Les noms des rues Bourignon et de Bremond d'Ars à Saintes


Si les conseils municipaux sont parfois embarrassés pour donner des noms aux voies nouvelles, ils peuvent l'être également en présence de demandes émanant de groupements, de familles ou de particuliers, tendant à débaptiser des voies anciennes pour " honorer la mémoire " de personnalités ou de membres de ces familles. Voici un exemple de sollicitation datant du siècle dernier, qui n'est pas à l'honneur du président d'une société savante du département.

Le 31 mai 1894, dans l'après-midi, s'achève à Saintes, à l'hôtel de ville, le 61e congrès de la Société Française d'Archéologie. Comme il est d'usage en pareille circonstance, on trinque et les autorités y vont de leurs " toasts ". C'est à cette occasion que Louis Audiat, président de la Société des Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, bien connu pour son rôle dans le mouvement d'érudition de la seconde moitié du XIXe siècle, a présenté la proposition suivante :

" ... Ces devanciers [ceux des archéologues du moment] étaient François Bourignon, dont le livre Recherches sur les antiquités de la Saintonge est classique, pour ainsi dire, et Pierre de Bremond d'Ars qui, né de la plus ancienne famille du pays, protégea son jeune ami sorti d'une très modeste condition, amateur éclairé, collectionneur intelligent, qui légua à la ville de Saintes son riche médaillier si habilement classé par M . Dangibeaud. Ne serait-il pas juste que la ville de Saintes conservât leur mémoire ? Je propose donc que le congrès émette le voeu que le nom de Bourignon soit donné à la " rue du Champ de Foire ", qui n'a aucune signification, là-haut, sur cet acropole où ont été faites presque toutes nos découvertes archéologiques, et celui de Bremond d'Ars à la " rue du Palais ", où il est né, où est sa maison construite en 1572 et toujours habitée depuis par sa famille... Nous recommanderons ce voeu à celui qui représente ici la municipalité, qui voudra bien l'appuyer auprès du conseil municipal, dont je vois ici plusieurs membres favorables à cette idée... L'inscription de ces deux noms sur la pierre sera un souvenir vivant, quotidien et perpétuel de votre passage à Saintes. Vous aurez ainsi laissé de vous une trace durable dans l'esprit de notre population, en même temps que dans le coeur de beaucoup d'entre nous... Que ceux qui approuvent ma proposition lèvent leur verre jusqu'aux lèvres " (1).

Le compte rendu est muet sur les mouvements de verres, mais les noms de Bourignon et de Pierre de Bremond d'Ars ont effectivement été donnés à des rues, l'année suivante, le 26 mars 1895, sans pour autant, d'ailleurs, que soient pris totalement en compte les desiderata d'Audiat (2). Il est navrant cependant qu'un président de société historique considère comme sans signification un nom qui rappelle un état ancien. En l'occurrence, Audiat rejoint les " édiles " rochefortais du début de ce siècle, qui considéraient aussi comme " sans signification " des désignations ne comportant pas des noms de personnes à recommander à la postérité (3). On se demande d'ailleurs, un siècle après le congrès, si " la population " de ces rues pense avec émotion aux honorables "savants " qui, en l'an de grâce 1894, ont approuvé une proposition tendant à rappeler le souvenir de leur réunion à Saintes, " à perpétuité ", s'il vous plaît, comme si des archéologues ignoraient le caractère périssable des constructions humaines. Il est probable, d'ailleurs, que les participants étrangers à la ville étaient parfaitement indifférents à la proposition, ce qui leur a permis de l'approuver, sans observation, du bout des lèvres...

Notes

(1) Revue de la Saintonge et de l'Aunis, tome XIV, p. 291.
(2) Voir détails dans
Saintes et l'histoire de ses rues.
(3) Le même Audiat a par ailleurs condamné véhémentement l'initiative des Rochefortais, mais pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'archéologie : il n'appréciait pas l'anticléricalisme d'un conseil municipal qui a rayé du plan de Rochefort tous les saints, pour les remplacer par des idoles.