LES ORIGINES DE LA "CHRONIQUE DE CHAUVIGNY"

 

Ceux qui ont lu Chauvigny les Chauvinois connaissent l'existence de la " chronique de Chauvigny ", que Pol Jouteau a mentionnée à plusieurs reprises, en utilisant les indications fournies par Charles Tranchant dans sa Notice sommaire. Cette " chronique " a été recueillie par Narcisse Piorry au début du XIXe siècle. Le manuscrit de ce dernier a été communiqué à Charles Tranchant par le docteur Antonin Piorry, de Verrières, neveu de Narcisse (1). Ainsi Tranchant a pu analyser l'oeuvre de Narcisse Piorry et y consacrer en particulier deux " annexes " de son livre (2). Les extraits et les détails qu'il a donnés permettaient de se faire une idée assez nette du travail, mais un certain nombre de points demandaient à être précisés. Le texte intégral peut désormais être étudié, depuis que le regretté Pierre Guérin a obtenu communication du manuscrit de Narcisse Piorry, de l'obligeance de M. Dumas.

Le manuscrit de Narcisse Piorry

Ce manuscrit se présente sous la forme d'une reliure de 20 cm x 25 cm, paginée de 1 à 141. Les cent premières pages, qui sont des pages de registre à colonnes, ne sont écrites que sur la moitié de leur largeur, dans la colonne médiane. L'ensemble est d'une seule main. Le texte n'est ni signé ni daté. On ne trouve nulle part mention du nom de l'auteur. Cependant, il est possible de dater approximativement la rédaction d'après le contenu : celle-ci se situe entre 1824 (3) et 1827 (4). Ce manuscrit est certainement celui que Tranchant a eu à sa disposition ; quelques références de pagination le prouvent (5).

Plan de l'ouvrage

Il est intitulé Notice historique de la ville de Chauvigny ou ce qui s'est passé de plus mémorable dans cette ville depuis sa fondation jusques à nos jours. C'est ce qu'on appellerait aujourd'hui une monographie historique de Chauvigny.

Le plan en est assez lâche et les chapitres ne sont pas numérotés. Dans sa préface, encombrée de considérations générales et de rappels historiques aujourd'hui sans intérêt, Narcisse Piorry expose rapidement l'origine de sa documentation (11 pages). La monographie proprement dite commence par une " Notice historique et antiquités de la ville de Chauvigny ", centrée sur le site des Églises, où on trouve des observations archéologiques personnelles et quelques fables attribuées à des chanoines appelés Biton et Bernard et à un certain Martial Hubert dont nous reparlerons (pp. 12-13). Piorry voit aux Églises une bourgade celtique nommée Lutvadodsad, " ce qui signifiait en jargon celtique, ville située au milieu des saules ", écrit-il (p. 12). Les cinq chapitres suivants sont des notices sur des monuments ; ils sont intitulés : " Le donjon " (pp. 24-28), " Église collégiale de Saint-Pierre " (pp. 29-34), " Église de Saint-Martial " (pp. 34-35), Église de Saint-Juste, aujourd'huy Notre-Dame " (pp. 35-36), " Le petit château de Meauléon " (pp. 36-38). Les indications historiques qu'ils contiennent sont sans valeur car elles sont extraites des faux documents qui seront analysés plus loin. Il faut cependant noter que l'auteur signale des travaux récents à l'église Saint-Pierre, travaux dont il a été témoin, dans des pages d'ailleurs rédigées après coup (pp. 33 bis et 33 ter). A été également ajoutée après la rédaction de l'ensemble une " généalogie des seigneurs de Meauléon " (en Bas-Poitou), à la suite du chapitre sur " Le petit château de Meauléon " (pp. 39-40).

