LE PÉAGE DU PONT DE CHAUVIGNY EN 1498

 

Les vieux Chauvinois se souviennent du "piage", qui était naguère perçu au bout du pont, à l'entrée du jardin public, les jours de foire; chaque carriole devait faire stopper son bidet pour régler son dû, avant de pouvoir pénétrer dans la ville. Quand la traversée de la Vienne s'effectuait par l'"ancien pont", à l'extrémité de la rue du même nom, le péage était aussi exigé sur la rive droite, où une porte de ville permettait d'arrêter si nécessaire les attelages, les montures et les troupeaux qui tous étaient soumis à la taxe de passage.

Un document judiciaire daté du 4 septembre 1498, qui est conservé à la bibliothèque municipale de Poitiers (A 34 liasse 2), fournit des renseignements circonstanciés sur le fonctionnement de ce péage. C'est une enquête effectuée sur plainte de neuf habitants de Poitiers, à l'encontre de l'employé à la perception, le "pontenier", comme on l'appelle. Ces personnes reprochent au "pontenier" de les soumettre à une obligation dont ils prétendent être exempts par faveur royale, et ce par des procédés pour le moins énergiques. Les dépositions font connaître le tarif du péage, donnent un aperçu de la fréquentation du pont et mettent en évidence un pèlerinage annuel à Chauvigny en l'honneur de saint Fiacre.

Le "pontenier" est un certain Jean Doublet, maréchal de son état, qui habite près du pont. Dans l'exercice de sa charge, il est assisté de sa femme, de son gendre, également maréchal, et même de voisins à l'occasion. Il veut ignorer les "lettres de commune" que lui présentent les marchands de Poitiers exempts de péage. Sait-il seulement les lire? Toujours est-il qu'il ne se montre pas tendre pour les récalcitrants. Les marchands voyagent souvent en groupe, à cheval. Un de ces groupes, qui va à une foire en Berry, dîne à Chauvigny, après avoir déjoué la vigilance du cerbère, mais, au moment de repartir, il est abordé par Doublet, son gendre et sa femme, qui s'en prennent à celui qui ferme la marche. La femme saisit la bride du cheval, Doublet menace de renverser le cavalier et le gendre sort précipitamment de sa forge en pointant sur le malheureux une barre de fer ardente qu'un des membres du groupe détourne à temps pour éviter le pire. De plus en plus irrité, le gendre retourne chez lui et revient avec une grande fourche de fer, "jurant le sang Dieu et la mort Dieu qu'il en aurait un". Sur ce, un voisin intervient à son tour, menaçant le marchand d'une grande javeline. Des habitants alertés par le bruit s'interposent et réussissent à calmer les excités. Les marchands en sont quittes pour une forte émotion mais ils sont bien décidés à ne pas renouveler l'expérience; quand ils reviendront de la foire, ils passeront "à deux lieues de Chauvigny". Un jour, le "pontenier" fait tomber une femme de son cheval et celle-ci se blesse au bras; une autre fois, dans une rixe sur le pont, un voyageur perd son bonnet qui tombe "en l'iau". Selon un déposant, il est notoire à Chauvigny que Doublet a tué un homme. En somme le "pontenier", qui est en charge depuis Pâques seulement, a dores et déjà acquis une solide réputation de brutalité.

Le tarif du péage est connu pour les cas suivants : une personne à pied, 1 denier; une personne à cheval, "en selle", 2 deniers; un homme et son cheval chargé, 4 deniers; par tête de mouton, 1 denier. Il n'est question que de moutons dans l'enquête parce que les plaignants sont surtout des bouchers qui font passer par Chauvigny les "oueilles" qu'ils ont achetées dans des foires : une soixantaine de bêtes venant de Saint-Romain, "en la châtellenie de Montmorillon", trois douzaines de Salignac (ou Solignac), un nombre indéterminé de "la foire de Saint-Martial". Il arrive que, pour contrôler les passages, le "pontenier" "lève les planches" (le pont-levis) et ferme la porte. D'autres personnes signalent des déplacements à l'occasion de foires en Berry et à Chauvigny. On perçoit ainsi le rôle du pont dans le commerce régional et on évalue la perte d'activité qu'entraînera pour la ville l'abandon du pont tombé en ruines et son remplacement par un bac, mode de transbordement qui n'est pas particulièrement adapté aux moutons, même avant le siècle de Panurge.

Le pèlerinage en l'honneur de saint Fiacre est mentionné par plusieurs personnes qui y ont participé le dimanche 2 septembre et qui en nomment d'autres, notamment le cuisinier de Montierneuf de Poitiers. C'est le "voyage à Monsieur saint Fiacre", qui attire dans la ville une "grande assemblée" de pèlerins venus de Poitiers et d'ailleurs.

On possède par ailleurs une mention du même pèlerinage, pour l'année 1414. Cette année-là, un hôtelier de la ville a tué son gendre au cours d'une rixe, le jour même de la fête du saint. Des " lettres de rémission " qui lui furent accordées mentionnent : " Ce jour-là, il y a toujours affluence, et, à l'hôtel, il y a plus de notables gens qu'en temps normal, pour l'honneur et la fête de M. Saint Fiacre, qui est prié et adoré audit lieu " (1). En 1414, le 30 août, jour de la fête, tombe un jeudi. Il en est de même en 1498, de sorte que, cette année-là au moins, le pèlerinage s'est prolongé jusqu'au dimanche suivant, 2 septembre.

On aimerait en savoir davantage sur cet élan de piété populaire qui animait la ville chaque année. Toujours est-il que le " voyage " est attesté pour presque tout le XVe siècle, sans qu'on sache avec précision où le saint était " prié et adoré ", " à Chauvigny ".

Note

(1) Le Pays Chauvinois, n° 1, p. 12.

Publié dans Le Pays chauvinois, bulletin de la Société de recherches... du Pays Chauvinois, n° 29, 1991, p. 41-42. Une erreur d'interprétation commise alors a été rectifiée ici.