LES NOMS DES RUES DE ROCHEFORT

 

D'une façon générale, les noms des rues se sont dégagés au terme d'un processus souvent très long de décantation. En effet, pendant des siècles, chaque habitant a désigné sa rue selon sa perception personnelle de " l'environnement " et les notaires chargés de rédiger les actes concernant les maisons ou les terrains s'en sont tenus, le plus souvent, aux localisations exprimées par les intéressés. A Rochefort, lors de la structuration du faubourg, à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, on identifie généralement les rues par tenants et aboutissants, selon des perspectives qui surprennent parfois et en des termes qui ne sont pas toujours immédiatement clairs pour l'homme de la fin du XXe siècle. Voici quelques exemples, parmi les plus faciles à interpréter :

- pour la rue Gambetta : "grand chemin qui conduit de Rochefort à la Rochelle" (15 octobre 1691).
- pour la rue du 14-Juillet : "chemin qui va de l'église au village des Archambeau" (23 octobre 1691); "chemin qui va de l'église au village des Bouinots" (1er septembre 1692); "rue ou chemin de Soubise" (28 janvier 1697).
- pour la rue Pasteur : " rue qui conduit du faubourg à la forêt" (10 avril 1698); "rue qui conduit de l'église Notre-Dame au moulin du Bois et à la forêt" (6 juillet 1698).
- pour la rue Voltaire : " rue commencée qui conduit à la forêt" (25 juin 1692); "rue qui conduit du chemin de l'église aux Broussailles à la forêt" (1er avril 1697).
- pour la rue du 4-Septembre : " rue nouvellement faite" (26 mars 1693); "rue neuve" (13 septembre 1695); "rue qui conduit de la grande rue du faubourg de Rochefort à la forêt" (5 mars 1698).

Cependant, apparaissent plus ou moins tôt des dénominations qui font référence à des aspects ou des caractéristiques des voies. Ainsi, la rue Gambetta devient "grande rue du faubourg" (27 juin 1695), la rue du 14-Juillet "rue des Moulins" (12 décembre 1723), la rue du 4-Septembre "rue de la Barrière" (30 septembre 1721). A la fin de l'Ancien Régime, les noms de ce genre ont fini par s'imposer dans l'usage commun.

Pour les XIXe et XXe siècles, la dénomination étant de la compétence des conseils municipaux, on pourrait penser qu'il suffit de feuilleter les registres des délibérations de ces conseils pour connaître les dates et les motifs des décisions. En fait, les raisons des choix sont rarement indiquées. Robert Allary a pu le constater quand il a fait des recherches pour son ouvrage intitulé "Histoire des rues de ma ville". Il a aussi constaté qu'il n'y a aucune documentation pour certaines rues, et, pour d'autres, un certain flottement. C'est le cas pour la rue Dorée, dont il a déniché le vrai nom : rue d'Auray. En l'occurrence, les Rochefortais ont été victimes d'une caractéristique de leur parler : ils ne font pas la distinction entre les sons è et é. Cette carence de la documentation est, dans une certaine mesure, la bienvenue pour les chercheurs, car elle leur permet d'exercer leur sagacité, mais elle révèle aussi la négligence de secrétaires de séances qui n'ont probablement pas le sens de l'histoire.

C'est vers la fin du XVIIIe siècle qu'il a fallu attribuer aux rues des noms officiels, dans certaines agglomérations. En général, on a conservé les noms usuels, de sorte que les habitants n'ont pas été perturbés. C'est le cas à Rochefort. A partir de la Révolution, qui a fait table rase de nombre d'usages séculaires, l'habitude s'est prise de renommer les rues, et les conseils municipaux successifs y sont allés chacun de leurs innovations, à commencer par les rues dédiées au monarque ou à l'institution républicaine, selon les circonstances. D'une façon générale, aux XIXe et XXe siècles, les noms de personnages se sont imposés, avec une telle constance que ce qui était à l'origine un mouvement, parmi d'autres, d'une période troublée, est devenu pratique courante, et que des gens peuvent s'étonner aujourd'hui que tel ou tel personnage n'ait pas encore été honoré d'une plaque à son nom.