Les deux chapitres suivants, qui représentent plus du tiers de l'ouvrage, sont les seuls qui constituent une suite chronologique. Le premier est intitulé " Notice historique de quelques seigneurs et barons de la ville de Chauvigny " (pp. 41-77). C'est une galerie de portraits hauts en couleur qui nous conduit du temps de Clovis à l'époque de la première croisade. On se trouve successivement en présence de Cherroë, Théobrin, Midaric, Sigondius I, Sigondius II, Cheziamet, Ides de Gui, Lidic de Gui, Govius, Gillin de Gui, Eléasar de Meauléon, Héric de Chauvigny et Gui de Chauvigny. Le second chapitre complète le premier par une relation détaillée des faits et gestes de l'évêque Pierre II pendant son exil à Chauvigny où il est mort en 1115 (pp. 78-91).

La dernière partie du livre est une juxtaposition de courtes notices diverses, sans souci des dates : " Prise de la ville de Chauvigny par Jean de Chauvigny, maréchal de France " (pp. 92-100), suivie d'un chapitre " Réflexions et remarques " (pp. 101-104) ; " Siège de la ville de Chauvigny par les Anglais " (pp. 104-106) ; " Entrée de Charles VII dans la ville de Chauvigny " (pp. 106-108) ; " André de Chauvigny marié à Alix d'Harcourt et fondation de l'église Saint-Léger " (pp. 108 et 115-116) ; " Fondation de Saint-Juste et Saint-Léger ; extraits des registres de Saint-Léger " (pp. 109-114) ; " La fête de la rose " (p. 116) ; " Donation de la baronnie de Chauvigny aux évêques de Poitiers " (pp. 117-117 ter) ; " Siège de la ville de Chauvigny par les protestants " (pp. 118-120) ; " Fondation du couvent de Saint-François par Gautier de Bruges, évêque de Poitiers " (p. 120) ; " Siège de la ville de Chauvigny par Rohc (sic) de Chateignier, seigneur de Touffou et de la Roche-Posay " (pp. 121-124) ; " Fondation de l'hospice de Chauvigny " (p. 125) ; " Le château d'Harcourt ou la prison " (pp. 125-126) ; " Halle des bouchers " (p. 126) ; " Passage de Louis XIV à Chauvigny " (pp. 127-132) ; " Place publique " (p. 133) ; " Annotations " (pp. 134-139). Une conclusion, moralisante comme il se doit à cette époque, occupe les dernières pages (pp. 139-141).

Genèse de l'ouvrage

Ce livre est issu d'un travail de Vignaud de Beaulieu, curé de Saint-Pierre de Chauvigny à la fin de l'Ancien Régime, connu d'autre part comme annaliste (6). Faute de posséder ce travail, i1 est impossible de saisir l'originalité de l'oeuvre de Narcisse Piorry. Cependant, les indications données par ce dernier au cours de sa rédaction permettent de penser qu'il a reclassé, selon un plan personnel, des renseignements puisés dans ce qu'il appelle le " mémoire " du curé de Saint-Pierre. Il relate ainsi comment il a eu connaissance de ce " mémoire " : " A sa mort - de Vignaud de Beaulieu - le mémoire passa, encore imparfait, entre les mains de M. Camusard qui ne put en profiter à cause de la faiblesse de sa vue et de la difficulté qu'il y avait à lire les caractères presque tous usés de ce vieux recueil. Il me pria de lui (sic) transcrire, mais, peu satisfait de ma copie, qui n'était pas complette, il me redemanda l'original, sous le prétexte de le faire déchiffrer par la Société d'Émulation de Poitiers. Depuis ce temps, je n'ai plus vu le manuscrit ; probablement qu'à la mort tragique et singulière de M. Camusard il aura été compris dans les gros monceaux de papier qui furent vendus en liasse aux marchands de tabac de cette ville " (p. 42).

