L'ÉVOLUTION DU TERROIR DE ROCHEFORT

 

 

Le milieu 

La commune de Rochefort s'inscrit dans une élégante boucle de la Charente qui rappelle un profil de cygne, à quelques kilomètres de la mer. Elle compte environ 25000 habitants pour 2195 hectares, soit quelque 1100 habitants au km2. Le terroir n'était pas particulièrement favorable à l'implantation humaine. Le long du fleuve, des marais d'argile grise compacte en été et bourbeuse à la saison des pluies, submergés en partie lors des grandes marées, permettaient l'élevage, mais à condition de les drainer par un système de canaux et de fossés ; cet entretien était assuré par des ouvriers spécialisés appelés "bessons". Toute négligence ou interruption, notamment en cas de troubles, engendrait des fièvres. Les prés "fauchis" étaient réservés pour le foin ; il étaient mis en défens au début du printemps pour laisser pousser l'herbe, qui était coupée à la faux. La lanière dessinée par le déplacement du faucheur s'appelait une "route " ; dans certains cas, on comptait les "routes " pour évaluer la largeur d'un pré, tout comme on comptait les sillons pour la largeur des parcelles labourées. Les prés à pacage étaient livrés aux animaux toute l'année, sauf à rentrer ces derniers en cas d'inondation. Les prés "gâts " ou "en agât " ou "en agâtis " n'étaient pas entretenus ; ils fournissaient la "rouche ", sorte de carex utilisé pour la litière et aussi pour certaines toitures.

Ces marais cernaient la partie méridionale de l'"île de Rochefort", au relief négligeable, où il n'y avait aucune source pérenne, aucun ruisseau. Cependant, l'eau potable ne manquait pas; des nappes d'argile rouge de décalcification retenaient en effet les eaux d'infiltration qu'on pouvait atteindre en creusant des puits le plus souvent peu profonds. Une forêt constituait une réserve de bois et un terrain de pâture pour les animaux. A la fin du XVIIe siècle, elle s'étendait jusqu'à l'entrée du cimetière actuel. Elle a malheureusement été sacrifiée au début du XVIIIe siècle et aujourd'hui il n'existe aucun espace boisé dans la commune, où aller chercher des coucous au printemps et se reposer sous les chênes par les temps de canicule. L'espace défriché, au sol argilo-calcaire, acceptait les céréales "nobles " et la vigne. Quelques "mottes ", terrains riches, humifères, sur sous-sol tourbeux, permettaient l'entretien de jardins.

Le climat, océanique, préservait des grands écarts de température. La sécheresse de l'été éliminait le hêtre en dehors des bas fonds, mais les variétés de chêne croissaient sans difficulté. L'ormeau résistait bien aux vents de mer et le frêne trouvait facilement l'humidité à faible profondeur. Ces deux dernières essences constituaient l'armature des haies, appelées "palisses ", qui longeaient les fossés de séparation des propriétés. Dans les canaux et les fossés, on pouvait pêcher l'anguille. Actuellement cette pêche se pratique sans hameçon, avec des pelotons de vers de terre appelés "âchets "; c'est la "vermée "; mais les amateurs se plaignent de la grande rareté des anguilles.

Survol historique

Dans l'état actuel de la recherche historique, Rochefort apparaît anciennement comme une paroisse rurale, avec un château surveillant la Charente, une église Notre-Dame relativement isolée, siège d'un prieuré de chanoines de Saint-Augustin, et des villages dispersés. Des " hôtels " sont signalés au XVe siècle, aux environs du château, mais on ne trouve pas trace de bourg. Au début du XIVe siècle, le roi Philippe le Bel a acheté le château et la châtellenie. Ensuite, comme d'autres domaines royaux, Rochefort a été, à plusieurs reprises, engagé par les rois pour se procurer des subsides, jusqu'à ce que, en 1665-1666, Louis XIV rachète la châtellenie, en vue d'édifier un arsenal. La création du "plus bel établissement du royaume", avec sa "trop magnifique corderie ", transforme alors profondément la rive de la Charente au pied du château ruiné, engendre une ville, provoque la naissance d'un faubourg, oriente des indigènes vers les métiers de la construction navale. Cependant, ces transformations n'affectent qu'une petite partie de la paroisse et les villages maintiennent leur vocation agricole, même si la plupart comptent désormais des charpentiers de navires, des perceurs, des calfats, et si une horticulture de proximité urbaine prend naissance et se développe au village de Marseille.

