LES TROIS PILIERS À POITIERS

Notes chronologiques

 

L'hôtel des Trois Piliers, bien connu à Poitiers, ne date pas d'hier puisqu'il est attesté au XVe siècle. Il doit son nom à des " piliers ", vestiges d'un arc " romain ", qui constituaient un élément assez remarquable du paysage urbain pour être pris comme repères topographiques. De plus, ils servaient de limite au fief du chapitre de Saint-Hilaire.

Dans la première moitié du XIIIe siècle, on les appelle " piliers de Gautier ". J'ignore de quel Gautier il s'agit et leur environnement nous échappe. Deux siècles plus tard, en 1433, on découvre, à leur contact, un complexe comportant un " hôtel " appelé " maison des Piliers " et une boucherie appartenant au chapitre de Saint-Hilaire. En 1461, il est question d'une " maison des Troys Piliers ", et, en 1481, l'édifice est dit " maison en laquelle pendoit pour enseigne les Trois Pilliers ". L'imparfait ne signifie pas ici que l'enseigne n'existe plus ; on rencontre souvent, à cette époque et plus tard, l'expression " maison ou souloit pendre pour enseigne ", alors que l'enseigne existe bel et bien.

L'abbaye de Luçon y est installée en 1256, par donation ; la désignation de l'immeuble est alors on ne peut plus imprécise : " place ou herbergement ". L'évêché de Luçon, qui a remplacé l'abbaye, y demeure en 1548. Cependant, en 1579, l'évêché semble avoir cédé ses droits puisqu'il est question du " logis et hostel où pend par enseigne les Trois Pilliers qui fut à l'évesché de Lusson ".

Ma collecte de références s'arrête à l'année 1691, avec un texte qui est le seul qui ne soit pas extrait du recueil de " Documents pour l'histoire de l'église Saint-Hilaire de Poitiers ", publié par Louis Rédet dans deux tomes des Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest (MSAO, années 1847 et 1852).


- Vers 1215 : P. Olivier, sous-chantre de Saint-Hilaire, concède à Gilbert Raboin des maisons qui sont près des Piliers de Gautier, au cens annuel de 12 sous poitevins à payer dans les octaves de la saint Hilaire (MSAO, 1847, p. 221-222).

- Novembre 1256 : Guillaume Grossin, habitant de Poitiers, donne à l'abbaye de Luçon "une place ou herbergement " à Poitiers, au lieu vulgairement appelé Piliers de Gautier, dans la censive, seigneurie et district du trésorier, du doyen et du chapitre de Saint-Hilaire, qu'il tient à 12 deniers obole de cens de ces derniers. Le chapitre accepte la donation, l'abbaye devant lui payer le même cens à la Toussaint et, en outre, 20 sous portés à Poitiers à chaque mutation d'abbé (ibid., p. 282-283).

- 29 juin 1433 : transaction entre l'évêque et le chapitre de Luçon, d'une part, et le chapitre de Saint-Hilaire, d'autre part, au sujet du bien ci-dessus.
Le différend dure depuis plusieurs années. Il a été porté successivement devant le sénéchal de Poitou et le parlement. L'évêque et le chapitre de Luçon reprochent au chapitre de Saint-Hilaire d'avoir édifié une boucherie, en appentis à leur " hôtel ", donnant par devant sur " la grant rue par laquelle l'on vait du marché veil au lieu de Saint Hillaire ", tenant d'un bout, du côté de Saint-Nicolas, " au pillier et privées de l'hôtel ", du côté de Saint-Hilaire aux " deux derreniers pilliers " appartenant également à l'évêque, qui joignent l'entrée d'une maison où l'on tenait école.
Pour clore la chicane, un représentant de l'évêque et du chapitre de Luçon et une imposante délégation du chapitre de Saint-Hilaire, en tête de laquelle sont le doyen et le sous-doyen, se retrouvent devant la cour du sceau aux contrats de Poitiers. On a décidé que les choses demeureront en l'état. Le chapitre de Saint-Hilaire ne pourra accroître son emprise ; l'évêque pourra, s'il le désire, hausser le mur sur lequel s'appuie la boucherie, mais non démolir les piliers (heureusement !). En compensation du droit prétendu par l'évêque de Luçon et son chapitre, le chapitre de Saint-Hilaire réduit de 34 sols 7 deniers à 4 sols 7 deniers la somme annuelle de cens et legs que les premiers lui doivent sur des maisons de la rue de la Traverse et des treilles dans le bourg de Saint-Hilaire. Par contre, le cens dû sur " ladicte maison de Luçon appellée la maison des Pilliers ", avec roche (cave), place et jardin dépendants, est maintenu à 12 deniers maille. L'évêque et son chapitre demeurent redevables des 20 sols tournois dus pour cette maison, à mutation de prélat à Luçon (MSAO, 1852, p. 88-91).