L'impressionnante liste d'anciens noms constituée par Alain Durand met en évidence l'importance des mutations dans les deux derniers siècles. Elle incite à rechercher les causes et les étapes éventuelles de ces changements. C'est ce que j'ai essayé de faire, à l'aide des relevés de Robert Allary dans l'ouvrage mentionné plus haut, bien conscient, cependant, des imperfections de mon essai. Il faudrait rechercher le plus grand nombre possible des documents qui comportent des noms de rues et ceux-ci sont très nombreux. En y regardant de très près pour certaines voies, Alain Durand a d'ores et déjà constaté des incertitudes, des hésitations, voire des contradictions, qui devraient inciter les chercheurs à une étude systématique. Celle-ci s'avérerait probablement très instructive sur les comportements et les perspectives des Rochefortais d'autrefois et d'aujourd'hui. Elle devrait mettre en évidence, d'une part les troubles causés par les changements, d'autre part le maintien prolongé de noms anciens dans l'usage courant. C'est ainsi que le nom des Petites Allées était encore très usuel il y a peu, un siècle après que cette modeste voie ait été vouée à l'amiral Courbet.

Les noms en 1789-1790

A l'intérieur des murs, on compte neuf noms descriptifs : des Fonderies, des Trois Maures et de Loye, des Mousses, du Port, des Vermandois, des Champis, des Orphelines, des Vivres, du Rempart; autant de noms de saints : Saint-Jacques, Saint-Pierre, Sainte-Catherine, Saint-Paul, Saint-Gabriel, Saint-Louis, Saint-Michel, Saint-Charles, Saint-Hubert; deux noms de complaisance: Dauphine et Royale; deux noms de direction : de Martrou, de la Forêt; un nom d'origine incertaine : la Madeleine. Dans le faubourg, huit noms d'origine populaire: Neuve, du Chêne, Grande Rue, Sous les Treilles, Notre-Dame, des Dix-Moulins, de la Barrière, Pas-du-Loup.

Les noms descriptifs de la ville semblent d'origine populaire, car ils font référence à des établissements connus situés dans ces rues, à des enseignes d'hôtelleries, à des élément essentiels d'une ville portuaire close. Par contre, on est surpris du nombre de rues portant des noms de saints, qui ne correspondent pas à des églises, chapelles, ou autres fondations ecclésiastiques. A notre connaissance cette question n'a pas reçu de réponse ferme.

Quant aux rues du faubourg, les Dix-Moulins, Notre-Dame et Grande-Rue sont limpides pour qui connaît quelque peu l'aspect de ce faubourg dans le dernier siècle de la monarchie. Rue-Neuve l'est moins, car cette voie existait à la fin du XVIIe siècle, alors désignée autrement. La barrière qui a donné son nom à la rue actuelle du 4-Septembre, n'a pas été identifiée, et le pas-du-loup, quoique pittoresque, attend une explication. Il faut espérer que les dépouillements entrepris par Robert Fontaine, pour étudier la création et l'évolution du faubourg à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, apporteront quelque lumière sur ces points.

L'effervescence révolutionnaire

A Rochefort, les débuts de la Révolution sont marqués par des changements inspirés par l'actualité. En 1791, l'émotion causée par la mort de Mirabeau, le 2 avril, se traduit par la mutation de la rue Saint-Charles en rue Mirabeau, le 30 du même mois. En 1792, un fait d'armes de Dumouriez à Virton (au Luxembourg) chasse Saint-Hubert qui est remplacé par Virton. Cependant, dans la même année, se manifeste un rejet des institutions monarchiques par l'éviction des Champis au profit des Enfants de la République, tandis que les Jacobins sont hissés au pinacle, au détriment des Charpentiers.

