A PROPOS DE TAMNUM

 

Les documents itinéraires de l'Antiquité ne nous font connaître que deux mansions dans la cité des Santons, Tamnum et Novioregum (1), qui n'ont pas encore été localisées. Il est évidemment inutile aujourd'hui de réfuter les identifications Tamnum-Talmont et Novioregum-Royan, qui ont fait leur temps, mais il n'est peut-être pas sans intérêt de signaler que Musset a dû commettre une erreur en situant à Talmont un moulin qui est mentionné dans la pièce n° 452 du cartulaire de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély.

Voici le texte de cette pièce : " ... Constantius, molendinarius, suusque filiaster Aimericus, venerunt in capitulo pro hac convenentia ut scilicet facerent unam aedificationem in terra Sancti Joannis, id est molendinum ad Tamnum, unde nos haberemus duas partes et ipsi tertiam... " (2). Ceci ayant été rédigé entre 1060 et 1091, à une époque où l'abbaye de Saint-Jean-d'Angély a acquis des terres dans la région de Talmont (3), il est donc possible que ce moulin ait été construit dans une terre de l'abbaye située à Talmont. C'est ce qu'a pensé Musset. Ainsi le Tamnum de la pièce serait Talmont. De là à identifier le Tamnum de l'Itinéraire d'Antonin avec Talmont-sur-Gironde, il n'y a qu'un pas.

On peut pourtant faire une objection sérieuse à l'identification proposée par Musset : dans le cartulaire, on rencontre une quinzaine de fois le nom de Talmont, mais jamais sous la forme Tamnum. Le château est appelé castro Talemonio (4), castrum Talamum (5), castri Talemonii (6). Les seigneurs de Talmont, Guibert et Ramnulfe, sont dits de Talamone (7), Talemonensis (8), Talemonis (9). Il est évident que, pour les rédacteurs les plus lucides de ces textes, le nom de Talmont est du type Talamo-onis. Dans le dernier tiers du XIe siècle, la prononciation devait hésiter entre Talamon (Talemon) et Talamo (Talemo) (10).

Pour nous, le moulin en question est un moulin à tan. Nous traduisons : " Constant, meunier, et son gendre Aimeri, vinrent au chapitre pour régler les conditions dans lesquelles ils feraient une construction dans la terre de Saint-Jean, à savoir un moulin à tan, dont nous posséderions les deux tiers et eux le tiers ". Il est vrai que le mot tan est généralement latinisé en tannum et non tamnum, au Moyen Âge. Ici il faut faire intervenir les variantes des manuscrits. On sait que la trace du cartulaire original est perdue. Le texte est connu surtout par deux copies tardives, qui se trouvent dans la collection Fonteneau (11) et dans le manuscrit n° 5451 du fonds latin de la Bibliothèque Nationale. La copie de la Bibliothèque Nationale, qui date du XVIIIe siècle, est mauvaise. Musset l'a signalé mais il a quand même pris cette copie pour base de son édition. C'est pourquoi la forme Tamnum figure dans son texte. En érudit consciencieux, il a reproduit en notes les variantes des autres manuscrits, ce qui nous permet de constater que, dans Fonteneau, figure la leçon Tannum. Nous n'hésitons pas à écarter Tamnum (12) et à considérer tannum comme un nom commun désignant le tan.

Il pourrait cependant subsister un doute, car le titre de la pièce est Carta de molendino de tanno. A la première lecture, on a l'impression que le compilateur du cartulaire, en donnant ce titre à la notice, a considéré que tanno est un nom de lieu. Ce n'est pas certain. On a hésité autrefois entre les appellations " moulin à tan " et " moulin du tan ". Ainsi, " Le Moulin à Tan ", dans la commune de Saint-Martin-de-Saint-Maixent (13) a été dit " Moulin du Tan " (14). Inversement, " Le Moulin du Tan ", sur la Boivre, dans la commune de la Chapelle-Montreuil (15), est appelé " Moulin à Tan " en 1464 (16). On peut faire une remarque analogue au sujet des moulins à vent, qui ont été des " moulins de vent " ou des " moulins au vent ". " Le Moulin au Vent ", dans la commune de Nieuil-l'Espoir (17) est nommé Molendinum de vento en 1276, Molendinum ad ventum en 1325 et Moulin au vent en 1473 (18). Les archéologues connaissent bien la station de Moulin-de-Vent, en Saintonge.