Au XVIIe siècle, dans ces villages, on observe surtout des maisons basses, sans étage. On emploie à peu près constamment alors le mot "chambre" pour ce qu'on appelle aujourd'hui une pièce. Nombre de "maisons " se composent d'une seule "chambre ", mais avec un mur commun avec une autre "maison ", qui correspond parfois à notre mur de refend. Tel habitant acquiert ainsi une "chambre " contiguë à la sienne pour disposer de l'ensemble de l'immeuble. Un "toit " est un édifice annexe servant de remise ou de retraite pour les animaux. Le mot est d'un emploi très général ; on ne rencontre guère les termes cellier, bergerie, étable ou écurie. Le "barcherit " ou la "barcherie " est un hangar ou une aire, où l'on remise le foin, la paille ou les fagots. Ces constructions s'élèvent dans un espace commun, le "queureu ", qui comporte souvent un puits commun, voire un four. Les contrats de mutation de propriété ne manquent pas de signaler le droit "de queureu et queuruage " pour les maisons.

Aux origines de la ville

En 1666, le château a à peu près disparu mais son grand jardin demeure. Un chemin venant du bac de Martrou passe devant l'hôtel du seigneur qui a remplacé le château et atteint le jardin où il se prolonge par des "grandes allées"; il est devenu la rue Toufaire. Un chemin perpendiculaire part des restes du château en direction de la Charente ; il est représenté actuellement, hors ville, par la rue Gambetta, la rue Baril et son prolongement jusqu'au Port-Neuf. Il coupe, au village de Marseille, le grand chemin de Soubise à la Rochelle, qui suit le boulevard Buisson, la rue de la Belle-Judith et oblique vers le nord-ouest, en direction de Villeneuve. Ces deux anciennes voies, identifiables dès la fin du XVe siècle, ont constitué les axes du plan géométrique de la ville. On remarque aussi que le jardin a été respecté par les concepteurs et que sa forme a déterminé celle de la ville dans sa partie nord.

La naissance de cette ville ne s'est pas effectuée sans difficulté. Différents projets de plans, conservés dans les archives, mettent en évidence bien des hésitations. D'autre part, on connaît les soucis des intendants qui ont dû laisser s'édifier au début un genre de bidonville, avant de pouvoir imposer la construction d'immeubles en pierre, à étages. L'édification de remparts a défiguré le voisinage immédiat. L'extraction de pierre et de terre a transformé les terrains en bourbiers, avec des trous profonds dont certains n'ont été comblés qu'après plusieurs dizaines d'années. L'alimentation en eau a été précaire jusqu'au XIXe siècle et elle n'est devenue vraiment satisfaisante que tout récemment, notamment par le captage d'une eau venant de Vendée. Parallèlement, le problème de l'insalubrité due au voisinage des marais n'a été résolu que fort tard. Si Rochefort est actuellement une ville accueillante, c'est grâce aux aménagements poursuivis par de nombreuses générations et, en particulier, à l'effort récent de plusieurs conseils municipaux.

L'état actuel

Toutefois le voyageur qui vient de Saintes, de la Rochelle ou de Saint-Jean-d'Angély, vieilles villes qui conservent de beaux restes, peut être déçu de trouver à Rochefort une ville récente, artificielle, aux rues étonnamment larges et rectilignes, dont les plus anciens immeubles, à l'exception d'un seul, ne datent que du XVIIIe siècle, même si certains hôtels méritent un arrêt prolongé. D'autre part, l'examen d'une carte montre que ce qui est appelé le "centre ville" est en position très excentrique dans la commune, ce qui oblige les habitants des anciens villages ou des zones périphériques à effectuer de longs déplacements pour atteindre la mairie ou la sous-préfecture. Heureusement, un vaste parc permet de garer les autos à proximité immédiate mais il s'avère insuffisant les jours de foires et de marchés et en été, avec l'arrivée de touristes attirés par une propagande qui, ici comme ailleurs, n'a pas comme principal souci l'honnêteté de l'information. Parmi les leurres imaginés par les spécialistes de cette propagande figure le slogan "Rochefort ville nature", qui ne laisse pas de surprendre, non seulement par son caractère insolite mais aussi par le fait que plusieurs rues sont plantées de ... palmiers de Chine, essence bien du terroir !

