La légende de la croix Dandonneau à Montils (Charente-Maritime)

 

 Cette croix se trouve dans la commune de Montils (canton de Pons). Madame Dandonneau, de Lagord, en a demandé l'origine, par l'intermédiaire du quotidien Sud-Ouest. M. Lucazeau, qui est né à Saint-Seurin-de-Palenne, près de Montils, a donné une réponse qui a été publiée par le journal le 8 avril 1978. A cette occasion il a communiqué une jolie légende qui lui a été racontée par son père en 1920.

" Cette croix a été élevée au bord de la route, entre Montils et Rouffiac, à la mémoire d'un marchand de bestiaux nommé Dandonneau qui, rentrant tard de la foire de Pons, les poches garnies d'argent, a été attaqué par des chenapans qui l'assommèrent à coups de gourdin. Se voyant perdu, Dandonneau s'écria à l'adresse d'une troupe d'oies sauvages qui passait : " O, mes pauvres oies, je vois que personne ne peut me prêter secours mais je vous prends à témoin du mal qui m'est fait ". Le lendemain matin on trouva Dandonneau mort au bord de la route et l'enquête qui suivit ne permit pas d'arrêter les assassins. Et on aurait élevé cette croix sur le lieu du crime. Plus tard, dans un café des environs, deux inconnus se seraient montré par la fenêtre une troupe d'oies sauvages en disant : " Tiens ! Regarde les témoins de Dandonneau " ! Ces propos, entendus par d'autres consommateurs, auraient paru suspects et on aurait réussi à les arrêter, les cuisiner, les faire avouer... et les châtier. "

M. Lucazeau a également cité, de mémoire, une inscription gravée sur le fût de la croix : " Cette croix a été élevée par nous, Jean-Pierre Dandonneau, maître maçon à Saintes, en 1626 ". Il s'est demandé si le monument a été érigé par le maçon Dandonneau à la mémoire du marchand Dandonneau on si l'histoire est une légende. Il a ajouté à la fin de sa lettre : "J'ai posé la question aux lecteurs du Subiet".

Pour moi il n'y a pas de doute : il s'agit d'une légende. Je suis allé voir la Croix Dandonneau. Elle est située au carrefour de la voie D 233, qui relie Montils à Rouffiac, et d'une petite route appelée " chemin de Saintes " sur la carte au 1/25.000 de l'IGN (Pons, n° 3-4), à 47 mètres d'altitude. De là, par beau temps, la vue s'étend, au Nord, bien au delà de la Charente et, vers l'Est, se perd dans des horizons lointains. Actuellement la croix est sur un monticule de terre qui a été en partie arasé, entre les deux branches d'une bifurcation du "chemin de Saintes". Le fût, circulaire, n'est plus tout à fait vertical mais l'inscription plus que tricentenaire demeure lisible quoique endommagée. J'ai lu sur le fût

CETE CROIX A ESTE
EDIFFIE PAR MAISTRE
PIERRE DANDONNEA
EN L'ANNEE 1626

Qui était maître Pierre Dandonneau ? Vraisemblablement un habitant de Montils. Si les registres paroissiaux de cette époque sont conservés, on aurait des chances d'y retrouver son nom, et si, comme je le suppose, l'une des branches de la bifurcation est de création récente, maître Dandonneau a pu élever la croix sur son propre terrain. Dans quelles circonstances ? Les croix de carrefour étaient nombreuses et nous ignorons le plus souvent quand et comment elles ont été érigées. L'inscription de celle-ci donne au moins un nom et une date. Il est évident qu'elle est dite " croix Dandonneau " parce que le nom de Dandonneau figure sur le fût. Il me paraît non moins évident que l'histoire du marchand de bestiaux Dandonneau a été brodée sur ce nom. On y voit sans peine une réminiscence de Rabelais : le marchand de bestiaux Dandonneau est le double du marchand de moutons Dindenault, de Taillebourg, qui a été grugé par Panurge dans des circonstances bien connues. Il faudrait aussi rendre compte du thème du témoignage des oies. Sur ce point la parole est aux spécialistes des légendes populaires.

Publié dans la revue de la Société d’Études Folkloriques du Centre-Ouest, tome XIII, 2e livraison, mars-avril 1979, p. 122-124, avec photo de la croix.