La grande année est 1793, qui s'attaque délibérément à la "tyrannie " et au " fanatisme ". La première est bannie de la rue Royale, qui devient rue de la République, et de la rue Dauphine, qui se mue en rue des Fédérés. Le second, qui porte déjà en déficit Saint-Charles et Saint-Hubert, perd Saint-Pierre remplacé par Marat, Saint-Michel par l'Égalité, Saint-Louis par la Montagne, Saint-Jacques par Lepeletier (de Saint-Fargeau), régicide notoire, assassiné par un ancien garde du corps de Louis XVI qui voulait venger son maître. Cette année 1793 inaugure aussi les dates comme noms de rues : les Vermandois cèdent la place au 31 mai, jour où Marat est blanchi des accusations de ses détracteurs. De plus, les Sans-Culottes sont substitués aux Mousses et la place des Capucins devient place de la Liberté.

L'année 1795 est marquée par une réaction contre les excès de la période précédente. Lepeletier cède la place à l'Amitié. Dans une même séance, le 15 février, Marat est chassé deux fois : son nom disparaît au profit de Fleurus et les Vermandois sont rétablis au détriment du 31 mai. Les Jacobins s'inclinent devant la Loi et la Montagne devant la Convention.

L'épisode révolutionnaire apparaît ainsi comme particulièrement novateur en toponymie urbaine. Il introduit dans les noms des rues les groupements politiques, les clubs, les événements jugés comme d'intérêt national, et aussi des concepts, comme république, liberté, égalité, qui manifestent une certaine forme d'idolâtrie substituée au culte des saints. Les générations suivantes retiendront surtout les noms de personnages, dont la multiplication transformera les rues en petits panthéons.

Le premier Empire

Il ne semble pas qu'il y ait de changements avant 1806. Cette année-là sont rétablis Saint-Charles, Saint-Pierre, Saint-Michel, Saint-Louis, Saint-Jacques et les Capucins; l'ancienne rue Royale est appelée de l'Arsenal. En 1808, l'ancienne rue Saint-Louis est dédiée à Napoléon et l'ancienne rue Dauphine à l'impératrice. Cependant le nom de Saint-Louis refait surface le 2 juillet 1812, pour des raisons que nous ignorons. En exhumant une correspondance administrative de cette époque, Alain Durand a mis en évidence les difficultés d'application de directives venues d'en haut.

La restauration

Dès 1815, la monarchie revenue avec les Bourbons range la rue de l'Arsenal et la rue de l'impératrice dans les cartons de l'histoire et rétablit la rue Royale et la rue Dauphine. La documentation de Robert Allary se réduit à cette seule date pour la période, mais il est probable qu'avant 1830 des noms de saints sont rétablis, qu'on retrouve plus tard.

La monarchie de Juillet

Le changement de régime provoqué par les Trois Glorieuses profite à La Fayette et à Audry de Puyravault, qui se voient attribuer, le premier la rue Dauphine, le second la rue Saint-Charles, en une même promotion, le 30 août 1830, un mois après l'insurrection parisienne à laquelle ils ont pris une part active. La même année, la place des Capucins devient place d'Armes. La monarchie de Louis-Philippe est par ailleurs une période de calme à Rochefort. Les seules transformations se situent le même jour, 6 avril 1845, et sont réalisées dans le même esprit : honorer des personnalités locales. C'est ainsi que la place d'Armes devient place Colbert, la place des Fonderies place Dupuy, la rue des Orphelines rue Bégon, l'ancienne rue des Champis rue Latouche-Tréville, la rue du Jardin Botanique rue Audebert. Ces appellations, exemptes de prosélytisme, se sont maintenues jusqu'à aujourd'hui.