Ainsi Piorry a copié incomplètement le manuscrit de son prédécesseur. Il semble que ce soit le chapitre relatif aux " seigneurs et barons " de Chauvigny qui ait le plus souffert d'amputations. Il donne à ce sujet les précisions suivantes: " On sera sans doute surpris de ne voir dans cette notice aucuns des moyens dont l'histoire se sert pour placer dans un ordre naturel les faits qu'elle rapporte, à sçavoir la cronologie, les dates et la généalogie. Voilà pourquoi je ne suis plus à même de les montrer. Les dates faisaient l'objet d'une longue dissertation que ma paresse naturelle jugea à propos de supprimer quand je fis la copie de ces notes. La généalogie et la cronologie faisaient le sujet d'une discussion scientifique entre M. H. Filleau et M. Beaulieu, et ma jeunesse me fit encor négliger d'extraire quelque chose de cette dissertation, mais le mal est aujourd'huy sans remède, le manuscrit n'existant plus ou se trouvant entre des mains qui ne veulent pas le lâcher " (p. 41). Narcisse Piorry était donc un jeune homme quand le curé Camusard l'a chargé d'une tâche apparemment au dessus de ses forces. Il a repris sa copie plus tard pour en composer son livre.

Les sources de Vignaud de Beaulieu

Piorry n'avait heureusement pas négligé de prendre note des sources indiquées par Vignaud de Beaulieu, qu'il a pu nous transmettre. La documentation est donnée comme extraite surtout des archives du chapitre de Saint-Pierre de Chauvigny, de celles de l'évêché de Poitiers et des registres paroissiaux de l'église Saint-Léger.

Les archives du chapitre de Saint-Pierre de Chauvigny

Elles auraient fourni ce que Tranchant appelle le " mémorial de Saint-Pierre ", qui va jusqu'au XVIe siècle inclusivement et regroupe un oeuvre attribuée à un Martial Hubert et des notes présentées comme émanant de quelques chanoines.

L'oeuvre attribuée à Martial Hubert

Il s'agit des biographies des premiers " seigneurs et barons de Chauvigny " et de la relation du séjour de l'évêque Pierre II à Chauvigny, en 1115, dont il aurait été témoin oculaire. Comment cette " chronique " de Martial Hubert aurait-elle été connue par Vignaud de Beaulieu ? Piorry s'en explique ainsi : " On sera encor surpris de remarquer dans ma narration différens genres de stiles ; mais je vas rendre raison de cette variété : toutes ces notes composaient un mémoire écrit en latin, par un nommé Hubert, vicaire général de l'évêque de Poitiers qu'il accompagna dans son exil au château de Chauvigny où il est mort ; lequel mémoire fut déposé par Hubert dans les archives du chapitre de Saint-Pierre où il a été traduit en différens tems, par plusieurs chanoines, qui sont Bernard, chanoine, Biton, chantre et chanoine, Geslin, chanoine, la Bidaudière, M. Beaulieu, curé et chanoine, qui a le plus travaillé à ce sujet à l'occasion d'un procès où il fallait montrer des anciens titres. Le chapitre, par une raison d'administration, jugea à propos de jetter au feu tous les anciens titres qui étaient contraires à ses prétentions. M. Beaulieu sauva quelques débris de cet incendie et de ces différentes parties en forma un mémoire à qui il se proposait de donner une forme historique " (pp. 41-42). C'est ce " mémoire " de Vignaud de Beaulieu qu'a eu à transcrire Narcisse Piorry.

