Réflexions sur les patois

 

Après avoir pendant longtemps abandonné l’étude des patois sans suivre l’évolution de la recherche, j’ai été il y a quelque temps sollicité pour fournir des renseignements sur le sujet, ce qui m’a conduit à constater que la situation était caractérisée par des conflits de conception, parfois violents, et par des attitudes extrémistes. J’ai alors éprouvé le besoin de faire le point, comme usager et comme chercheur.

Une expérience d’usager

En qualité d’usager, j’ai eu assez souvent des difficultés de compréhension, qui croissaient au fur et à mesure que je m’éloignais de chez moi en direction de terroirs aux parlers assez différents du mien ou moins francisés que le mien. Venant de Chauvigny, dans la Vienne, je comprenais mal les gens de la Menounière, en Oleron, ou des Portes, en Ré, où je faisais des enquêtes, en 1953. Plus tard, lors de congrès de la SEFCO en Vendée, j’ai dû me résigner à applaudir sans bien comprendre des conteurs ou des chanteurs. Tout récemment encore, j’ai été obligé d’écouter à plusieurs reprises la marche de mariée de mon camarade Ulysse Dubois, sur le site de la SEFCO, pour tout comprendre. Je suppose que je ne suis pas le seul à s’être heurté à ces difficultés, à l’intérieur d’une région dont la superficie dépasse celles de plusieurs Etats. J’ai peine à croire les animateurs de spectacles s’exprimant uniquement en patois qui affirment avoir été compris partout. Les applaudissements qu’ils ont reçus ne sont pas la preuve que les auditeurs les ont suivis de bout en bout. Je ne crois guère les auteurs d’articles qui ont écrit qu’on se comprenait sans difficulté d’un bout à l’autre de la région.

Des différences locales

En effet, des différences peuvent être observées même dans le cadre étroit d’une commune, entre les villages, entre les générations, voire dans les familles. A Chauvigny, dans mon enfance, avant la guerre, les uns appelaient le noyer " nouger ", les autres " nouer ". Cette hésitation se retrouve en toponymie. Dans la même commune de Chauvigny, un terroir se nomme la " Nougeraie ", nom qui est attesté anciennement, et un autre " la Noraie ", nom qui semble plus récent. Nougeraie correspond à " nouger " et Noraie à " nouer ". Dans les deux cas, il s’agissait de plantations de noyers depuis longtemps disparues.

Certains appelaient le rouge-gorge " la russe ", d’autres " la rouiche ". Le chevreau était consommé à " la sauce béquia " ou à " la sauce bequion ". C’était la même sauce. Le noyau d’un fruit était appelé " nouéyau " ou " ou " (comme l’os). " Tint-ou à l’ou ? " m’a demandé un jour un habitant d’un village voisin. J’ai dû réfléchir avant de lui répondre : " voui ". Il a poursuivi : " S’o tint à l’ou, ol est in proucè ". Je le savais mais, pour moi, le fruit en question était un " porsè " et j’ai bien fait rire les miens quand je leur ai rapporté cette conversation. Pour brouette, la prononciation hésitait entre " berouette " et " borouette ", ce qui ne constituait d’ailleurs pas un obstacle à la compréhension. En ville, on usait du pronom personnel sujet français " je " et on se moquait des gens de la campagne qui employaient " i ". Je pourrais multiplier les exemples.

On s’interroge sur les causes de ces différences. Dans ma famille, j’ai pu en expliquer quelques-unes par des mariages. Pourtant, mes grands parents étaient originaires de communes rurales qui ne sont pas éloignées de Chauvigny. L’introduction de " je " en ville, aux dépens du " i " traditionnel, met en évidence le rôle bien connu des centres urbains dans la désagrégation des parlers ruraux. Dans l’ancien diocèse de Saintes, la francisation a largement introduit le même " je ", adapté cependant à la prononciation traditionnelle caractérisée par une forte expiration du " j ". Ces observations mettent en évidence une grande complexité des phénomènes linguistiques, qui est d’ailleurs connue depuis longtemps.

J’ignore si quelqu’un a cherché à cerner, même approximativement, des aires à l’intérieur desquelles tout le monde se comprenait spontanément, malgré quelques petites différences de prononciation ou de vocabulaire. Au temps où les femmes, qui transmettaient les parlers, n’étaient guère allées, parfois " de leur pied ", plus loin que le chef-lieu de canton, aux marchés ou aux foires, pour vendre quelques œufs, quelques fromages ou quelques poulets, ces aires devaient être restreintes. La compréhension n’empêchait d’ailleurs pas la raillerie bon enfant à l’adresse de ceux ou de celles qui avaient " un accent ", comme on disait.

