La légende de la translation du chef de saint Jean-Baptiste

à Saint-Jean-d’Angély

 

Les armes de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély portaient " de France à fleurs de lys d'or sans nombre, franc quartier de gueules chargé du chef de saint Jean dans une coupe d'or, crossé et mitré d'or " (1). Les moines du lieu croyaient en effet - ou s'efforçaient de croire - qu'un crâne qu'ils conservaient comme une relique était le chef de saint Jean " décollacé ". Ce chef avait été " découvert " dans leur maison vers 1015, au temps d'un abbé nommé Audouin dont il illustra le nom et l' " invention " avait suscité une grande émotion, provoqué d'importantes manifestations publiques de piété et attiré sur la basilique l'attention de personnages de haut rang.

L'identification n'avait pas dû être chose aisée. Il était tentant d'y voir la tête du saint patron de l'abbaye mais la tradition écrite n'était pas favorable à cette interprétation. Des réticences s'étaient manifestées dès l'origine et un récit de translation, publié au bon moment, n'eut pas le succès escompté. Adémar de Chabannes, contemporain des événements et qui les a racontés, s'est fait l'écho de ces réticences et a rappelé que, pour les gens sérieux, le chef du baptiste se trouvait en Orient. " Cependant on ne sait nullement par qui, à quelle époque et de quel endroit il a été apporté en ce lieu, ni même s'il s'agit du précurseur du Seigneur. Il n'en est pas question dans les histoires du roi Pépin où on lit des événements mineurs alors que celui-ci est des plus importants, et le récit fait à ce sujet ne peut être considéré comme sérieux par les gens instruits. Dans cet écrit fantaisiste on rapporte qu'au temps du roi d'Aquitaine Pépin, un certain Félix a transporté, par mer, d'Alexandrie en Aquitaine, le chef de saint Jean-Baptiste, alors que Théophile était archevêque d'Alexandrie... et, après un combat dans le pays d'Aunis entre le roi Pépin et les Vandales, ce chef, imposé par le roi à certains de ses soldats tués, les a aussitôt ressuscités. Or Pépin n'a pas vécu au temps de Théophile ni au temps des Vandales et le chef du précurseur du Seigneur n'a pas été à Alexandrie. On lit dans les histoires des Aquitains que le chef du saint précurseur a d'abord été découvert par deux moines, par la révélation du lieu où il se trouvait ; ensuite il a été transporté par l'empereur Théodose dans la ville royale de Constantinople et il est vénéré là " (2).

Ce récit légendaire n'a été mentionné ou reproduit que dans quelques textes anciens ; un récit de translation de relique n'a pas le succès d'une " vie " de saint. Il a néanmoins circulé, au moins dans les milieux ecclésiastiques, sous une forme écrite, et c'est le moine de l'abbaye de Saint-Maixent qui a composé une chronique vers 1125 qui nous en a laissé le texte le plus complet. Cependant il n'était généralement plus considéré que pour ce qu'il est, au dix-septième siècle, quand fut imprimée une version élargie et expurgée de ses incohérences les plus criantes (3)-

Vers 1015, au moment de l'invention, les moines de Saint-Jean-d'Angély ignoraient à peu près tout du passé de leur abbaye. Celle-ci avait été ruinée par des " barbares cruels ", selon l'expression qu'on rencontre dans quelques notices du cartulaire (4). En 942 le roi Louis d'Outremer y avait envoyé un nommé Martin pour la diriger et la restaurer (5) ; ce n'est pas par hasard que la pièce la plus ancienne reproduite dans le cartulaire est datée de 941 (6). Les moines ne pouvaient trouver aucun renseignement dans leurs archives, ni sur la fondation du monastère ni sur une éventuelle translation de relique, insigne ou non. D'ailleurs aucun des nombreux actes postérieurs à 942 qu'ils détenaient ne mentionnait la présence du saint chef dans leur établissement. L'opinion qui avait cours alors sur la fondation de l'abbaye nous a été transmise par Adémar de Chabannes : cette fondation est l’oeuvre du roi des Aquitains Pépin 1er (814-838), agissant sur l'ordre de son père, l'empereur Louis le Pieux (7). C'était tout ce qu'on pouvait dire.