Quant aux sources mêmes du mémoire de Martial Hubert, voici ce qu'en dit Narcisse Piorry : [Les anciens " chefs " de Chauvigny eurent] " le désir de transmettre à la postérité leurs noms accompagnés de tout l'éclat de la grandeur dont ils se voyaient environnés ; ils eurent à cet effet le soin de faire écrire à chaque siècle ce qui s'était passé de plus mémorable dans leur maison, où ils avaient sans doute des archives qui contenaient leurs titres de famille et de gouverneurs, dans les tems où la baronnie de notre ville devint héréditaire... ; ces manuscrits passèrent de main en main dans les archives du château jusqu'à tems d'un nommé Martial Hubert, sans doute vicaire général de Pierre II, évêque de Poitiers, qu'il accompagna dans son exil dans le château de Chauvigny, où il traduisit dans ses momens de loisir ces parchats indéchiffrables, les déposa dans les archives du chapitre de Saint-Pierre, en y joignant une notice historique de la vie de Pierre, évêque de Poitiers, où il est à présumer que ces mémoires, écrits en latin, ont demeuré presque toujours ignorés, si ce n'est de quelques chanoines qui en ont traduit plusieurs morceaux en différens tems, jusques au moment où M. Beaulieu prit le soin de ramasser ces morceaux traduits en gaulois, de les franciser un peu pour les rendre intelligibles et en former une petite notice historique qu'il n'a point achevée " (pp. 7-8). On trouve une précision supplémentaire dans la biographie d'Héric de Chauvigny : " C'est lui qui fit transcrire avec grand soin toutes les actes de ses prédécesseurs qu'il tira des archives de Saint-Pierre, où il en était fait mention à cause des grands dons qu'ils avaient faits à cette église " (p. 73).

En somme, rien n'aurait été négligé par les " seigneurs " de Chauvigny pour assurer leur gloire posthume: conservation des archives familiales et administratives et dépouillement d'archives d'Église. Il est inutile d'insister sur l'inanité de ces assertions.

Mais Martial Hubert n'aurait pas limité son activité à des transcriptions et à la rédaction d'un long récit. Il aurait eu des préoccupations archéologiques, assez singulières pour un homme du début du XIIe siècle. Il aurait ainsi minutieusement décrit un bas-relief qu'il aurait identifié comme vestige d'" un petit temple formé par douze colonnes grossières ", en dépouillant " les annales du château " qui mentionnaient la découverte du bas-relief dans ce temple (pp. 19-20). Autrement dit, les anciens " seigneurs " de Chauvigny auraient eu des annalistes aussi curieux d'archéologie que Martial Hubert. De plus, celui-ci aurait été "chargé de l'office de juge " et aurait décrit le château de Gouzon comme étant " le lieu où se rendait alors la justice " (p. 24).

On a remarqué que Narcisse Piorry hésite sur la qualité de Martial Hubert. Ici, il le dit " vicaire général ", là " sans doute vicaire général ". Ailleurs, il en fait le " secrétaire " et l'ami de Pierre II (p. 91). Ch. Tranchant, qui avait perçu l'anachronisme, a préféré parler d'" archidiacre ". En fait, on cherche en vain le nom de Martial Hubert dans les cartulaires poitevins, au XIIe siècle. L'épiscopat de Pierre II est un des mieux connus de l'époque. On peut suivre la carrière de ses trois archidiacres et identifier les principaux dignitaires du chapitre cathédral. De Martial Hubert, point. Ce nom est une invention, comme sont des inventions les noms de Cherroë, Théobrin, Midaric, Sigondius, Cheziamet..., qui n'ont rien à voir avec l'onomastique connue du haut Moyen Âge. Dans la liste des prétendus " seigneurs " de Chauvigny, seul Guy de Chauvigny est un personnage historique, mais on ne le voit pas intervenir dans la région de Chauvigny.

Martial Hubert est un personnage fictif et son oeuvre prétendue une fiction. Il suffit de lire quelques lignes du " mémoire " pour être édifié. La seule question utile qu'on puisse se poser est celle de l'époque a laquelle a été composé ce roman pseudo-historique. L'oeuvre est postérieure à 1694, car le duc d'Aquitaine Boggis y figure en bonne place. En effet, ce duc, fictif lui aussi, a été créé comme maillon généalogique et est né à Rome en 1694, dans un faux fameux appelé depuis " la charte d'Alaon " (7). Quand le personnage de Boggis a-t-il été connu sur les rives de la Vienne ? On le trouve dans l'Histoire générale du Languedoc après 1730, dans l'Abrégé chronologique de l'histoire de France de Hénault, en 1744, dans l'Art de vérifier les dates en 1750 et dans l'Abrégé de l'histoire du Poitou de Thibaudeau en 1782. Il est peu probable qu'il ait été connu à Chauvigny avant le milieu du XVIIIe siècle.

