LES SENNEBAUD À CHAUVIGNY

 

Les Sennebaud sont issus d'une famille qui s'est illustrée aux Xe et XIe siècles par une implantation d'environ cent-dix ans dans l'évêché de Poitiers, de 975 à 1086, avec les évêques Gilbert, Isembert 1er et Isembert II. Gilbert a eu pour successeur son neveu Isembert 1er, fils de son frère Isembert, et Isembert 1er a eu lui-même pour successeur son neveu Isembert II, fils de son frère Manassé. Après la mort d'Isembert II, la famille a eu son candidat, Isembert, mais c'est Pierre, fils de Geoffroy de Chauvigny, qui a été élu. Il est vrai que les limites du népotisme étaient dépassées. Isembert était cousin germain d'Isembert II : c'était un fils de Sendebaud, frère d'Isembert 1er. De plus, il était marié et père de famille (1) et l'Église déployait alors de grands efforts pour se libérer de l'emprise des laïcs.

De sa femme Agnès, Sendebaud avait eu au moins six fils : Ramnulfe, Isembert, Gaucelme, Aimeri, Pierre et Gilbert (2), de sorte que la pérennité de la famille était assurée. Isembert, le candidat malheureux à l'évêché, a porté comme surnom le nom de son père (3), qui sera repris aux générations suivantes et finira par devenir un surnom familial (4). A vrai dire, la descendance de Sendebaud nous est mal connue; nous ne pouvons dresser de tableau généalogique suivi que pour une branche, à partir du milieu du XIIe siècle. Cette branche est précisément installée à Chauvigny.

Aimeri Sennebaud apparaît en 1147, en compagnie de son fils Isembert, quand les frères Ramnulfe Sennebaud, Guillaume et Fouque renouvellent une donation faite par leur père Isembert à l'abbaye de l'Étoile; il donne son consentement (5). A la même époque, il concède au couvent de la Merci-Dieu un droit d'usage dans la forêt de Gâtine; dans cet acte sont mentionnés sa femme Béatrice et ses fils, Isembert, Jean et Ramnulfe; il est alors seigneur du Blanc (6). Béatrice est une soeur de Pierre, seigneur de Preuilly; c'est pourquoi Aimeri témoigne en faveur de Pierre de Preuilly (7). Il témoigne aussi pour Pierre du Donjon, en qualité de seigneur du Blanc (8). En 1152 il confirme à la Maison-Dieu de Montmorillon toutes les acquisitions que cet établissement a pu faire en Vazois (9). On le rencontre à Chauvigny, dans le chapitre de Saint-Pierre, quand Guillaume de Chauvigny fait une concession à l'abbaye de l'Étoile (10).

Vers 1165, c'est Isembert Sennebaud, le fils aîné d'Aimeri, qui est chef de la branche. Il confirme alors le droit d'usage accordé par son père à la Merci-Dieu en forêt de Gâtine; la confirmation est faite à Chauvigny, "dans la main" d'Isaac, abbé de l'Étoile, en présence d'Archambaud, chantre de Saint-Pierre, et d'Aiglantine, femme d'Isembert (11). Vers 1190, avec son frère Geoffroy, Isembert concède à la même abbaye un droit de pâturage pour les animaux d'une "grange " située près de Tournon (12); il est alors malade, dans sa " maison" de Chauvigny, assisté de sa femme et de ses fils Guy et Aimeri. Il meurt peu après. Geoffroy fait confirmer la concession par son gendre Renaud Barbe, à Preuilly, dans la " maison " de son oncle Joubert; l'acte est scellé du sceau de son oncle Pierre, le seigneur de Preuilly (13).

 

 

Guy Sennebaud, le fils aîné d'Isembert, n'a pas laissé de traces à Chauvigny. On le suit de 1194 à 1220, notamment comme seigneur de Cors et du Bouchet, en Berry (14), et comme témoin de ses cousins Echivard et Geoffroy, successivement seigneurs de Preuilly (15). En mai 1222, il est décédé : à cette date, Geoffroy de Palluau est tuteur de "son fils " mineur et tient en cette qualité la forteresse du Bouchet (16).