La dialectologie

Ces remarques de terrain ne peuvent qu’inciter à la prudence pour l’étude historique des parlers populaires et pour la définition de leur état actuel. Les dialectologues affirment depuis longtemps qu’il existe une unité relative entre les parlers d’entre Loire et Gironde. Cette opinion est fondée en particulier sur la phonétique et la morphologie historiques, disciplines exigeantes qui requièrent un minimum de formation et de nombreux dépouillements de textes anciens datés.

C’est grâce à la dialectologie, étayée par la toponymie, qu’on sait que des parlers à caractères occitans ont reculé dans le sud de la région. Cependant, les dialectologues sont bien conscients des limites de leurs possibilités, de la fragilité de leurs méthodes, partant de leurs conclusions. Par exemple, les enquêtes, effectuées plus ou moins rapidement auprès d’habitants plus ou moins coopératifs, ne sont pas toujours entièrement fiables. Au cours d’une enquête dans une partie de la Vienne, alors que j’accompagnais Jacques Pignon qui préparait sa thèse, nous nous sommes amusés à demander en plusieurs endroits si on y disait " i " au lieu du français " je ". On nous a alors renvoyés d’une commune à une autre. Nulle part on ne voulait admettre l’emploi de " i ", qui était connu mais considéré comme inusité. Or, au cours de conversations, nous avons pu remarquer que ce " i " était bel et bien en usage en des lieux où on niait son existence. Il faut aussi tenir compte d’erreurs de perception de la part des enquêteurs, surtout quand ceux-ci ne sont pas de la région. Je citerai comme exemple la notation suivante, que j’ai remarquée dans une enquête pour l’ALEO : " O pue coume in foin ; ol empouche le nez ", pour " ol en bouche le nez ". Ceci dit, il n’est pas question de nier l’intérêt des atlas linguistiques qui sont d’une grande utilité pour étudier les parlers contemporains. Si on y rencontre une forme inattendue, en discordance avec les formes voisines, il suffit de l’ignorer.

Les causes des changements

Pour expliquer la substitution de parlers à d’autres, des dialectologues se réfèrent parfois à la situation politique. Ainsi, certains ont affirmé que, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, la chancellerie du comte de Poitiers Alfonse a joué un rôle dans l’introduction du français dans le comté de Poitiers, parce qu’elle usait du parler de la capitale. C’est inexact. Auguste Molinier a publié 2121 lettres d’Alfonse de Poitiers, qui sont en latin, sauf deux ou trois. Les textes publiés émanant des services du comte sont en latin, notamment des enquêtes effectuées par ses envoyés. Le " terrier du Grand Fief d’Aunis " est rédigé en " langue vulgaire " mais par des locaux pour un usage local. D’autre part, il est vrai que Milan la Du a pu publier deux tomes de documents régionaux du XIIIe siècle rédigés également en " langue vulgaire " mais aucun n’émane de la chancellerie comtale ou royale et leur langue n’est pas celle du roi.

De toute façon, l’usage administratif - et notarial - n’a pu influencer directement les parlers de ruraux qui ne savaient pas lire. D’ailleurs, les " chartes " du XIIIe siècle ont été rédigées pour des gens des villes, des bourgeois ou des seigneurs. Le prestige de la langue royale n’a pu gagner les " classes populaires " que très lentement, selon des modalités qui nous échappent. De plus, les souverains n’avaient cure des parlers de leurs sujets. François 1er est le premier à avoir imposé le français, mais au détriment du latin, et seulement pour un usage administratif. Pour la période contemporaine, ce sont les hommes, soumis à un long service militaire loin de leurs villages, qui ont introduit dans les foyers ruraux le français populaire, d’ailleurs émaillé de termes d’argot. Dans le même temps, l’école enseignait le français académique aux garçons quand ils n’étaient pas retenus à la ferme pour des travaux pressants et aux filles quand on n’avait pas besoin d’elles pour garder les moutons. Mais qu’en fut-il auparavant ? Les déplacements de population, notamment au Moyen Age, par suite des épidémies et des guerres, ont pu avoir des conséquences sur les parlers mais l’histoire est impuissante à les saisir.

