Mesures de la châtellenie de Chauvigny

 

Cette note n'a pas la prétention de définir toutes les anciennes mesures usitées à Chauvigny depuis le XIe siècle. C'est une synthèse des renseignements fournis par quatre documents : un compte de recettes et de dépenses pour la châtellenie d'Harcourt, de l'an 1430, présenté par un receveur nommé Mathelin Laurens (1), un registre de déclarations des cens et des rentes dont étaient grevés les immeubles de la ville et des faubourgs en 1553 (2), un dénombrement du fief du chapitre local daté de 1566 (3) et un " terrier " de la baronnie composé entre 1778 et 1780 (4). Le compte de 1430 met en évidence l'existence de mesures de capacité officielles, définies par le seigneur haut justicier. Le registre de 1553 complète notre documentation sur ces mesures, qui apparaissent organisées en un système cohérent. Les mesures de superficie, que nous saisissons à partir de 1566, sont en corrélation avec les précédentes, autrement dit basées à l'origine sur des quantités de semence. Cependant, depuis 1553, une mesure approximative, appelée journal, qui se définit en quantité de travail, nous apparaît très usitée.

Mesures de capacité

En 1430 :

Mathelin Laurens signale que le moulin de Miller, sis en Barrières, est baillé à ferme à un meunier qui doit chaque année environ 24 mines de froment et autant de " mouture ", à livrer en quatre termes.

Le même remet par fractions les produits du fief au seigneur, souvent à l'hôtel de la vicomté, à Châtellerault. C'est ainsi qu'il note avoir livré 5 setiers et 12 boisseaux d'avoine, à la mesure de Châtellerault, "qui valent 7  mines et 7 boisseaux à la mesure de Chauvigny".

Le boisseau apparaît ainsi comme l'unité de base dans le système de chaque châtellenie. Si ces mesures sont les mêmes qu'à la Révolution, on peut calculer la valeur de la mine de Chauvigny. En effet, on sait qu'en 1789 les deux boisseaux sont identiques, valant chacun 1, 96 décalitre et qu'alors le setier de Châtellerault vaut 16 boisseaux (5). Ainsi, 5 setiers et 12 boisseaux de Châtellerault représentent (16 boisseaux x 5) + 12 boisseaux = 92 boisseaux communs. La mine de Chauvigny vaut donc (92-7) boisseaux / 7 = 12 boisseaux. L'équivalence est approximative, à 1/7 de boisseau près.

En 1553 :

Le document confirme comme unité courante le boisseau, appelé aussi boicellot : - rente de 4 boicellots de froment (HV 43) ; rente de 4 boisseaux de froment, mesure de Chauvigny, d'après un déclarant, de 4 boicellots d'après un autre (HV 44) ; rente de deux boicellots de froment (BV 322); - rente de 8 boicellots de froment, mesure de Chauvigny (F 119) ; - cens et rente de 7 sous 6 deniers, 1 poule et 4 boisseaux de froment (BV 142); rente de 6 boisseaux de froment (F 117).
L'exemple de HV 44 montre que boisseau et boicellot sont synonymes. On remarque que plusieurs rentes de 4 boisseaux ou plus sont exprimées en boisseaux et non en son multiple, la bétuze, mais un tel fait se constate ailleurs : on a tendance à utiliser la mesure de base quand le nombre n'est pas excessif.

En effet, le multiple immédiat est la bétuze, valant 4 boisseaux : - rente de 1 bétuze de 4 boisseaux de froment (HV 53) ; rente de 1 bétuze de froment, mesure de Chauvigny (BV 93); rente de 1 bétuze de froment, mesure de la ville (BV 288) ; rente de 1 bétuze de froment (BV 322) ; rente de 4 bétuzes de froment (F 85) ; rente de 1 bétuze de froment au chapitre, à la saint Michel, la bétuze valant 4 boisseaux, et rente de 1 bétuze de froment à messire François Gaschard, chapelain de la chapelle St-Eutrope en l'église St-Léger, au même terme (F 108) ; rente de 3 bétuzes de méture due par l'évêque au chantre du chapitre, sur son moulin de St-Léger (folio 90 verso).

Le setier, qui vaut 8 boisseaux, n'est désigné qu'une fois, parce que les rentes sont pour la plupart inférieures au setier : - maison et appartenances devant une rente de 4 boicellots de froment au curé de St-Martial, à la Toussaint. Les vicaires de St-Martial, qui déclarent pour le curé, mentionnent que la rente due à la cure fait partie d'une rente de 1 setier de froment, savoir 8 boicellots, dont les 4 autres sont dus sur une autre maison.

Enfin, la mine n'est employée qu'à propos de rentes importantes dues par l'évêque baron : - 3 mines de méture d'une part, 3 mines et 4 boisseaux de froment d'autre part, dus au chapitre sur le château d'Harcourt ; 1 mine sur le moulin de Miller et 1 bétuze sur le moulin de Rochereau, dues au même chapitre.