L'oeuvre attribuée à plusieurs chanoines de Saint-Pierre

Le chantre Bertaud aurait rédigé un récit de l'armement d'un chevalier appelé Jérôme de Champeaux, après que " Jean de Chauvigny, maréchal de France " ait eu repris la ville de Chauvigny " aux Anglais ". " Le chapitre de Saint-Pierre conserva le mémoire de cette cérémonie parce qu'on y fesait mention de la fondation d'une chapelle dédiée à saint Jérôme par le sieur de Champeaux ", précise Narcisse Piorry. Bertaud signe son récit : " Signé Bertaud, chantre et archiprêtre de Saint-Pierre de Chauvigni " (pp. 95-96). Il ne semble pas qu'on ait jusqu'à maintenant signalé la présence d'un archiprêtre à Chauvigny au XIVe siècle. D'ailleurs, on chercherait probablement en vain à identifier les personnages qui assistent à la cérémonie : Jérémie des Balombières, Guillaume de Montoureau, Maurice de Gençay, André de Brisson et Héloïse de Lizère. De plus, la prose de Bertaud s'apparente assez à celle de Martial Hubert.

Le chanoine Bernard figure parmi ceux qui ont " traduit " le " mémoire " de Martial Hubert. Comme ce dernier, et peut-être par imitation, il s'intéresse aux découvertes archéologiques. En 1427, il décrit avec force détails trois statues exhumées aux Églises. " Sous les pieds " de l'une d'elles, il observe un " relief " représentant " une troupe de filles ", " sur les bords d'un ruisseau où l'on voyait dessinés un grand nombre de saules " (pp. 15-16). Ce sont évidemment les saules de la bourgade celtique de Lutvadodsad. Bernard aurait aussi laissé une description de la procession des Rogations à Chauvigny, à l'occasion d'un procès opposant les chanoines au chantre, au sujet d'un repas dû par ce dernier. Vignaud de Beaulieu aurait trouvé la pièce " attachée à un acte de signification que le chapitre avait conservé ". En tête du cortège des Rogations, on retrouve l'archiprêtre, mais distinct du chantre, qui l'accompagne, ainsi qu'un prévôt. Par contre, Bernard ne signale pas la présence du chevecier, deuxième dignitaire du chapitre (pp. 36-38).

Au chantre Cordier on attribue le récit d'une entrée de Charles VII à Chauvigny. Piorry a noté en marge : " Extraits des registres du chapitre de Saint-Pierre de Chauvigny. Cette description de l'entrée de Charles y fut imprimée (sic) et le livre a longtemps resté dans la famille de M. de Lauzon où il s'est perdu ". Mais il n'a pas indiqué si son texte provient des registres ou du " livre " (pp. 107-108).

Le chantre Biton aurait consigné, " dans les anciens registres du chapitre ", une découverte faite en 1597 dans les fondations du château de Montléon : trois pierres sculptées ornées de bas reliefs avec des hommes à pieds et cornes de bouc, etc. (pp. 17-18). Or, il a résigné ses fonctions de chantre en 1580, au profit de Louis Ferron qui prit possession le 13 juin 1580 (8). Le même Biton aurait " lu le nom de Thomas, l'évêque anglais... et celui de Pennebroke ", sur les cloches de l'église Saint-Martial (p. 35). Un " mémoire du tems ", que nous signalons plus loin, indique que Pennebroke est un " capitaine anglais " qui s'est installé au château d'Harcourt pendant un séjour à Chauvigny (p. 125). Ces fables ne permettent guère d'accorder grand crédit au récit du siège de Chauvigny par les protestants en 1569, qui est attribué au même Biton (p. 119). Un chanoine aurait-il appelé " abbaye de Saint-Just " le prieuré de la ville basse ? Dans son analyse du récit, Charles Tranchant a cru bon de remplacer le nom de Gouraud, " commandant de la place " dans notre texte, par celui de Passac, qu'il a trouvé dans une relation jugée par lui plus sérieuse (9).