Nous ne connaissons pas le nom de l'héritier de Guy Sennebaud. Cependant, ce ne peut guère être qu'Aimeri Sennebaud qui, en 1238, accroît une rente faite par ses ancêtres à l'abbaye de l'Étoile (17) et qui figure en 1244 dans une liste d'hommes liges du comte de Poitiers comme seigneur du Blanc (18). Cet Aimeri est le dernier de la branche. Il laisse deux filles qui se partagent sa succession. L'aînée reçoit le Blanc, le Bouchet et des biens à Chauvigny; elle a épousé un seigneur poitevin, Guy Clerbaud. La cadette a pour sa part Cors, des droits au Blanc et le château "de Gouzon " à Chauvigny; elle est femme de Jean de Beaumont dont nous ignorons l'origine (19).

Jean de Beaumont se manifeste comme " seigneur du Donjon " (du Blanc) en août 1274, quand il autorise le précepteur de la Châtille (20) à creuser un bief pour conduire l'eau du Saleron à son moulin. La moitié de cette eau appartient à Jean de Beaumont "et à son fils ". Dans cet acte il se dit aussi " seigneur de Cors" (21). A une date inconnue, il fait aveu à l'évêque de Poitiers de "toutes les choses qu'il a dans le château et la châtellenie de Chauvigny" (22). Nous ne savons malheureusement rien de plus précis sur cet aveu mais ce qu'il tient dans le "château " de Chauvigny doit être la " tour " de Gouzon puisque c'est une Blanche de Beaumont, sa fille selon toute vraisemblance, qui a transmis cette tour à la maison de Gouzon par son mariage avec Guy de Gouzon (23).

Vers 1260, Guy Clerbaud est désigné comme seigneur du Blanc à cause de sa femme, "fille aînée d'Aimeri Sennebaud " (24), et en 1261 les enquêteurs du comte de Poitiers lui rendent l'hommage d'une terre forfaite située au Blanc qui meut de sa femme (25). Comme Jean de Beaumont, il fait un aveu à l'évêque de Poitiers mais nous n'en connaissons pas la teneur (26). On peut cependant reconstituer cet aveu grâce à celui que Hamon de Chauvigny a fait à l'évêque le 28 avril 1309, pour la châtellenie de Chauvigny (27). L'aveu d'Hamon nous apprend que Guy Clerbaud le Jeune, qui devait être fils de Guy Clerbaud, a concédé à rente à Hamon tout ce qu'il tenait en fiefs et arrière fiefs, de l'évêque de Poitiers, à hommage lige. Cette concession portait sur des rentes à Chauvigny et aux environs, dix hommages dont ceux de la Molle et du Pin dans la paroisse des Églises, le quart des " bois des Broces " et le quart " de la forêt ", quarts que Guy Clerbaud le Jeune tenait en indivis avec " la dame de Gouzon ", c'est-à-dire Blanche de Beaumont (28). Cette indivision est significative : les filles d'Aimeri Sennebaud ont reçu de leur père le quart de la forêt et des bois qu'elles ont tenu en indivision, et leurs enfants ont maintenu l'indivision jusqu'à ce que Guy Clerbaud le Jeune cède ses droits à Hamon de Chauvigny. L'aveu de Guy Clerbaud à l'évêque devait porter au moins sur ces quarts en indivis. On ne peut affirmer qu'il tenait aussi les rentes et les hommages mais la chose apparaît probable. En d'autres termes, la châtellenie tenue à Chauvigny par les Sennebaud a été démembrée au décès d'Aimeri; c'est la cadette des filles d'Aimeri qui a eu le château mais l'aînée a eu une part des revenus.

La " maison " de Chauvigny dans laquelle Isembert Sennebaud gisait malade, vers 1190, devait être le logement du château de Gouzon. Vers 1260, elle était aux mains d'une arrière-petite-fille d'Isembert, qui l'a transmise à sa fille Blanche, laquelle l'a transmise à son fils, Pierre de Gouzon. Comme Isembert Sennebaud était fils de Béatrice de Preuilly, il ne peut l'avoir reçue que de son père Aimeri décédé avant les environs de 1165. Nous ne pouvons remonter au-delà. Cependant, il est probable que cette branche des descendants de Sennebaud a reçu sa terre de Chauvigny d'un des fils de Sendebaud qui a maintenu la présence de la " famille des Isembert " dans la forteresse épiscopale de Chauvigny après son éviction de l'évêché en 1086.