Si notre interprétation est bonne, le moulin est mal localisé, puisqu'il est dit " dans la terre de Saint-Jean ", sans autre précision. Or la pièce n° 452 du cartulaire est insérée dans une série qui concerne des moulins dont la situation est nettement indiquée. Il se trouvait peut-être à Saint-Jean-d'Angély, sur la Boutonne, à proximité de tanneries. Dans ce cas on comprendrait que le rédacteur de l'acte n'ait pas éprouvé le besoin d'être plus précis.

Le Tamnum du cartulaire de Saint-Jean-d'Angély écarté, on ne peut actuellement citer aucun texte qui ait conservé le nom de la mansion romaine que l'Itinéraire d'Antonin appelle Tamnum.

Notes

(1) Si Tamnum de l'Itinéraire d'Antonin et Lamnum de la Table de Peutinger désignent le même lieu.

(2) Archives Hist. de Saintonge et d'Aunis, XXXIII, 1903, pp. 114-115.

(3) Ibid., XXX, 1901, pp. 348-358.

(4) Vers 1094 ; n° 284 ; ibid., pp. 349-350.

(5) Vers 1097 ; n° 282 ; ibid., pp. 347-348.

(6) Vers 1088 ; n° 294 ; ibid., pp. 357-358.

(7) Vers 1070 ; n° 283 ; ibid., pp. 348-349 et n° 288 ; ibid., pp. 352-353.

(8) Vers 1087 ; n° 291 ; ibid., p. 355.

(9) Vers 1099 ; n° 281 ; ibid., pp. 343-347.

(10) Talamo (Talemo), par suite de la chute du n final en occitan.

(11) Tomes XIII, XXVII bis, LXII et LXIII.

(12) Dans le texte du manuscrit de la Bibliothèque Nationale, on rencontre aussi Cheminus pour Cheninus (Archives Hist. Saintonge et Aunis, XXX, p. 21).

(13) Canton de Saint-Maixent, Deux-Sèvres.

(14) Dictionnaire Topographique des Deux-Sèvres ; texte de 1533.

(15) Canton de Vouillé, Vienne.

(16) Dictionnaire Topographique de la Vienne.

(17) Canton de la Villedieu, Vienne.

(18) Rédet, Dictionnaire Topographique de la Vienne.

Publié dans le bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome IV, n° 2, 2e trimestre 1979, pp. 47-48.

 

Note de Louis Maurin, dans la Revue de la Saintonge et de l'Aunis, VII, 1981, pp. 128-129 :

" Voies romaines

Tamnum : Une note importante de J. Duguet (42), détruit l'identification, proposée par G. Musset, éditeur du Cartulaire de l'abbaye royale de Saint-Jean-d'Angély, en 1900-1904, du Tamnum de l'Itinéraire d'Antonin Auguste, situé, par hypothèse, à Talmont (sur Gironde) : elle fixait le nom antique de ces grandes ruines romaines, qui s'étendent sur les communes de Barzan et de Talmont, près du moulin du Fa. Cette identification paraissait d'autant plus plausible qu'il est question, dans la charte 452 du cartulaire, d'un molendinum ad tamnum, qui semblait imposer le rapprochement. Dangibeaud avait déjà douté du bien-fondé de la démonstration de Musset (43). J. Duguet montre qu'il est probablement question ici d'un moulin à tan, situé à Saint-Jean. Et il est convaincant ".

Note 42 : renvoi à mon texte.

Note 43 : Ch. Dangibeaud, Talmont-sur-Gironde à travers les siècles, Saintes, 1936, p. 2.