Pour laconique qu'elle soit, la présentation d'Adémar de Chabannes contient les principaux éléments du récit légendaire tel que celui-ci nous apparaît dans la suite : le nom de Félix, la translation d'Alexandrie en Aunis, la résurrection des soldats de Pépin d'Aquitaine. Ensuite, plusieurs textes du douzième siècle permettent de compléter notre documentation. C'est d'abord le préambule d'une notice qui paraît avoir été rédigée dans l'abbaye en 1123 pour résumer les principales donations à l'établissement depuis sa restauration. " Autrefois, alors que tous les monastères d'Aquitaine étaient ruinés par des barbares cruels, l'abbaye édifiée à Angély par le roi Pépin en l'honneur du bienheureux précurseur du Christ Jean, fut rasée et dépouillée des nombreux domaines dont ce glorieux roi l'avait enrichie, c'est-à-dire Voutron, le marais d'Yves, les églises qui entourent le château dit d'Aillon [Châtelaillon], la terre culte et inculte d'Angoulins, et presque tout ce qui est entre le littoral, à l'endroit où peu auparavant le vénérable chef du bienheureux Jean fut déposé sur une pierre, et le lieu où il repose maintenant, et d'autres domaines tant dans l'évêché de Saintes que dans celui de Poitiers " (8). Pour le rédacteur, le chef a donc accosté dans la région de Châtelaillon, et c'est pour cette raison que Pépin 1er a donné à l'abbaye les biens qu'elle possède en 1123 dans cette région. En fait ces biens ont été acquis par les moines après 941, comme le prouvent les actes conservés dans le cartulaire, et il s'en faut qu'ils couvrent " presque tout " l'espace entre Châtelaillon et Saint-Jean-d'Angély.

A peu près dans le même temps, le compilateur de la chronique de Saint-Maixent reproduit un texte dont il n'indique pas l'origine mais qui présente l'avantage d'être complet. " Alors Pépin, roi d'Aquitaine, fils de l'empereur Louis, mourut et fut enseveli à Sainte-Radegonde de Poitiers. Sur l'ordre de son père il avait fondé le monastère de Saint Jean-Baptiste d'Angély, dans lequel a été transporté le chef de saint Jean-Baptiste, avec trois innocents. Il convient de raconter brièvement les événements.

Pendant le règne de Pépin, roi des Francs et patrice des Romains, alors que le pape Étienne siégeait sur le trône apostolique, un religieux, prêtre et moine, appelé Félix, avait atteint Jerusalem depuis l'Occident, par la grâce de la prière. Au cours d'une vision angélique il entendit ces mots : " Félix ! Lève-toi, va vite dans la ville d'Alexandrie ; tu y découvriras une église consacrée à saint Jean-Baptiste où est caché le chef du saint avec trois petits innocents. Tu les prendras et les transporteras en Gaule, en Aquitaine, dans un endroit que je te montrerai. " Lorsqu'il fut réveillé, le vénérable vieillard, certain d'avoir eu une vision, fut rempli d'une joie immense et il se dirigea aussitôt vers le lieu indiqué pour y découvrir toutes ces choses, remerciant son maître en chemin d'innombrables actions de grâce. Il prit le trésor que Dieu lui avait destiné, l'enferma dans une corbeille et s'engagea aussitôt sur le chemin du retour, avec ses sept compagnons et frères. Il parvint à la côte sans se faire remarquer, trouva une barque avec rames et gouvernail, préparée par Dieu. Sans perdre de temps il y entra avec son trésor et des perles de grande valeur. Les compagnons, naviguant avec bonheur grâce à Dieu, parvinrent dans un port appelé Angoulins. En ce temps-là, Pépin combattait avec les Vandales dans le pays d'Aunis. Il avait perdu vingt de ses nobles hommes dans la bataille. Il fut averti par une vision d'aller au devant des saintes reliques et il se mit aussitôt en route avec son armée et les corps de ses morts. Il pria le Seigneur de ressusciter les hommes qu'il avait perdus, par les mérites des saints dont on transportait les os. Ainsi fut fait. Alors le bienheureux Félix et ses compagnons et le vénérable roi Pépin prièrent le Seigneur de leur donner conseil pour déposer les saints membres. Ils édifièrent une basilique non loin de la rive de la Boutonne, à cent pas, je crois, et ils enfermèrent le chef de saint Jean-Baptiste, le bon précurseur du Christ, et les restes des saints Innocents, dans un reliquaire à six colonnes de pierre, d'un travail magnifique, bien agencées, avec des aromates et des parfums " (9).