 
NOTES

  1. La candidature et le mariage d'Isembert sont signalés par une note marginale du cartulaire de Saint-Cyprien de Poitiers (n° 201 ; Archives Historiques du Poitou, tome III, 1874, p.131-132). Cette note explique pourquoi, " dans leur colère et leur fureur ", les frères Isembert et Pierre, fils de Sendebaud, ont enlevé à Saint-Cyprien un mas à Vicq autrefois donné par Rarnnulfe, Isembert et Pierre : l'abbé de Saint-Cyprien Rainaud s'était opposé à l'élection d'Isembert.
Il n'y a pas lieu de douter de ces indications. La notice n° 201 et la note rnarginale paraissent bien émaner de la même personne, qui écrivait probablement au temps de l'abbé Rainaud (1073-1100), en tout cas vers 1150 au plus tard. La note ajoute qu'Isembert était archidiacre, ce que notre documentation sur les dernières années de l'épiscopat d'Isembert II ne permet pas de vérifier.

2. Pour les éléments connus de la famille, voir J. Duguet, " La famille des Isembert, évêques de Poitiers, et ses relations , Xe siècle
- XIe siècle", dans Bulletin de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 4e série, tome XI, pp. 163-186, 3e trimestre 1971.

3.
Isembertus Sendebaudus et Petrus et Goscelmus fratres (cartulaire de Saint-Cyprien n° 206; Archives Hist. Poitou, tome III, p. 135.

4. Dès le XIIe siècle
Sendebaud est altéré en Sennebaud, mais la forme Sendebaud se rencontre encore au XIIIe siècle (cf. note 14).

5.
Bibl. nat., manuscrit latin 17 048, folio 529 bis.

6. Cartulaire de la Merci-Dieu, Appendice n° 1 ;
Archives Hist. Poitou, tome XXXIV, 1905, p. 345. Sans date. Aimeri Sennebaud est dit "del Blam " dans cette analyse.

7.
Ibid. pièce n° I ; ibid. p. 3. Entre 1151 et 1156.

8. Bibl. nat., manuscrit latin n° 17 048, folio 529 bis verso. Entre 1147 et 1169. Abbaye de l'Étoile.

9. Besly,
Histoire des comtes de Poitou, édition de 1647, preuves pp. 485-486. Le Vazois est la région de Vouhet, près de Prissac, canton de Bellac, Indre.

10.
Archives dép. Vienne, H1 Étoile, liasse 1. Sans date. Entre 1147 et 1169.

11. Cartul. de la Merci-Dieu, Appendice n° VI;
Archives Hist. Poitou, tome XXXIV, 1905, p. 348. Sans date.

12. Tournon-Saint-Pierre, canton de Preuilly-sur-Claise, Indre-et-Loire. Cette " grange" se trouvait au hameau de Bécheron, dans la paroisse de Tournon-Saint-Pierre.

13. Cartul. de la Merci-Dieu n° 38;
Archives Hist. Poitou, tome XXXIV, 1905, pp. 38-39.

14. Cors, commune d'Oulches, canton de Saint-Gaultier, Indre. - Le Bouchet, commune de Rosnay, canton du Blanc, Indre.
En 1194, Guy et Aimeri Sennebaud confirment à l'abbaye de l'Étoile la concession de la Perchaie, dans la paroisse des Églises (Abbé Lalanne,
Histoire de Châtelleraud, tome I, 1859, p. 171). En février 1212, Guy Sennebaud s'engage à remettre au roi Philippe Auguste la forteresse de Cors quand il en sera requis (Layettes du trésor des chartes, n° 995 ; tome I, p. 376). Le sceau appendu à cet acte est décrit par Douët d'Arcq, Collection de sceaux, tome II, n° 3605 : sceau rond, de 50 mm, écu en toupie chargé d'un dextrochère accompagné de six croisettes ; inscription : sigillvm gvidonis sandebavt. Douët d'Arcq signale deux autres sceaux de Guy Sennebaud, de dimensions différentes, avec respectivement sept et trois croisettes (tome II, n° 3604 et 3606).
En 1220, Rorgon d'Angles concède à la même abbaye un droit d'usage dans la forêt de Gâtine, qu'il possède conjointement avec Guillaume de Lezay et Guy Sennebaud (Beauchet-Filleau,
Dictionnaire des familles du Poitou, tome I, 1891, p. 179 ; article Angle).

15
. Années 1204 et 1215. Cartul. de la Merci-Dieu n° 4 et 12; Archives Hist. Poitou, tome XXXIV, 1905, pp. 7 et 13.