- 24 janvier 1450 : " en la grant ruhe de leur dit bourg de Sainct Hillaire dudit Poictiers, par laquelle rue on va des Pilliers à la porte de la Tranchée de ladicte ville " (ibid., p. 107).

- 28 février 1461 : " lequel bourg [de Saint-Hilaire] commance a touchant du palais ancien dit le palays Galienne [les arènes], comprenant la moitié de la maison des Troys Piliers, tirant jusques à la porte de la Tranchée... devant ledit hostel des Trois Piliers... " (ibid., p. 127, 130).

- 25 septembre 1481 : " par la grant rue dudit bourg de Sainct Hilaire, depuys la maison en laquelle pendoit pour enseigne les Trois Pilliers jucques à la porte de la Tranchée " (ibid., p. 169).

- 30 mai 1500 : " à l'entrée dudit bourg [de Saint-Hilaire], au lieu appellé les Trois Pilliers " (ibid., p. 182).

- 1541 : " ils [les membres du chapitre de Saint-Hilaire] disent que ladicte ville est tenue faire et entretenir le pavé de la grant ruhe publicque tendant de l'houstel des Troys Pilliers jucques à la porte de la Tranchée " (ibid., p. 210).

- 25 avril 1548 : Mile d'Illiers, évêque de Luçon, concède à un nommé Jean Jouyse la maison des Trois Piliers, moyennant une rente foncière et perpétuelle de 50 livres tournois (ibid., p. 91, note 1).

- 1er septembre 1579 : " Et, traversant ladicte grand ruhe, se continuent lesdictes bornes audict logis et hostel où pend par enseigne les Trois Pilliers, qui fut à l'évesché de Lusson, et se tiennent les assises dudict bourg et jurisdiction de la court de céans sur la cisterne dudict hostel des Trois Pilliers, la moictié duquel, du costé de la maison feu noble Me Jehan Dupeyrat, est scize ondict bourg, et l'autre costé dudict hostel des Trois Pilliers n'est comprins esdictes bornes dudict bourg " (ibid., p. 270 ; délimitation du bourg de Saint-Hilaire). Pour l'autre moitié, qui est dans la censive royale, voir 1691.

- 7 mars 1617 : dans une transaction entre le trésorier, d'une part, le chapitre de Saint-Hilaire de l'autre, concernant divers sujets de discorde, il est décidé que la ferme de la boucherie joignant l'hôtellerie des Trois Piliers sera perçue pour moitié par le trésorier, qui paiera la moitié des réparations (ibid., p. 305-306).

- 25 août 1621 : autre transaction, entre le chapitre de Saint-Hilaire et les maire et échevins de la ville, notamment au sujet du pavage de " la grande ruhe par laquelle l'on va de l'hostellerie des Trois Pilliers à la porte de la Tranchée " (ibid., p. 321-325).