L'observateur étranger qui ne cherche pas l'édifice original et ne se laisse pas attirer par des spectacles du genre "reconstruction de l'Hermione", mais s'intéresse à l'évolution urbaine, est surtout attiré par le faubourg, avec ses "échoppes ", petites maisons basses de tradition locale, aux étroites façades blanches à deux fenêtres, avec couloir latéral donnant sur un profond jardin en lanière. S'il est admis à visiter un de ces jardins, il est surpris de l'effet produit par leur juxtaposition, qui donne l'impression d'être à la campagne, impression qui ne contribue d'ailleurs pas peu au bien être des habitants. Ces échoppes s'observent en particulier dans la rue du 14-Juillet, une des très rares voies qui ait échappé aux plans d'alignement et aux élargissements, du moins pour partie. On sait, en effet, que cette rue est l'ancien chemin de l'église Notre-Dame à Soubise. Elle a malheureusement perdu ses moulins à vent, et même son nom de "rue des Dix-Moulins", qu'elle avait reçu de la voix populaire.


Une échoppe du faubourg
(photo "charte architecturale")

Cette disposition ne concerne que la partie la plus ancienne du faubourg, qui était séparée de la ville close par une zone non edificandi et dont les voies ont été tracées au XVIIe siècle. Le faubourg s'est accru considérablement au XIXe siècle et les concepteurs d'alors ont été moins bien inspirés. On a tracé des rues parallèles, proches les unes des autres, qui ont limité la superficie des jardins et, partant, l'agrément pour les habitants.

Après la dernière guerre mondiale, on a assisté à une prolifération de constructions dans toutes les directions, y compris sur les franges des marais. Les "ensembles" à plusieurs étages ont été au rendez-vous, ici comme ailleurs, mais dans des limites raisonnables. Le principal, appelé "Petit Marseille", édifié en extrême limite d'agglomération, à l'ouest, est le seul à poser des problèmes. Cependant, les particuliers ont maintenu la tradition locale des maisons basses ou à un étage, aux toits à faible pente, à tuiles courbes rouges, caractéristiques des pays du sud de la Loire. Aujourd'hui, presque tous les anciens villages sont absorbés et leurs espaces communs, les "queureux", sont transformés en parcs à autos. Il n'existe plus d'exploitation agricole et la plupart des anciens chemins sont devenus des rues; leurs fossés ont été comblés, leurs "palisses" arrachées et remplacées par des clôtures, métalliques ou autres. Alors que la population a diminué, l'espace bâti a crû considérablement. Dans le même temps, les abords de la corderie reconstruite après la guerre ont été remodelés et transformés en un écrin pour le monument, de conception d'ailleurs discutable; les marais abandonnés ont été repris par la commune et aménagés pour la promenade. Le paysage rochefortais est ainsi devenu rapidement essentiellement urbain. Comme la commune n'a ni ruisseau, ni bois, ni vestige véritablement ancien, il reste aux habitants amateurs d'eau vive, de champignons, de fleurs sauvages, de champs cultivés ou de ruines qui font rêver, à s'engouffrer dans leur auto pour aller se promener dans une commune voisine.

Aménagements dans le faubourg, entre la rue Baril et la rue des Frères-Jamain

 

Photo "Charte architecturale"

Au premier plan, à gauche : la toiture plate de la piscine, celle-ci ayant remplacé un ensemble de jardins cultivés.
A droite : les toits plats gris d'une école qui a remplacé le clos d'une école de dressage.
Au milieu : la rue des Dauphins, percée récemment dans un groupe de jardins qui n'étaient plus cultivés. Respect de la construction traditionnelle : toits colorés à faible pente, alignement des maisons le long de la rue. Cependant les jardins, derrière les maisons, sont minuscules.
A gauche : le rue Charles Maher, anciennement rue Véron. Avant la construction de la piscine, c'était, malgré son nom, une impasse butant sur une longue "palisse" dont il ne reste plus qu'une cinquantaine de mètres, dernier vestige d'un espace récemment cultivé .
Entre les deux rues, la distance est telle que les jardins contigus, largement plantés d'arbres, donnent l'impression d'un vaste parc, comme dans la partie la plus ancienne du faubourg.
 

Extrait du plan cadastral de 1809

Les voies

En haut,à droite : route de la Rochelle (sud-nord)
Du carrefour au village de Marseille : actuelle
rue Gaston Baril
A droite : l'actuelle
rue A. France, qui a été rectifiée au sud, pour supprimer le triangle.
En bas : l'actuelle
rue des Frères Jamain.
De cette rue, à gauche, part un
chemin qui rejoint la rue A. France, dont il ne subsiste que deux portions (partie sud de la rue de la Philaudrie et rue sans plaque au sud de l'école Anatole France).