16.
Layettes du trésor des chartes, n° 1536, tome I, p. 546.

17.
Bibl. nat., manuscrit latin n° 17 048, folio 533 verso.

18.
Archives Hist. Poitou, tome IV, 1875, p. 58.

19. La question de la succession d'Aimeri Sennebaud a été traitée partiellement par Chantal de la Véronne (
Histoire du Blanc, dans Mémoires de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 4e série, tome VI, 1962, pp. 10- 11). Cet auteur appelle Radegonde la femme de Jean de Beaumont. D'après une analyse d'un acte de 1256, Guy Clerbaud avait épousé Blanchefort, et Jean de Beaumont était mari de Lucie (Deodata; La Puye, son prieuré de fontevristes, son couvent de filles de la Croix; Poitiers, sans date - 1919 ou 1920 -; " inventaire des titres du prieuré des XVIIe et XVIIIe siècles "). Une analyse d'un acte de 1269, également relatif au prieuré de la Puye, mentionne une donation faite conjointement par Jean de Beaumont et Guy Clerbaud, ce dernier marié à " Lucie de Blanchefort" (Beauchet-Filleau, Dictionnaire des familles du Poitou, tome Il, 1895, article Clerbaud, d'après cartul. de Fontevrault, Bibl. nat., manuscrit latin 54802 folio 44). Ces analyses ne permettent donc pas de se prononcer sur les noms des filles d'Airneri Sennebaud.
Charles Tranchant, qui a eu le mérite d'élucider les relations entre Jean de Beaumont et la famille de Gouzon, a pensé que ce Jean de Beaumont était de la famille des seigneurs de Beaumont, commune de Vouneuil-sur-Vienne (
Notice sommaire sur Chauvigny, p. 78). Il est vrai qu'un Jean de Beaumont, seigneur de la tour de Beaumont, était contemporain du gendre d'Aimeri Sennebaud, mais il n'a pas eu de fille appelée Blanche : en 1301, ses quatre filles ont fait un partage avec leur frère Guillaume de Beaumont; elles s'appelaient Jeanne, Pernelle, Philippe et Marguerite (Beauchet-Filleau, Dict. des familles du Poitou, tome I, article Beaumont). Or, à cette date, Blanche de Beaumont était vivante; on la retrouve le 17 octobre 1309, appelée " madame de Gouzon " (Archives Hist. Poitou, tome X, 1881, p. 287).

20. La Châtille était une dépendance de la Maison-Dieu de Montmorillon, qui se trouvait dans la paroisse de Béthines, canton de Saint-Savin.

21. Cartul. de la Châtille n° 14 (
Archives Hist. Poitou, tome VII, 1878, pp. 23-24. Jean de Beaumont se dit également "seigneur de Cors et du Donjon " dans un autre acte, de même date, relatif au même moulin (Ibid. n° 59; ibid. p. 50).

22.
Archives Hist. Poitou, tome X, 1881, p. 362.

23. Charles Tranchant,
Notice sommaire sur Chauvigny, pp. 78-79.

24. Bardonnet,
Hommages d'Alfonse, Niort, 1872, p. 94. Aimeri Sennebaud est dit par erreur "A imericus Gondebaudi ".

25. Fournier-Guébin, Enquêtes administratives d'Alfonse de Poitiers, Paris, 1959, p. 110.

26.
Archives Hist. Poitou, tome X, 1881, p. 358 :  feodum domini Guydonis Clerbaut.

27. Ibid. pp. 261-263.

28. Guv Clerbaud le Jeune se manifeste de 1283 (Beauchet-Filleau,
Dictionnaire des familles du Poitou, tome Il, 1895, article Clerbaud) à 1305 (Chantal de la Véronne, op. cit., p. 11).
Blanche de Beaumont est désignée comme "veuve de défunt Guy de Gouzon chevalier ", le 18 janvier 1296 (Tranchant,
Notice, p. 182). Elle est appelée "dame Blanche de Gouzon " dans un inventaire des titres de la châtellenie de Chauvigny (Archives Hist. Poitou, tome X, 1881, p. 363) et "madame de Gouzon " le 17 octobre 1309 (Ibid., p. 287). En 1317, elle doit être décédée car, à cette date, son fils Pierre de Gouzon fait aveu à l'évêque de Poitiers pour le château de Gouzon à Chauvigny et ses dépendances (Tranchant, Notice, p. 79).
La forêt dont Blanche de Beaumont tient le quart en indivis avec Guy Clerbaud doit être la forêt de Mareuille.

Publié dans le Pays Chauvinois, n° 24, juillet 1986, tome III, p. 349-351.

Pour l'identification du fils de Sendebaud qui a reçu le fief "de Gouzon ", voir mon article intitulé " Les Isembert, évêques de Poitiers... " ; complément.