Sentiment des usagers et opinion des dialectologues

D’autre part, il est évident que le sentiment des usagers actuels ne peut correspondre aux conclusions des dialectologues, quand ce sentiment existe. En effet, les braves gens ne se préoccupent guère de l’extension géographique de leur parler, qu’ils seraient bien incapables de préciser. Lors de mes enquêtes de terrain, il y a un demi-siècle, on usait partout du mot " patois " et partout on disait que c’était du " français écorché ". C’est pourquoi, à la SEFCO, nous avons été quelques-uns à essayer de montrer que les patois ont leur propre histoire, parallèle à celle du français, mais distincte, et que les mots empruntés par les patois au français l’ont été en les assimilant, autrement dit.en suivant leurs propres habitudes articulatoires.

Aujourd’hui, on parle de " poitevin " et de " saintongeais ", dans des cercles restreints, sans d’ailleurs pouvoir indiquer de limite quelque peu précise entre ces parlers. En fait, au XIXe siècle, les termes de Poitou et de Saintonge, abandonnés depuis la Révolution, ont refait surface dans les milieux de la recherche historique et ils ont été repris par des amoureux de leur terroir qui ont tout simplement baptisé " poitevin " et " saintongeais " les parlers correspondants. Aucun historien sérieux ne s’est hasardé à définir le Poitou et la Saintonge. Il est évident que les notions de " poitevin " et de " saintongeais " sont aussi floues que le sont celles de Poitou et de Saintonge.

Des empoignades récentes

J’aurais tendance à affirmer une ignorance générale de phénomènes d’une variété et d’une complexité telles qu’il est impossible de les saisir tous et de les classer méthodiquement, dans une vaste région comme la nôtre. D’ailleurs, pour les siècles antérieurs au XVIe, notre documentation est indigente et d’interprétation délicate. Si l’histoire des événements, des institutions, des coutumes, des traditions…, n’est pas facile à établir, celle des parlers l’est davantage, ce qui n’empêche pas certains d’être très affirmatifs.

Des empoignades récentes au sujet de l’appellation " poitevin-saintongeais " sont dérisoires. Je rappellerai que nous avons lancé cette appellation, à la SEFCO, en 1971, pour remplacer des localisations faisant référence à l’hexagone, en un temps où le centralisme était encore en pleine vigueur. On usait alors des points cardinaux. Au XIXe siècle avait été fondée une société savante régionale sous le nom de Société des Antiquaires de l’Ouest. Au XXe siècle, l’atlas linguistique régional a été appelé Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest. La SEFCO a été créée en référence au Centre-Ouest. Certains parlaient de parlers du sud-ouest de la langue d’oïl… " Poitevin-saintongeais " avait à nos yeux le mérite de faire référence à des " provinces " et d’être court. L’ordre des termes était l’ordre alphabétique et il correspondait à l’importance relative des " provinces ". D’ailleurs, nous n’avons pas créé l’appellation, qui figure en 1960 dans le Dictionnaire étymologique de la langue française, de Bloch et Von Wartburg (article Chai).

Autrefois, les hommes s’étripaient pour des questions de frontière ou de foi. Aujourd’hui, l’épée et l’armure sont reléguées dans les musées et les Eglises cohabitent pacifiquement, mais une minorité – infime, heureusement – a récemment échangé des propos plus ou moins agressifs au sujet de parlers que manifestement elle ne connaît pas mieux que les autres. Rappellerai-je que les patois étaient naguère objet de divertissement, dans des réunions de famille où on racontait des histoires amusantes, ou dans des fêtes où des animateurs costumés faisaient rire ou sourire les assistants ? Personne n’aurait pu, alors, supposer qu’ils deviendraient objet de discorde, voire d’injures, comme on en a constaté, notamment dans certains sites sur Internet.

Quand les gens ignoraient le français, ils faisaient des efforts pour comprendre " les étrangers ", venus d’une paroisse plus ou moins éloignée. Aujourd’hui, certains feignent de ne pas comprendre telle ou telle expression locale quelque peu différente de celle qu’ils connaissent. C’est de la mauvaise volonté, preuve d’un état d’esprit sectaire.

Un " collectif " pour une décision sans portée

Dans les derniers mois de l’année 2006 s’est constitué un " collectif pour la défense de l’identité saintongeaise", qui avait pour but de faire reconnaître par un organisme officiel " le saintongeais " comme " langue de France ", distincte du " poitevin ". L’intitulé pouvaitt paraître inadapté mais des membres du " collectif " connaissaient le point de vue d’un responsable de l’organisme décideur, selon lequel les usages sociaux, les pratiques culturelles, le sentiment des locuteurs ont autant et plus d'importance que les avis des linguistes. Le groupe a su tenir compte de ce point de vue. Il a donc constitué un dossier en ce sens, composé pour partie d’interprétations très orientées de documents que je lui avais communiqués à sa demande et, de plus, plein comme un œuf d’une documentation tous azimuts. Pour en avoir eu connaissance, j’avais prévu un refus. Or, à ma grande surprise, la demande a été acceptée. Il faut dire que le " collectif " n’avait pas lésiné sur les moyens, obtenant en particulier l’appui d’élus départementaux aussi incompétents que les autres, qui sont intervenus personnellement auprès de l’organisme décideur, l’un d’eux n’hésitant d’ailleurs pas à parler de " peuple saintongeais " !