La révolution de 1848 et le Second Empire

L'éphémère Seconde République, proclamée le 24 février 1848, s'installe dans la rue Royale le 27 avril, mais ne laisse pas d'autre trace dans la toponymie locale. Le Second Empire, qui lui succède, ne peut faire autrement que d'effacer la République, mais, au lieu d'aduler le prince, il restitue la rue à l'Arsenal, le 8 mai 1852. Pour le reste, il se détermine pour des noms immédiatement clairs, dans le faubourg qui s'étoffe. En 1855, c'est la rue du Rocher, qui conserve le nom du village qu'elle traverse. En 1856, c'est la rue du Cimetière, nouvelle alors, que les habitants n'ont probablement pas eu le temps d'appeler "rue du Trop Tôt Venu", comme ceux de Fouras, qui ne manquaient pas d'esprit. La même année, c'est la rue du Breuil et la rue Traversière. En 1856 également, est officialisé le nom de Sainte-Sophie, donné en 1850 à un lotissement de la rue des Dix-Moulins. En 1860, le nom du village des Frélands est retenu pour une impasse. Le 9 septembre 1861 est baptisée l'avenue Notre-Dame, qui conduit de la grande rue du faubourg à une nouvelle église consacrée le 1er juillet précédent. En 1868, c'est la rue de la Belle-Judith qui fait son entrée sur le plan de la ville, parce qu'elle monte vers le "village" du même nom.

La Troisième République jusqu'en 1900

Les trente premières années de la Troisième République sont marquées par une vingtaine de nouveaux noms. A l'exception de deux, ce sont des noms de personnages, d'horizons divers. Chanzy ouvre le bal en 1872, suivi par Roy-Bry, Clémot et Lesson, en une promotion, le 24 mai 1879, Bellot en 1882, Gambetta, Denfert-Rochereau et Toufaire en 1883, Victor Hugo et Courbet en 1885, Constantin, Lefèvre, Masquelez et Reverseaux le 21 décembre 1887, Dulaurens, Gauffier, Guesdon, Krohm, Colbert de Terron et Sadi Carnot en 1894, Renaudin en 1899. Entre temps, l'avenue de la Gare a fait son apparition, en 1878. La République, occultée depuis 1852, refait surface en 1899 seulement, mais dans l'ancienne rue des Fonderies, abandonnant ainsi la voie royale qui conduit à l'arsenal.

Les années 1900-1902

Elles méritent d'être examinées à part, car elles atteignent le paroxysme dans la manie du changement. A la séance du 12 novembre 1900, un certain Jentet présente, au nom de la commission des beaux-arts, un rapport au conseil municipal qui prévoit le remplacement de deux bonnes douzaines de noms en trois ans. Il s'agit de faire disparaître "tous les noms de saints et tous les noms vagues et sans signification". Séance tenante, on désigne ainsi dix rues. Les autres n'attendent pas deux ans : la seconde fournée est du 5 février 1902.

Les saints sacrifiés sont Anne, Catherine, Gabriel, Honorine, Jean, Louis; Notre-Dame n'est évidemment pas épargnée. Les noms "vagues et sans signification" sont plus nombreux : noms de personnes, Camille, Gléneau, Jacob; noms populaires traditionnels du faubourg, Barrière, Chante-Alouette, Chêne, Dix-Moulins, Neuve du Faubourg, Pas-du-Loup, Quéreux, Traversière... Un véritable massacre. La plupart des noms nouveaux sont des noms de personnages, dont certains, d'ailleurs, sont révélateurs de la tendance politique du conseil municipal. Cependant on remarque deux dates, 14 juillet et 4 septembre, deux villes, Bazeilles et le Caire, et un trait d'esprit : Camille est remplacé par Camille Desmoulins. Ces excès n'échappent pas à l'érudit historien Louis Audiat, qui, de Saintes, lance une violente diatribe en direction de Rochefort. A propos de la nouvelle rue Camille Desmoulins, il s'exclame : "Paris avait déjà fait de la rue Denfer la rue Denfert-Rochereau, et le calembour n'en était pas plus spirituel !".