En résumé, en tenant compte des enseignements des deux sources, les mesures de capacité sont le boisseau, la bétuze qui vaut 4 boisseaux, le setier qui vaut 8 boisseaux et la mine qui vaut 12 boisseaux.

Mesures de superficie

En 1553 :

Dans le registre d'août 1553 apparaissent la boisselée et la bétuzée, qui correspondent au boisseau et à la bétuze, et le journal.

Boisselée : - une pièce de terre située sur les Terriers contenant une grande boisselée (HV 121); - jardin contenant 1 boisselée ou environ (BV 221) ; - chènevière contenant ½ boisselée (F 74) ; - pièce de chènevière d'environ "4 boisselées à semer chenevoix" (F 142).

Bétuzée : - lieu appelé le Champ Balavoine, contenant environ 4 bétuzées de terre (F 85) ; - pièce de terre appelée Tureluret, partie en vigne et partie en labourage, contenant 3 bétuzées de semence ou environ (D 13).

Journal : - deux pièces de terre, l'une appelée Tureluret, l'autre, sise au terroir de Saint-Flovier, qui a été plantée en vigne, contenant quatre journées d'homme ou environ (BV 5) ; - petit casson de pré d'environ "un quart d'un journau de faucheur" (F 142) ; - maison appelée la Grande École, avec 6 journaux de vigne attenants et jardin (D 7). Pour BV 5, " journée d'homme" est l'équivalent de " journal ". On constate que, pour le morceau de pré, le journal est la superficie fauchée en une journée par un homme.

En 1566 :

Dans le dénombrement du fief du chapitre, s'ajoute la minée, qui correspond à la mine.

Boisselée : - une pièce de terre assise au terroir de Venagent, partie en pré, partie en chènevière, contenant 2 boisselées ou environ ; - au terroir de la Cocagne, 3 boisselées de terre ou environ, tant en labourage que vigne ; - deux pièces de terre assises en Clos Ragond, contenant 12 boisselées ou environ, l'une plantée en vigne, l'autre en terre labourable.

Bétuzée : une pièce de terre appelée les Bois à la Jone, contenant tant en terre que bois 3 bétuzées ou environ.

Minée : - trois pièces de vigne assises en Pressou, d'un seul tenant, contenant 2 minées de terre ou environ ; - le lieu des Peux, assis en la paroisse Saint-Martial, contenant 2 minées de terre ou environ, en vignes, terres labourables et brandes ; - le lieu appelé le Bois Sénebaud, contenant 3 minées de terre ou environ, qui consiste en maisons, vignes et terres labourables ; - dix minées de terre ou environ, plantées en vignes, appelées le Clos d'Harcourt, tenant d'une part au chemin de Chauvigny au Bois Sénebaud, d'autre au chemin de Chauvigny au Breuil et au Champ Chevrer, avec une pièce de terre contiguë ; - une pièce de terre contenant 2 minées ou environ, tant en taillis que terre labourable, appelée les Chaumes d'Aillé, assise près de la métairie d'Aguzon ; - un mas de terre contenant 10 minées ou environ, appelé la Brosse, sis en la paroisse de Jardres.

Journal : - une pièce de vigne et plante que Pierre Thévenet tient du chapitre au cinquième des fruits, contenant 25 journaux d'homme de besoche ou environ, appelée les Pierres Plates.
Le journal est donc ici la superficie de vigne travaillée par un homme en une journée, avec la houe.

En 1778-1780 :

Dans le terrier de la baronnie, on rencontre encore la boisselée et le journal. La bétuzée et la minée ne sont pas mentionnées. Par contre apparaît la chaînée.

Chaînée : - petit jardin de 1/2 chaînée (HV 8) ; petit jardin contenant environ 4 chaînées, clos de petits murs (HV 35) ; petit jardin de 1/2 chaînée (BV 103) ; petit emplacement de terrain vague, de 1 chaînée (BV 133) ; petit jardin de 1 chaînée (BV 135) ; petit morceau de pré d'environ 1 chaînée (BV 248) ; petit jardin clos de murs à pierres sèches, contenant environ 1/2 chaînée (F 23) ; petit jardin en terrasse en forme de litre, de 1 chaînée (F 47).
La chaînée est un carré d'une chaîne de côté. D'après le "terrier", la chaîne de la baronnie comprend 25 pieds, ce qui représente 0,3248 m x 25 = 8,12 m. La chaînée mesure donc 65,95 m2. Elle s'emploie évidemment pour de petits immeubles, surtout des jardins (de ½ chaînée à 4 chaînées environ, soit de 33 m2 à 264 m2 environ).