Les changements depuis 1809

Percement de la rue du Dressage (en pointillé entre le carrefour et le chemin), délimitant un quadrilatère où ont été installés une école de dressage puis le groupe scolaire A. France
Percement de la
rue Véron, aujourd'hui rue Charles Maher (en pointillé entre la rue Baril et le grand rectangle)
Percement de l'impasse de la Philaudrie (depuis,
rue de la Philaudrie), par prolongement de la partie sud-nord du chemin (en pointillé)
Percement de la
rue Georges Hébert, perpendiculaire à la précédente (en pointillé), consécutif à l'achat par la commune d'un vaste terrain pour y construire une piscine et une patinoire. La partie prévue pour la patinoire est actuellement en pré
Percement de la rue des Dauphins (en pointillé, entre la rue Baril et la piscine)
Le pré communal conserve un puits.
Nota : Les nouvelles voies sont situées approximativement.


Plan de situation

 

Aménagements entre la route de la Rochelle et le village de la Grange
 

Sur cet extrait d'une carte du XIXe siècle, on distingue les villages de la Mauratière, de la Belle-Judiht (avec deux moulins), de Marseille, de la Filauderie, et la première maison du village de la Grange. La ferme du Bois-d'Amourette, qui n'est pas représentée, se situe au-dessous du nom, à l'endroit d'où part une ligne en pointillé. La voie sud-nord, à droite, est la route de la Rochelle, rectiligne, qui double le grand chemin de Soubise à la Rochelle passant par la Filauderie, Marseille, la Belle Judith et Villeneuve (au nord, hors carte). La voie sud-est-nord-ouest, qui passe au village de Marseille, est le chemin de la ville au port sur la Charente.
Actuellement, la Mauratière est rasée mais son emplacement demeure perceptible. Un ensemble de grands immeubles HLM a été édifié entre Marseille et la Grange, sous le nom de Petit Marseille, desservi par une large voie rectigne descendant du carrefour du chemin du port à la Mauratière. Cette voie a été baptisée avenue Paule Maraud le 21 mai 1973. On prévoyait alors un raccordement avec la route de la Rochelle, dont un tronçon, entre cette route et le chemin partant de la Mauratière en direction de la Belle Judith a été dénommé avenue du Bois d'Amourette le 13 novembre 1974. Ce tronçon a coupé l'ancien grand chemin de Soubise à la Rochelle, qui avait disparu au nord. La partie subsistante de ce chemin, au nord de la Belle Judith, a été appelée rue de la Mauratière, le même jour, 13 novembre 1974, parce qu'elle permettait aux habitants de la Belle Judith de gagner la Mauratière, non sans être obligés de changer deux fois de direction. .La dénomination "avenue du Bois d'Amourette" a été justifiée par le prolongement de la voie jusqu'à la ferme, en 1999 seulement, soit un quart de siècle plus tard. C'est en effet le temps qu'il a fallu pour que, la ferme ayant cessé toute activité, les champs voisins soient transformés en lotissements. 
Ainsi, c'est seulement en 1999 qu'a été achevée une déviation prévue vers 1970, qui se serait substituée au boulevard Buisson. Mais, entre temps, a été réalisée une autre déviation, qui a rendu celle-ci caduque. Quant à la politique d'urbanisation continue, elle est évidente : depuis 1973 on attendait la disparition de l'exploitation du Bois d'Amourette.


 

L'avenue du Bois d'Amourette
(photo prise début janvier 1999)

A gauche : l'entrée de l'ancienne ferme appelée Bois d'Amourette. On aperçoit le portail rouillé, qui ne sert plus depuis plusieurs années. La large voie, baptisée avenue, vient de remplacer un chemin rural conduisant jadis à la Mauratière, qui a été rasée. Au fond, dernier vestige d'une palisse, qui a d'ailleurs été sacrifiée quelques jours après la prise de cette photo.

 Addition :

Le recensement de 1999 fait apparaître le nombre (provisoire) de 25767 habitants pour la commune, en diminution de 4705 par rapport à 1946. Or, entre 1946 et 1999, la superficie bâtie s'est accrue considérablement, comme le prouvent les deux plans suivants extraits de la "charte architecturale" de Rochefort.

 

 

 A gauche 1945, à droite 1995

L'habitat apparaît ainsi dispersé, à l'avantage des gens des zones nouvellement construites qui disposent de parcelles suffisantes pour entretenir de petits jardins. Par contre, l'espace rural est très réduit, au point qu'on estime que dans quelques années il n'y aura plus de zone constructible, à moins de coloniser les marais qui représentent une fraction importante du terroir communal.