De 1904 à 1938

Est-ce le sentiment de cette exagération qui provoque un ralentissement ? Toujours est-il que, entre 1902 et 1918, on ne compte que trois nouveautés : en 1904 sont promus Barbrau, Bourgelat et Pottier, ce dernier au détriment du Cimetière. La promotion la plus étoffée est celle de 1938 : Bénès, Bert, Caillé, Curie, Guynemer, Mériot, Vaillant. A cette occasion le nom du village des Bons est rayé du plan de la ville. En 1926, on sauve le nom de la Filauderie, mal transcrit Philaudrie et grandement déplacé, mais, parallèlement, on remplace l'Abreuvoir par Roux, en 1932. Les femmes ne sont guère à l'honneur en ce temps-là; cependant Jeanne d'Arc profite de la célébration du 500e anniversaire de la prise d'Orléans, en 1929, pour se rappeler au bon souvenir de tout un chacun. On remarque d'autre part que les conseillers en place en 1930 remplacent par la Marine le Caire choisi par ceux de 1900. Ces derniers n'auraient-ils pas pris la précaution de justifier leur choix, à l'intention des générations futures ? (1)

L'Etat Français et les Républiques

Après la défaite de 1940, le brusque changement de régime se traduit par l'effacement de la République au profit de Pétain, le 20 mars 1941. Le même jour, Jaurès, qui a été promu en 1920, doit céder la place à Lyautey, et Salengro est chassé de la rue du Breuil, où il a été installé en 1936. Bien entendu la République revient le 19 septembre 1944, alors que Jaurès reprend sa place au détriment de Lyautey.

Les noms de personnalités continuent leur progression, à tel point qu'il serait fastidieux d'en décliner la liste. On ne signalera que quelques faits. La rue de la ville la plus prestigieuse a changé de nom pour la sixième fois, le 16 novembre 1970, après la mort de de Gaulle. Le nom de l'Arsenal a refait surface, mais déplacé dans l'ancien arsenal. Deux nouvelles dates ont fait leur apparition, en 1973, sur la route du Breuil : 8 mai 1945 et 19 mars 1962. La même année s'est manifesté, semble-t-il, un certain penchant pour le "régionalisme" ambiant : la route de la Rochelle a été appelée avenue d'Aunis. On est revenu aux directions, avec l'avenue de Torrelavega, qui fonce plein sud, à travers le marais; mais était-ce vraiment l'intention des décideurs ? Par contre la rue de Soubise, qui conduisait bien à Soubise, devenue "sans signification " après l'abandon du bac sur la Charente et l'ouverture d'une rocade qui l'a obstruée, a été sacrifiée. Il s'en est suivi une polémique assez pénible, qui a mis en évidence un manque de concertation et une différence fondamentale de points de vue, entre la commission municipale d'une part, les habitants de l'autre. Pour une raison qui n'est pas évidente une petite rue proche du cimetière de la Marine a été attribuée à Nicolas Chauvin, personnage de théâtre qui est loin de faire l'unanimité, même si des encyclopédies du XIXe siècle l'ont fait naître à Rochefort, où des gens sérieux l'ont recherché en vain.

Les nouveaux ensembles, qui se sont succédé à un rythme soutenu, ont sollicité l'imagination des élus responsables des dénominations, leurs voies étant parfois nombreuses et très courtes. C'est ainsi que sont apparus des groupements plus ou moins homogènes. Les roses et les hortensias égaient depuis quelques années un lotissement proche de l'avenue Diéras; mais il ne s'agit pas vraiment d'une innovation, la rue des Fleurs datant de 1867. Les alentours de l'avenue du Bois d'Amourette sont devenus le rendez-vous d'une multitude d'oiseaux, mouettes et goélands, arrivés en voisins, mais aussi pélicans et albatros, qui ont dû faire pas mal de chemin. La fantaisie s'est donné libre cours pour les petites voies du "village Libération", où on rencontre, pêle-mêle, marais, ponton, tramail, anguilles, dorades, sandres, bedjars, grenouilles, vermée... Qui a conçu cet ensemble, très "couleur locale" et presque complet, où il ne manque guère que les cagouilles, les piballes et la chaudrée ?