Boisselée : - " clos de la Cueille, au dessus de la seigneurie d'Artiges, fermé de murailles, contenant 12 boisselées mesure de Chauvigny, à 16 chaînées par boisselée et 25 pieds par chaînée, partie en vigne, partie en taillis et "acoust" et partie en terre labourable (F 4); - "closure" fermée de murs, de 6 à 7 boisselées, mesure de la baronnie, à 16  chaînées par boisselée et 25 pieds par chaînée, partie en vigne ou râteaux, jardins ou chènevières, bois taillis et "acoust", partie en pentes et coteaux, au lieu nommé le village de la Chaume du pont, au dessous des Guiraudières (F 9).
La boisselée équivaut donc à 16 chaînées, soit 65,95 m2 x 16 = 1055,21 m2 ou 10, 55 ares environ. Elle s'applique à toute terre, quelle que soit son utilisation, la plus petite terre que nous ayons repérée mesurant 1/8 de boisselée, soit environ 130 m2. Les exemples sont très nombreux.
Comme les autres, les évaluations en boisselées sont le plus souvent approximatives. Nous n'avons relevé qu'une évaluation exacte : " emplacement au bout du pont ruiné, anciennement nommé la place de la Chaume du pont, qui était en pré et est actuellement en peupleraie, au milieu duquel était le bout ou culée du pont actuellement totalement démoli, mesurant 1 boisselée 14 chaînées 1/3
 " (F 2), soit près de 2 boisselées. Dans les autres cas, on mentionne : environ 1/3 de boisselée (BV 162) ; ½ boisselée (BV 240) ; environ 1/8 de boisselée (BV 241) ; 1 boisselée ½ (BV 242) ; pré d'environ 1 boisselée (BV 247).

Journal

Cette mesure est très usitée, quoique non officielle : nous n'avons rencontré aucun cas de référence à une mesure de la baronnie.

Pour les jardins, la mention " journal de bêcheur ", n'est pas rare (BV 1, BV 31, BV 70, BV 99). Ce journal est la superficie bêchée en une journée par un homme.
Pour les vignes, il n'y a pas de référence à l'instrument utilisé : " vigne et râteaux, où il y avait anciennement une maison, au lieu nommé la Clouterie, mesurant 2 journaux " (F 38) ; " terre plantée en vigne, de deux boisselées qui composent quatre journaux, au lieu nommé les Sables, autrement la vallée de Gault, près la croix Mayaud (F 34). Cette dernière équivalence fixe le journal de vigne à ½ boisselée, soit 5 ares 27. L'équivalence est évidement approximative.
Pour les prés, nous n'enregistrons le journal qu'une fois, sans mention de faucheur : " petit morceau de pré d'environ 1/8 de journal, en forme de triangle ou pointe, situé en la ville, au lieu nommé les Marais (BV 249).


Ainsi, à Chauvigny comme en beaucoup d'autres lieux, des mesures de superficie se référant à la quantité de semence ont été en concurrence avec des mesures prenant en compte le temps de travail en journées. Ce sont les premières, boisselée, bétuzée, minée, qui se sont imposées comme mesures officielles. Cependant, le journal, appelé localement journau, s'est maintenu dans l'usage commun, pour les terres travaillées à la bêche, à la faux ou à la houe. La bétuze valant 4 boisseaux, la bétuzée peut être estimée à 4 boisselées, soit 42,20 ares. La mine valant 12 boisseaux, la minée égale 126,60 ares, ou 1,266 hectare. Quant à la seterée, que nous n'avons pas rencontrée, si elle a été usitée elle devait valoir 84,40 ares.

Le mot boisselée était encore usité récemment, sous la forme " bosselée ". La boisselée de l'Ancien Régime ne dépassant que de peu 10 ares, on parlait de " bosselée " pour une superficie de 10 ares. Quant à la notion de " travail exécuté à bras pendant une journée ", elle s'est maintenue parallèlement. Mon grand-père disait couramment, en rentrant à la maison, le soir, qu'il avait fait une bonne journée de vigne, avec son " pic ".

Notes

1. Voir H. Beauchet-Filleau, Pièces inédites ... concernant le Poitou et les Poitevins, Paris, 1870, p. 50-79.

2. Voir Chauvigny en 1553; Soc de recherches de Chauvigny, Dossier du Pays Chauvinois n° 1, année 1992.

3. Voir J. Duguet, " Le fief du chapitre de Saint-Pierre de Chauvigny en 1566 et 1583 ", dans Le Pays Chauvinois, n° 19, décembre 1980, tome III, p. 26-29.

4. Voir Chauvigny en 1778-1780, d'après le terrier de la baronnie; Soc de recherches de Chauvigny, Dossier du Pays Chauvinois n° 3, année 1995.

5. Voir Max Aubrun, " Boisseau et boisselée" à la fin du XVIIIe siècle dans la Vienne ", dans Le Pays Chauvinois, n° 20, 1981, tome III, p. 64- 68.

Non publié.