On trouve dans ce texte l'élément qui manque dans les précédents mais que l'on devinait : c'est pour conserver pieusement la précieuse relique que Pépin a fondé l'abbaye d'Angély. Cependant les événements y sont reportés au règne de Pépin le Bref, arrière-grand-père de Pépin d'Aquitaine. Il est évident que le compilateur a copié d'abord la chronique d'Adémar de Chabannes, pour ce qu'il rapporte sur Pépin d'Aquitaine, ensuite un texte en contradiction chronologique avec cette chronique, et sans paraître embarrassé par cette contradiction. Le report de la translation du chef et de la fondation de l'abbaye au règne de Pépin le Bref s'explique probablement par une confusion des Pépin, à moins qu'on ait cherché à rapprocher le Pépin du récit du temps des Vandales.

L'auteur du " guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle ", qui a dû écrire entre 1139 et 1173 (10), est affirmatif au sujet de l'authenticité de la relique, pour mieux se convaincre, semble-t-il, mais il ne mentionne que rapidement la translation, sans grande précision. Il signale cependant un " livre de la translation ". " De même il faut visiter le chef vénérable de saint Jean-Baptiste, qui a été apporté des bords de Jerusalem jusqu'au lieu appelé Angély, dans la terre des Poitevins, par les mains de certains religieux. Là une grande basilique d'une réalisation admirable a été édifiée, dans laquelle le très saint chef est vénéré nuit et jour par un choeur de cent moines et s'illustre par d'innombrables miracles. Tandis qu'on le transportait par terre et par mer, ce chef fit d'innombrables prodiges. Sur mer il éloigna de nombreux périls et sur terre, ainsi que le rapporte le livre de sa translation, il ramena des morts à la vie. C'est pourquoi on croit vraiment que c'est le chef du vénérable précurseur " (11). Quelques lignes plus loin commence une très longue et très détaillée "passion du bienheureux Eutrope de Saintes, évêque et martyr " (12), qui devait intéresser beaucoup plus les pèlerins.

Nous ne reproduirons pas la version la plus connue, celle qui a été imprimée en même temps que les oeuvres de saint Cyprien (13), parce que des traductions en ont été publiées, notamment par Louis-Claude Saudau dans son histoire de Saint-Jean-d'Angély (14). Plus récente, cette version est plus élaborée ; elle s'orne de détails, comme la colombe blanche guidant le vaisseau, et elle a été expurgée des anachronismes médiévaux les plus évidents. Le trait intéressant de cette version est l'esquisse d'un itinéraire entre Angoulins, le port de débarquement, et l'abbaye. Le cortège passe par Voutron (commune d'Yves) et fait un détour inattendu par Malvau (commune de Bernay-Saint-Martin-de-la-Coudre). La personne qui a imaginé ce détour n'a pas cherché à mettre en lumière une voie fréquentée, ni au temps de Pépin d'Aquitaine ni plus tard. Malvau était le siège d'un important fief relevant secondairement de l'abbaye et, tout près, se trouvait l'église de Saint-Félix qui était une propriété des moines. Le baptiste a tout simplement tenu à visiter en passant une sienne possession et Félix, son accompagnateur, en a profité pour vénérer son saint patron dans l'église voisine. C'est un exemple de plus d'épisode de légende déterminé par l'interprétation d'un nom de lieu.

 Notes

 (1) Elles figurent, en couleurs, dans le manuscrit latin n° 5451 de la bibliothèque nationale, au folio 3 verso (Archives historiques Saintonge et Aunis, XXX, 1901, p. 4).

(2) Chronique d'Adémar de Chabannes ; édition Chavanon, 1897, pp. 179-180 ; liber III, 56.

(3) Sancti Caecilii Cypriani opera ... ; édition Nice Rigault, Paris, Jean du Puis, 1676.

(4) Archives hist. Saintonge et Aunis, XXX, 1901, pp. 13-14 (n° 2) et p. 215 (n° 181).

(5) Ibid., pp. 11-12.

(6) Ibid., pp. 229-230 (n° 189).

(7) Chronique, édition Chavanon, p. 132 ; liber III, 16.

(8) Archives hist. Saintonge et Aunis, XXX, pp. 13-14 ; pièce n° 2,

(9) Chronique de Saint-Maixent ; édition J. Verdon, Paris, les Belles Lettres, 1979, pp. 50-54.

(10) J. Vielliard. Le guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, 3e édition, Mâcon, Protat, 1963 ; introduction p. XII.

(11) Ibid., p. 62.

(12) Ibid., p. 67.

(13) Cf. note 3.

(14) L.-C. Saudau. Saint-Jean-d'Angély d'après les archives de l'échevinage ; Saint-Jean-d'Angély, A. Rogé, 1903, pp. 3-5.

 

Publié dans Aguiaine, revue de la Société d’Études Folkloriques du Centre-Ouest, tome XIX, 10e livraison, juillet-août 1986, p. 589-594.