Une note anonyme

C'est un court récit en latin relatif à une prise de Chauvigny par " les Anglais " en 1356. Piorry indique qu'il a été trouvé " dans les archives du chapitre de Saint-Pierre de Chauvigny ". Il en donne le texte, précédé d'une traduction, à la suite de son chapitre intitulé " Siège de Chauvigny par les Anglais ". Traduction et texte ont été transcrits après coup (pp. 105 bis et 105 ter). Tranchant a reproduit le texte en latin sous le titre " Suites de la bataille de Maupertuis " (10).

Telle qu'elle nous est parvenue, cette relation est certainement postérieure aux événements de 1356. Elle présente comme un on-dit la destruction des restes de l'armée du roi de France à Chauvigny ; un témoin oculaire aurait pu être affirmatif. De plus, la phrase " Les Anglais enterrèrent leurs soldats morts dans le pré qui est actuellement près de l'église Saint-Léger " situe le fait dans le passé. Mais ce qui surprend, c'est la désignation de l'église paroissiale de Saint-Pierre-les-Églises : " chapelle de Saint-Pierre dans les champs ". En effet, dès le début du XIVe siècle, le lieu où l'église est édifiée est appelé " les Églises ", comme aujourd'hui (11). On attendrait donc " chapelle de Saint-Pierre-des-Églises ". Ce souci de marquer l'isolement de l'édifice se retrouve dans une note archéologique, également rédigée en latin : " La vieille chapelle de St-Pierre-dans-les-Champs a été construite avec les restes d'un temple romain consacré aux dieux protecteurs de la navigation de la Vienne ". Cette note est toute moderne par sa langue et par son esprit. Cependant, on se demande si elle a bien été extraite du manuscrit de Vignaud de Beaulieu, car elle a été ajoutée par une autre main, à la suite du récit de la bataille (p. 105 ter). Pourtant, l'abbé Auber l'a publiée en 1850 comme provenant de la " chronique " (12).

En somme, de la documentation présentée comme provenant des archives du chapitre de Chauvigny, seules la relation du siège de 1569 et celle des " suites de la bataille de Maupertuis " se présentent sous une forme qui n'écarte pas d'emblée là critique. Ce sont d'ailleurs les deux seuls morceaux que Tranchant a retenus. Le reste est de l'affabulation évidente.

Les archives de l'évêché de Poitiers

Une " petite note fournie par M. Jolivard, chanoine secrétaire de M. Beaupoil de Saint-Aulaire, à M. Beaulieu " et " trouvée dans les registres de la baronnie de Chauvigny, dans les archives de l'Évêché de Poitiers ", aurait fait mention d'une reprise " aux Anglais ", par " Jean de Chauvigny, maréchal de France ", de la ville de Chauvigny, " son héritage paternel qu'ils lui avaient enlevé depuis près de dix années " (p. 92). On se souvient que le chantre Bertaud aurait laissé trace, dans les archives du chapitre de Chauvigny, de l'armement de Jérôme de Champeaux, l'un des lieutenants de Jean de Chauvigny, après cette bataille. Ainsi les deux fonds d'archives auraient fourni des renseignements heureusement complémentaires.

C'est aussi " dans les registres de l'Évêché de Poitiers " que Vignaud de Beaulieu aurait trouvé " un vieux parchemin dont il prit copie, où est marqué l'acte de donation du château aux évêques ". Il s'agit d'un testament d'une Antoinette Chabot, dont Tranchant n'a eu aucune peine à démontrer la fausseté (13). Piorry a reproduit le texte en latin (p. 117) et donné une traduction (p. 117 bis et 117 ter). Il suffira d'ajouter qu'Antoinette Chabot fait sa donation " pour le salut de la ville de Chauvigny " et que l'acte se termine par la formule : " Signo baronniae Calviniacensis suscripto ", que Piorry - ou plutôt Beaulieu - a traduit : " Le sceau de la baronnie est au bas de l'acte ". Piorry mentionne que " M. Filleau " a contesté l'existence de l'acte mais que " M. Beaulieu prouva que cet acte était déposé dans les archives de l'Évêché, en priant M. Jolivard, chanoine secrétaire de l'Évêque de. Poitiers, d'en faire passer lui-même une copie à M. Filleau ". Il ajoute toutefois : " J'attends des notes qu'on me communiquera peut-être un jour et qui pourront m'éclairer sur ce fait " (p. 138).