Ainsi, le " saintongeais " a été reconnu " langue de France ". Les membres du " collectif " ont été satisfaits. Cependant, les décisions de la Délégation n’ayant pas force de loi, cela n’oblige personne à considérer le saintongeais comme une " langue " et à abandonner l’expression " poitevin-saintongeais ". Cela ne change en rien le point de vue des dialectologues. Cela n’oblige personne à abandonner le mot " patois ". On se demande d’ailleurs si l’intervention des élus n’a pas été décisive dans la décision de la Délégation, puisque ces derniers ont été avisés les premiers de cette décision. Personnellement, je déplore que les politiques interviennent dans des problèmes qui ne sont pas de leur compétence, mais il est vrai que, pour leur excuse, ils sont sollicités pour obtenir de l’argent public.

Quoi qu’il en soit, les élus qui ont été mêlés à la querelle n’ont pas été fâchés d’avoir l’occasion de contredire la présidente de région, qui n’était pas de leur bord politique. Cependant, la démarche aura peut-être fait réfléchir quelques personnes qui ont publié des textes en une graphie à peu près inaccessible au commun des mortels, qui a été, sans surprise, très mal reçue dans les milieux patoisants.

Cela ne changera pas non plus l’état de désagrégation des parlers populaires de la Charente-Maritime et de la Charente. Les patois de nos pères se meurent, car les langues meurent, comme les individus et les civilisations. Il en est ainsi depuis longtemps ! Des associations, des mouvements agréés ou des périodiques pourront ainsi espérer obtenir plus facilement des subventions, pour organiser des colloques ou poursuivre une propagande qui n’intéresse qu’une minorité.

Sauver les langues minoritaires

Il est question de " sauver " les " langues minoritaires ". Intention louable mais peut-on " sauver ", en les baptisant " langues ", les patois qui sont les vestiges de modes de vie et de mentalités disparus ? Ce sont essentiellement des parlers de ruraux qui ont reculé au fur et à mesure de l’urbanisation et aujourd’hui la France est presque entièrement urbaine. Le riche lexique de nos ancêtres est perdu parce que les jeunes qui sont restés à la terre ne labourent plus à l’araire, ne moissonnent plus à la faucille à dents, ne battent plus les céréales au fléau. Ils seraient bien incapables de lier des bœufs et il ne faut pas leur demander les noms des différentes parties du joug. Ils n’achètent plus, aux foires, les almanachs qui prédisaient le temps pour toute l’année et le baume vert qui était appliqué à des mains meurtries par le froid et les durs travaux. Ils ont leur salle de bain alors que les vieux économisaient l’eau trop rare de citernes, de puits parfois taris en été, ou même de " fosses à boire " un peu moins infectes que les " fosses aux bêtes ". Ils n’entendent plus la " chasse galopine " ou la " chasse Galery " traverser le ciel par les nuits noires et ils ne s’effraient pas si un chat noir coupe leur chemin. Par contre, ils gèrent leurs exploitations avec l’ordinateur qui s’est rapidement introduit dans beaucoup de foyers. En l’occurrence, ils sont obligés de savoir des termes d’anglais et non de patois.

Les conditions de vie et les mentalités ont considérablement évolué depuis quelques décennies et les parlers locaux en ont subi les conséquences. Ceux-ci sont de moins en moins usités. Quand je retourne au pays natal, je ne parle pas en patois parce que ceux de ma génération ont emporté avec eux, au cimetière, notre parler maternel. Il existe bien encore, ici ou là, des îlots de résistance à la francisation. Ils sont entretenus par des anciens qui aiment à raconter leur jeunesse, au cours de laquelle la vie n’était pas celle d’aujourd’hui, mais que feront les jeunes quand ils se retrouveront seuls, dans l’ambiance de leur temps ? Quelques-uns pensent qu’on peut leur enseigner les patois. Pas moi. Quand certains de mes élèves en histoire me demandaient de leur apprendre " le patois ", je leur répondais : " Le patois ne s’apprend pas entre quatre murs blancs. Va donc passer tes vacances à la campagne, chez tes grands parents ou chez des amis ".

