe siècle et constater qu'alors la famille des Rochefort de Saint-Maixent est installée au Breuil de Rochefort. Le 5 septembre 1285, il est question de " la voie par laquelle l'on va de la Rivetière (3) au bois de Guiart de Rochefort, valet " et d'une autre voie " par laquelle l'on va de l'Omeau Peitevin au bois du dit Guiart de Rochefort " (4). Le 13 avril 1299 sont vendues deux pièces de terre, près de Sully, qui font partie de la censive de Chale de Rochefort, chevalier. L'une est située près des carrières de Sully et tient à la terre de Chale de Rochefort. L'autre est près du bois du Breuil et tient à une terre du même seigneur et à une terre de l'église de Sully (5). Il est évident que Guiart et Chale de Rochefort sont les prédécesseurs de Jean d'Argenton comme seigneurs du Breuil de Rochefort.

Guiart de Rochefort appartient à la branche aînée des Rochefort de Saint-Maixent. Ceux-ci sont des soldats qui se sont mis au service de l'abbé de Saint-Maixent et ont obtenu de lui d'importants " bénéfices ", en particulier un fief urbain à Saint-Maixent. Le plus ancien membre identifiable de la maison apparaît à la fin du Xe siècle ; il est appelé Chalon de Saint-Maixent. Son petit-fils Hugues est, on ne sait à quel titre, seigneur de Rochefort sur Charente ; on le nomme indifféremment Hugues de Saint-Maixent ou Hugues de Rochefort. Geoffroy, fils de ce dernier, est dit également " de Saint-Maixent " ou " de Rochefort ". Sa succession n'est pas claire. On constate cependant, au XIIe siècle, que son héritage est partagé entre ses descendants : une branche tient le château de Rochefort; une autre a eu en partage le fief de Saint-Maixent. Cette dernière branche a abandonné le surnom de Saint-Maixent et est dite " de Rochefort " (6). Ainsi, le nom de Rochefort s'implante à Saint-Maixent, où il existe une " tour de Rochefort " avant 1164. Plus tard, il y aura une rue "de l'Houme (7) Rochefort ".

Parmi les membres de cette famille, on peut signaler Chale ou Chalon de Rochefort, qui fait partie de la garde personnelle de la duchesse d'Aquitaine Aliénor, à l'extrême fin du XIIe siècle, et son fils, Guy de Rochefort, qui prend activement part à la révolte de 1242 contre le roi Louis IX et y perd son fief de Saint-Maixent. Guiart de Rochefort de 1285 est petit-fils de Guy ; il est seigneur de Villiers-en-Plaine (8) et de Broue, par héritage de son père Chale ou Chalon de Rochefort.

Nous ignorons quand et comment les Rochefort de Saint-Maixent ont acquis le fief du Mirebalais. Ils ont dû le conserver assez longtemps pour qu'il prenne leur nom. Il s'appelait d'abord le Breuil (9) et il est devenu le Breuil de Rochefort, puis Rochefort, attesté en 1421 (10).

L'hôtel de Rochefort à Poitiers

C'est sous ce nom de Rochefort qu'en 1464 ou 1465, Jean de Moulins achète le fief à Guillaume Gouffier (11). Jean de Moulins est notaire et secrétaire du roi Louis XI. En 1468, celui-ci lui donne une maison à Poitiers. Les descendants de Jean de Moulins conservent le fief et font édifier un hôtel à Poitiers, qui prend le nom d'hôtel de Rochefort, parce que les de Moulins sont seigneurs de Rochefort en Mirebalais.

Notes

(1) Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1877, p. 230.

(2) Fontaine-le-Comte, canton de Poitiers, Vienne.

(3) La Rivetière, commune de Thurageau (voisine de celle de Mirebeau).

(4) Archives Historiques du Poitou, tome LVII, 1960, p. 99.

(5) Ibid., p. 119.

(6) C'est pourquoi on a souvent considéré comme des seigneurs de Rochefort les Rochefort de Saint-Maixent.

(7) Houme : orme.

(8) Villiers-en-Plaine, canton de Coulonges-sur-l'Autize, Deux-Sèvres.

(9) Le Breuil est actuellement le nom d'un hameau de la commune de Mirebeau.

(10) Dictionnaire topographique de la Vienne.

(11) Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1877, p. 231.

Publié dans le bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome IV, n° 1, 1er trimestre 1979, pp. 15-16.