L'origine du nom de Pont-l'Abbé

 

 La graphie du nom de Pont-l'Abbé (1) est due à une méprise. Ce lieu n'appartenait pas à un abbé. Il fut donné en 1047 à l'abbaye de Notre-Dame de Saintes, lors de sa fondation, par le comte d'Anjou Geoffroy Martel et son épouse la comtesse Agnès. Or l'abbaye de Saintes était un établissement de femmes. Certes, parmi les biens dont fut gratifiée cette abbaye à sa fondation, figuraient les possessions de l'ancienne abbaye Saint-Pallais de Saintes. Pont-l'Abbé aurait pu appartenir primitivement à l'abbé de Saint-Pallais. Il n'en est rien : ces possessions sont connues par la charte de fondation de Notre-Dame ; dans cette pièce, Pont-l'Abbé figure à part. D'ailleurs, la forme Pontolabium de ce document exclut l'hypothèse d'un rattachement à Saint-Pallais; on aurait alors latinisé le nom de la terre de Pont-l'Abbé en Pons Abbatis. Les autres formes du cartulaire (Pontelabium, Pontilabium) traduisent le désarroi des scribes qui n'ont pas su identifier le mot. Certains, pourtant, ont vu juste en écrivant Pontem lapidum (2). Il s'agit en effet d'un pont de pierre. Mais le prototype exact est Pons lapideus. L'adjectif lapideus aboutissait normalement à labei au Moyen Age et pouvait alors être confondu avec le substantif l'abé ou l'abei, " l'abbé ". La confusion est ancienne : on trouve Pons Abbatis dans les Comptes d'Alfonse de Poitiers (3). Il existe un autre exemple de pons lapideus : Pont-Levoy, commune du canton de Montrichard (Loir-et-Cher) (4).

Si on a attribué Pont-l'Abbé à un abbé imaginaire, le souvenir de l'abbé de Saint-Pallais s'est de bonne heure effacé d'une autre terre de Notre-Dame de Saintes. Parmi les biens ayant appartenu à l'abbaye de Saint-Pallais, Notre-Dame reçut la " couture " du Mont Abadenc et une terre sise à Thérac (5), près du chemin des arènes de Thénac : et cum quadam cultura terre que est ad montem Abadenc et cum terra per partes divisa que est ad Tairach juxta viam arenarum de Valai, que terra etiam vocatur Sancti Palladii (1047 ; cartulaire de Notre-Dame de Saintes n° 1, p. 3 ; sous-titre De abbatia Sancti Palladii).

L'adjectif abadenc a été transcrit dans la charte comme il était prononcé au milieu du XIe siècle ; on n'a même pas cherché à l'affubler d'une terminaison latine. C'est un dérivé de abbas-abbatis avec le suffixe enc. La présence d'un d intervocalique est normale à une époque où on parlait un dialecte occitanisant dans cette région. Le " mont abadenc " est le mont de l'abbé (de Saint-Pallais). Cette terre était nommée d'autre part " terre de Saint-Pallais " : culturam de Monte Abadencs qui dicitur terra Sancti Palladii " (1171 ; même cartulaire, n° 82, p. 73).

Sa situation est indiquée dans l'aveu et dénombrement de l'abbesse Jeanne de Villars : " Item ung autre fieu en mesme parroiche [de Thénac] et seigneurie, assise à Puy Badent, tenant au chemin qui vait de Tanac auxdites Arrènes, d'un chief et d'aultre aux terres dudict prieur des Arrênes et d'ung cousté tient au fieu de Nasviau et d'aultre cousté au fieu de Laserre... " (23 septembre 1472 ; dans Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome IV, p. 480). Elle n'était donc pas très éloignée de celle de Thérac. On remarque qu'elle a changé de nom. Le mont est devenu un puy ; c'est la même chose. Mais on pourrait croire qu'il a appartenu à un certain M. Badent. Autre modification, au XVIIIe siècle : dom Boudet, dans son histoire de l'abbaye Notre-Dame, écrit mont à Badin (6). Avec une persistance touchante, on a conservé le nom de ce possesseur imaginaire mais on a rétabli la préposition imaginaire supprimée en 1472.

Ainsi, la toponymie ménage parfois des surprises amusantes.

Notes

(1) Canton de Saint-Porchaire (Charente-Maritime).

(2) 1095, n° 5, p. 10 ; 1119, n° 6, p. 12; etc.

(3) Année 1246 (Archives Historiques du Poitou, tome IV, p. 147).

(4) Cf. Vincent, Toponymie de la France, n° 795 ; et Longnon, Noms de lieux, n° 705.

(5) Commune des Gonds, canton de Saintes.

(6) Archives Historiques Saintonge et Aunis, tome XII, p. 252.

 Publié dans le bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome I, n° 6, p. 182-184, sous le titre " Pont-l'Abbé et Puy-Badent ".