Cependant, il est évident qu’on doit enseigner à des jeunes attirés par le théâtre en patois des prononciations qu’ils ne pratiquent pas dans la vie courante. On doit aussi leur expliquer les textes qu’ils auront à réciter sur scène. En effet, il existe toujours des " groupes d’expression ", costumés à l’ancienne, qui animent de sympathiques soirées souvent fort appréciées. Ce sont des " mainteneurs " à leur façon et on ne peut que les encourager, mais le théâtre est un art et le quotidien est autre chose. Après avoir repris le costume de leur temps, les artistes s’expriment comme tout le monde. Ils ont au moins la satisfaction d’avoir fait passer un bon moment aux spectateurs.

Quant à la création de caractère littéraire, elle semble actuellement à peu près limitée au théâtre. Il y a pourtant des anciens dont la mémoire est intacte et le parler assez riche pour qu’ils envisagent d’écrire leurs souvenirs, voire des nouvelles ou des romans dont l’action se situerait à l’époque où le monde rural n’était pas encore désagrégé. On ne peut que souhaiter qu’ils en aient le désir.

Pour en revenir à ceux qui se proclament " défenseurs " d’un " patois " ou d’une " langue ", on ne peut pas ne pas remarquer que, parmi les plus acharnés, sont ceux que quelques-uns appellent les " ben loin ", des gens que les nécessités de l’existence ont éloignés du village où ils sont nés. Leur village est pour eux, comme pour d’autres, le paradis perdu de leur enfance. Je suppose que, s’ils y reviennent, ils sont déçus des aménagements récents et de la désagrégation du parler qu’ils ont reçu de leurs parents. Certains avouent même qu’ils comprennent encore le patois mais ne sont plus en mesure de le parler.

Ajouterai-je qu’aucun de ces " défenseurs " n’est connu comme ayant publié quelque étude sur les patois, pas même sur le lexique de leur coin, ce qui ne les empêche pas de proférer des contre vérités, avec une belle assurance. Ils constituent un microcosme isolé dans une société dont ils semblent n’avoir pas perçu le caractère. Quant à ceux qui prétendent " maintenir " une " langue régionale " imaginaire en affublant les mots des patois de graphies inassimilables par le plus grand nombre et en créant des termes incompréhensibles, ils s’isolent des amateurs d’expression populaire locale, qui ne sont pas disposés à se demander à longueur de texte ce que peut signifier tel ou tel terme qu’ils ignorent et qui est absent des dictionnaires de patois. Tout au plus peuvent-ils espérer constituer une chapelle d’initiés à une " langue " aussi hermétique au commun des mortels que l’est aujourd’hui le latin, d’ailleurs à peu près abandonné par l’Eglise romaine.

Les patois n’étaient pas aptes à l’abstraction parce que les usagers n’étaient pas des intellectuels. Ce qui émeut aujourd’hui ceux qui ont reçu à la mamelle le patois des ancêtres et ont quitté la campagne, munis de bagages d’intellectuels, pour gagner leur pain au loin, est de retrouver chez les patoisants le parler et l’esprit populaire locaux qui leur rappellent leur enfance. Ce parler convenait au récit, au conte, à la légende, mais non à la démonstration, de quelque nature qu’elle soit. Encore le récit de nos vieux ne s’embarrassait-il pas de fioritures de style et le conte était-il le plus souvent fort simple. Un bon exemple de ce qu’étaient les légendes populaires est fourni par une enquête faite jadis par Léon Pineau dans la vallée de la Vienne. Ce sont des textes très courts, auprès desquels les " légendes " présentées par divers auteurs au XIXe siècle apparaissent comme des œuvres personnelles d’écrivains.

La meilleure façon de " sauver " les parlers populaires ruraux est bien d’en noter les caractéristiques, avant leur disparition complète, pour que les générations futures les connaissent, ne serait-ce que partiellement, et, en ce domaine, il y a encore beaucoup à faire. Nous avons la chance de disposer d’instruments d’enregistrement qui permettent d’immortaliser les voix. Des enquêtes ont déjà été réalisées en ce sens. Il faut les continuer, avant qu’il ne soit trop tard.

Quant à la " langue de France " utilisable par tous, pour toute discussion compréhensible ou tout exposé sérieux, c’est bien celle dont le " roi grand nez " a imposé l’usage administratif, il y a déjà quelques lustres, que nos maîtres d’école nous ont religieusement enseignée et que des combattants à la plume acérée utilisent aujourd’hui à l’exclusion de toute autre, afin d’être compris de tous, dans la région, dans l’hexagone, voire au delà.