- 1691 : dans un toisé du fief du roi à Poitiers est mentionné " le logis des Trois Piliers, appartenant à la veuve Vigny, tenant à la boucherie de Saint Hilaire et à la Grande Rue, contenant quatre vingt toizes, estimé à quarante livre la boisselée ", au devoir de 1 sou 4 deniers (Archives Historiques du Poitou, tome LIV, p. 245).

Pour terminer, j'ajouterai quelques détails pittoresques concernant les Trois Piliers comme limite du bourg de Saint-Hilaire. Des procès ont opposé de temps à autre les chanoines au corps de ville et aux officiers comtaux ou royaux, au sujet de leurs droits de justice. Ainsi, au début de 1422, les officiers du comte de Poitou, Charles, dauphin de France et lieutenant général du royaume, cherchent noise au chapitre sur son droit de tenir ses assises aux Trois Piliers. On procède alors à une enquête auprès de témoins idoines. Cette enquête nous permet de constater qu'en face du dernier des piliers en direction du nord, de l'autre côté de la rue, il y a une borne, contre une maison, sur laquelle sont faits les cris publics et proclamations du chapitre.

La borne et les piliers constituent une étape d'un pénible itinéraire suivi par les condamnés en expiation de leurs forfaits. Ainsi, une certaine Guionne Miné, dont la faute n'est pas indiquée, est "menée ", par l'exécuteur de la justice capitulaire, des prisons jusqu'à la borne, puis au dernier pilier, et de là, tout le long de la grand rue, jusqu'à la porte de la Tranchée, copieusement battue tout au long du trajet. Un homme qui a volé de l'argent est "échalé et mitré ", sur une échelle "appouée " (appuyée) contre l'un des piliers ; sa "mitre " est "peinte " pour signifier aux assistants que c'est un voleur d'argent. Il demeure ainsi environ une heure, dit l'un, deux heures, dit un autre, exposé aux quolibets des badauds, puis il est conduit, toujours mitre en tête, à la porte de la Tranchée, et de là, par la rue Gauguier (Jules Ferry), à la porte du Pont-Achard, où sa mitre est jetée à l'eau et où il est expulsé du bourg.

D'autre part, pour leur procession annuelle "parmi leur bourg, le jour de la fête du corps de Jésus Christ ", les "vénérables " se rendent de leur église à celle de Notre-Dame de la Chandelière, passent par la rue de la Traverse, puis la grand rue où, à hauteur de l'hôtel du Mouton, ils obliquent à gauche, pour contourner la pierre limite de fief, traversent la rue en passant derrière un rameau feuillu ou un bâton fichés au milieu pour la circonstance, reviennent sur leur pas au droit des Piliers, et gagnent la porte de la Tranchée, "en signe que lesdits piliers et ladite pierre sont en et de leur bourg et de leur justice et juridiction ".

Quant à l'endroit où le chapitre tient ses assises, qui préoccupe les juges, on constate qu'il change, suivant les circonstances, mais qu'aucun témoin n'a vu le sénéchal juger entre les piliers. C'est que l'espace qui sépare ces derniers est le plus souvent encombré. Ainsi, un sénéchal nommé Jean de Foix officie "en une maison qui est derrière lesdits Pilliers et joignant à iceux et en la court de l'oustel de Luçon, au davant de la citerne, contre le mur du vergier ", parce que "dedans lesdiz pilliers avoit grant quantité de fumiers et de ordures ". Un autre, Pierre Juilly, se heurte à la même difficulté, dont il "se courroça avecques les sergens desdits honourables de ce qu'ils n'avoient netoyé au dedans desdits Pilliers, car il disoit qu'il y eust tenu l'assise " (Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 3e trimestre 1894, p. 480-495).

En somme, la "place " entre les piliers sert de vide-ordures au voisinage, peut-être même au boucher que le chapitre a installé ici, et de décharge pour les écuries. Ce témoignage s'ajoute à de nombreux autres pour nous donner une idée de la propreté des villes au Moyen Âge.

Texte non publié.