Il est évident que ces deux faux tendent à prouver que les membres de la famille des Chauvigny de Châteauroux étaient seigneurs héréditaires de Chauvigny. Qui pouvait avoir intérêt à administrer une telle preuve ?

Les registres paroissiaux de Saint-Léger

Un assez long chapitre est intitulé " Fondation de St-Juste et St-Léger; extraits des registres de Saint-Léger " (pp. 109-114). Il y est question d'un passage à Chauvigny de Jeanne de France, répudiée par Louis XII, passage marqué par un miracle (p. 113). On pourrait qualifier pudiquement tout le chapitre de haute fantaisie. Piorry note que " M. Cherbonnier, curé de Saint-Léger, l'avait recueilli d'anciens registres de cette paroisse qui ont été anéantis par la lime des années ". Toute vérification est donc impossible. N'est-ce pas mieux ainsi ? Piorry signale aussi qu'il avait d'abord écarté ce texte lorsqu'il avait fait " le premier plan " de son livre (p. 109). Il en supprime une partie et prend ses précautions pour ce qu'il conserve : " Au rapport de la note de M. Cherbonnier ... ". 

Origines diverses

M. Doré, chanoine de Saint-Pierre, aurait communiqué à Vignaud de Beaulieu " un parchemin ", d'origine non précisée, et " un petit mémoire " trouvé " dans les papiers d'un de ses aïeux qui avait été sénéchal de Chauvigny sous le règne de Louis XIV, écrit de la propre main de ce sénéchal " et qui " était attaché au recueil qui s'est perdu chez M. Camusard " (p. 122). Le parchemin aurait indiqué que " la communauté des dames de Saint-François avait été établie à Chauvigny par Gautier de Bruges " (p. 120) et aurait fixé " la fondation de l'hospice de Chauvigny sous le règne de Louis XIII " (p. 125). Le " petit mémoire " serait relatif au siège de Chauvigny par Roch Chasteigner de La Roche-Posay en 1562. Tranchant a analysé ce texte (14) et en a signalé l'originalité par rapport à ce qu'il appelle " le récit consacré ".

Un " mémoire du tems ", sans autre précision, aurait fait savoir que " le général Pennebroke, capitaine anglais ", a habité au château d'Harcourt " pendant son séjour dans cette ville " (p. 125). On se souvient que le chantre Biton aurait lu le nom de ce capitaine sur une cloche de l'église Saint-Martial.

Alors qu'il rédigeait son ouvrage, on a communiqué à N. Piorry un manuscrit relatant le passage de Louis XIV à Chauvigny, " dont la plus grande partie est transcrite dans l'histoire du Poitou ", écrit-il (p. 127). En réalité, le récit reproduit par Piorry n'est pas dans l'Histoire du Poitou de Thibaudeau. Par contre, dans le même chapitre, à la suite du récit, on trouve une copie textuelle de quelques pages de Thibaudeau sur le protestantisme à Chauvigny (pp. 129-131) (15).

Dans le dernier chapitre, intitulé " Annotations ", Piorry a réuni trois notes sans indiquer d'origine. En 1309, un énorme serpent de treize pieds de long, à la tête grosse comme celle d'un chien, est trouvé mort au soleil " sur la plate-forme du grand château " (p. 135). En 1428, des jongleurs tartares font danser devant la foule assemblée " sous le grand arceau du château " un squelette qu'ils ont déterré dans le cimetière de Saint-Just (p. 134). En 1459, on découvre un squelette de sept pieds trois pouces de long, dans un cercueil en plomb, en démolissant une partie du château de Gouzon (pp. 134-135). On trouve encore, au cours de l'ouvrage, quelques notations données sans référence d'origine.