Ainsi, dans la partie ancienne de l'agglomération, la toponymie rochefortaise se présente essentiellement comme une toponymie de décision, qui a transformé les rues en galerie de portraits de styles variés. C'est un exemple de ce que peuvent engendrer le prosélytisme politique ou idéologique, l'habitude de promouvoir des personnages d'horizons divers, la satisfaction de désirs de groupements, de familles ou de gens influents.

Certes, la toponymie de la fin de l'Ancien Régime n'était pas très riche, Rochefort étant une fondation récente, dont les rues anciennes, peu nombreuses, ne datent que du XVIIe siècle, mais il ne reste de ces temps que deux ou trois noms de petites voies et quelques autres gravés dans la pierre. Quant au faubourg, qui s'était créé une toponymie elle aussi limitée mais qui en valait une autre, il a été vidé de sa substance, en particulier par l'aveuglement de la période 1900-1902. Il n'y demeure guère que des impasses pour avoir gardé leurs dénominations, derniers vestiges d'un temps où les noms des voies appartenaient aux habitants. Dans l'ensemble, ce sont les régimes républicains, connus par ailleurs pour leur prosélytisme, qui se sont montrés les plus destructeurs.

Cette situation justifie amplement les efforts entrepris par l'A.R.C.E.F. en faveur des noms anciens. La toponymie urbaine fait partie du "patrimoine", au même titre que les vieilles pierres. Malheureusement, elle ne peut être restaurée, comme le sont certains monuments. L'A.R.C.E.F. fait le maximum en ce domaine, en mettant en valeur les noms gravés dans la pierre. Les amateurs d'ancienneté lui en sauront gré, et en particulier à Alain Durand, dont la perspicacité, la méthode et la patience ont permis cette publication.

 Introduction à Alain Durand, Les anciens noms de rues de Rochefort, ARCEF et Société de Géographie de Rochefort, 1995, p. 3-8.

Note

(1) En février 2000, Alain Durand a trouvé le compte rendu de la délibération du 16 avril 1900, relatif au changement de nom de la rue du Caire. Le voici :

 "M. Flottes, au nom de la Commission des Finances, donne lecture du rapport suivant :

Messieurs
La rue du Caire, bien qu’elle évoque une ancienne victoire des armées françaises aspire, semble-t-il, à changer de nom : vous savez pourquoi.
Il y a quatre ans environ, le Conseil Municipal avait donné satisfaction à une pétition de ses habitants, et décidé que la rue du Caire porterait le nom d'une personnalité que sa mort avait rendu célèbre ; pour épargner toutes les susceptibilités, on avait songé à un étranger, et choisi l'italien Mattéotti. Bien que cette délibération n'ait pas été abrogée, elle ne fut jamais exécutée, plusieurs personnalités ayant regretté qu'à une rue française on donnât un nom italien.
Si bien qu'une nouvelle pétition est parvenue revêtue de nombreuses signatures, et sollicitant du Conseil Municipal un autre nom (n'importe lequel) que celui de rue du Caire.
Votre Commission n'a pu adopter aucun nom de personne, elle a cherché des noms empruntés à la situation de la rue, comme rue du Midi, rue du Polygone ou rue de la Marine Nationale ; cette dernière proposition a réuni hier la majorité.
Toutefois, je crois que certains de nos collègues projettent de lui attribuer pour nom une date historique comme le 4 août ou le 11 novembre. C'est au Conseil qu'il appartient de trancher cette question.
Le Conseil, après avoir délibéré,
Adoptant la proposition de la Commission, décide de donner à la rue du Caire le nom de «rue de la Marine Nationale ».

En fait, c'est "rue de la Marine" qui a été retenu. Sans commentaire.