 Ainsi la " chronique de Chauvigny " se présente essentiellement comme une suite de tableaux plus au moins merveilleux, brossés sur un fond d'histoire populaire, nationale ou régionale. Les faux documents invoqués sont pour la plupart l'oeuvre d'une seule personne, tant leur unité d'inspiration et de style est évidente. Vignaud de Beaulieu nous apparaît ainsi comme un faussaire. D'autre part, plusieurs de ses contemporains sont en cause, mais il est malheureusement trop tard pour instruire ce procès. Charles Tranchant s'est montré indulgent envers " les rédacteurs de la chronique " en parlant de " leurs erreurs " (16). C'est bien de faux délibérés qu'il faut parler.

Narcisse Piorry était certainement incapable de juger les textes quand le curé Camusard lui a demandé de les transcrire. Quand il s'est décidé à rédiger sa " notice historique ", il conservait un grand respect pour son devancier, mais il a parfois hésité et il a dû prendre ses distances lorsque l'incohérence était trop manifeste. Son travail n'aura pas été inutile car il nous a révélé une mentalité originale. Mais, surtout, Piorry nous a transmis ses propres observations sur les restaurations et constructions d'édifices à Chauvigny et sur quelques fouilles dont il a été témoin.

NOTES

(1) Notice sommaire sur Chauvigny de Poitou, 2e édition, Paris, 1884, p. 164, note 2.

(2) Annexe I : Détails relatifs à la Chronique de Chauvigny (pp. 159-164) ; Annexe II : Extraits divers de la Chronique de Chauvigny (pp. 203-207).

(3) Piorry signale des travaux à l'église Saint-Pierre effectués en 1824 (pp. 33
bis et 117).

(4) Date de sa mort. Comme il est né en 1785, il avait donc environ quarante ans. Il y avait une vingtaine d'années qu'il avait effectué sa copie.

(5) Tranchant signale, aux pages 103
bis et 103 ter, le récit intitulé par lui " Suites de la bataille de Maupertuis " (p. 204 et note 4). Ce récit est en réalité aux pages 105 bis et 105 ter, mais il s'agit certainement d'une coquille. Celui du passage de Louis XIV à Chauvigny en 1651 est signalé à la page 126 (p. 40, note 3) ; il est à la page 127 du manuscrit ; Tranchant a dû faire une erreur de transcription. Mais il a indiqué avec exactitude qu'aux pages 128 et suivantes on trouve quelques détails sur l'exercice du culte réformé à Chauvigny (p. 43, note 1).

(6) Tranchant mentionne la publication, dans
L'Abeille de la Vienne d'avril 1847, de notes que Vignaud de Beaulieu avait transcrites sur les registres paroissiaux (Notice sommaire, p. 109, note 1).

(7) Sur ce faux, voir A. Giry,
Manuel de diplomatique, Paris, 1894, p. 884.

(8) Tranchant,
Notice sommaire, p. 190.

(9)
Ibid., p. 207.

(10)
Ibid., p. 203-204.

(11)
Archives Historiques du Poitou, tome X, p. 279. Acte du 13 juin 1309.

(12)
Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, année 1851, p. 266, note 1.

(13)
Notice sommaire, p. 164 et note 1.

(14)
Ibid., p. 205-206.

(15) Thibaudeau, édition de Sainte-Hermine, tome III, 1840, p. 322-324.

(16)
Notice sommaire, p. 163, note 1.

Publié dans Le Pays Chauvinois, bulletin de la Société de recherches... de Chauvigny, n° 18, décembre 1979, p. 37-43. Mis à jour le 2 janvier 1999.