UN TESTAMENT COLLECTIF SCELLÉ À ROCHEFORT EN 1454

La question de la seigneurie de Romette

 
Le 31 mars 1454, sont réunis devant Jean Bernart, garde du sceau royal établi aux contrats à Rochefort-sur-Charente : Pierre de Latour, sa femme Perrenelle de Frontdebeuf, son fils Jean issu d'un premier mariage avec feue Jeanne du Chastenet, et la femme de Jean, Françoise Desguerres, née d'un premier mariage de Perrenelle avec feu Guillaume Desguerres. C'est l'état de santé de Perrenelle qui justifie un testament : elle est " un peu mal disposée de son corps ". Les trois autres interviennent en même temps pour régler la dévolution d'acquêts communs.

Tous quatre se disent paroissiens de Saint-Pierre de Magné et élisent leur sépulture en l'église du lieu (1), auprès de celle de Guillaume Desguerres, au cas où ils décéderaient dans la paroisse ou à trois lieues à la ronde. Ils donnent chacun un écu d'or à la fabrique, un autre au prieur-curé, 10 sous tournois à chacune des confréries et " le pain de deux charges de blé " pour nourrir les pauvres de leur seigneurie, " les jours de septiesme " de chacun d'eux. Ils demandent, également pour chacun d'eux, 50 messes le jour de leur enterrement, 50 messes à huitaine et autant pour l'anniversaire. Conscients des difficultés que soulèveront de telles dispositions pour le prieur de Saint-Pierre, ils chargent leurs exécuteurs testamentaires de pourvoir où ils pourront aux services qui ne pourront être faits sur place. Ils ajoutent enfin un " trentenier ", une seule fois, au premier anniversaire.

Les dispositions relatives aux biens de ce monde concernent des acquêts communs dans la " terre et seigneurie de Romette " et des biens de Perrenelle. Les parents ont eu " en partage " de Jean de Frontdebeuf, qui l'a eu par donation de sa femme, feue Jeanne Desguerres, un tiers par indivis en la moitié de Romette, sauf le quint. Les quatre ont acquis ensemble, d'Aubert de Latour qui les a eus par donation de feue Jeanne Desguerres, sa femme, soeur aînée de Françoise, un tiers par indivis de la moitié, plus un tiers du quint. Ces acquêts demeureront " à perpétuité " aux enfants, de même que 100 sous de rente sur la terre des Ouillères, acquis par feu Pierre d'Offertun, oncle de Perrenelle, de feue Jeanne de Vivonne, dame des Ouillères, mère de Guillaume Desguerres. Après le décès de Perrenelle, Jean de Latour le jeune, son fils, aura " les hostels de Trappes, de la Grolière, et de la Culasse en la chatellenie de Soubize ", avec toutes les appartenances, et Françoise Desguerres, sa fille, recevra " le four banier du Breuil de Rochefort, avec ses droiz, prérogatives et prééminences ", plus 20 livres de rente annuelle sur " la coutume de l'ayve de Soubize ". Si Jean de Latour aîné et Françoise Desguerres, sa femme, décèdent sans enfants, les biens qui leur sont dévolus iront à leurs parents.

L'acte est signé par Marsault du Chastenet et Etienne Frontdebeuf, notaires jurés et audienciers de la cour du sceau de Rochefort, en présence de Pierre Guy de Monnac, prieur de Saint-Pierre de Magné, frère Jean Beraud, prieur du Vergerou, maître Jean Gaultier, prêtre, et autres. Lors de sa publication, il conservait un sceau pendant qui a été reproduit en dessin. A la suite figure l'attestation du juge établi à Saint-Jean-d'Angély pour l'évêque de Saintes, de la délivrance des legs à l'occasion de l'inhumation de " Pétronille de Frontdebeuf ", en date du mercredi 4 février 1455 vieux style, soit 1456 (2).

Ainsi, le document nous fait connaître une dame des Ouillères, Jeanne de Vivonne, qui doit être une héritière d'Eble de Vivonne qui a fait aveu du fief des Ouillères au seigneur de Rochefort en 1368 (3). L'origine des possessions de Perrenelle dans la châtellenie de Rochefort est connue. R.-J. Boutin l'a signalée dans un article intitulé " Blason du logis de la Grollière, près Breuil-Magné " (4). Rappelons-la. Pierre d'Offertun a acquis " les hostels et hébergemens de Trappes et de la Grolière, avec leurs appartenances et deppendances ", et le " four bannier " du Breuil de Rochefort, et il les a donnés à sa nièce Perrenelle, à l'occasion de son mariage avec Pierre de Latour, en s'en réservant toutefois la jouissance à vie. L'acte qui révèle les faits est une transaction intervenue le 2 mai 1435, par laquelle Marie d'Offertun, soeur de Pierre alors défunt et veuve de Jean de Frontdebeuf, renonce à ses prétentions sur les biens (5).

Nous ignorons comment Perrenelle a obtenu ses droits dans la châtellenie de Soubise  : un hôtel appelé la Culasse et une rente sur la coutume de la Charente. Nous ne connaissons pas d'autre mention de cet hôtel, mais le " fief de la Culasse ", dans la paroisse de Beaugeay, est désigné à plusieurs reprises dans les archives de la famille de Queux de Saint-Hilaire. Un aveu de ce fief est fait, à une date non précisée, par Antoine de Latour, sieur de la Grolière, à Jean Larchevêque, seigneur de Soubise, un autre, en date du 31 mai 1567, par la veuve du précédent. Le 2 octobre 1609, le " lieu noble de la Culasse, situé au lieu de Beaugay ", est vendu par maître François Baudouin, sieur de Plantemaure, à René de Queux, sieur de Saint-Hilaire. Dans un testament du 23 février 1624, Jacob de Queux, fils de René ci-dessus, attribue à son second fils, Benjamin, " les seigneuries et métairies de la Tour et de la Culasse, situées en la paroisse de Baugeay, seigneurie de Soubise, tenues noblement du seigneur de Soubise au devoir d'un florin d'or apprécié à un écu " (6). On voit que les de Latour ont conservé le fief jusque dans la seconde moitié du XVIe siècle.

Les dispositions relatives à la seigneurie de Romette sont les plus difficiles à interpréter. Dans une étude sur les seigneurs de la Rochecourbon, Henry Venant présente les Frontdebeuf comme les plus anciens seigneurs de Romette dont il ait pu retrouver les noms et sa généalogie commence à Jean de Frontdebeuf, époux de Marie d'Offertun, qu'il dit seigneur de Romette en 1380 (7). Nous supposons qu'il tient cette précision des archives du château de Geay, qu'il a explorées. Or on connaît d'autre part un Jean Desguerres, contemporain de Jean de Frontdebeuf, qui est dit lui aussi " seigneur de Romette ". Ce personnage a tenu un important fief du seigneur de Taillebourg : le 2 janvier 1409 (vieux style), le tuteur de ses enfants mineurs fait aveu à ce seigneur, " au devoir de 40 jours de garde au château de Taillebourg, de plusieurs hébergements au château, dans la ville et paroisse de Taillebourg et dans les paroisses d'Ecurat, Saint-Sornin, Saint-Vaise, Saint-Hilaire, Ecoyeux et ailleurs, le quart au rivage des vins, plusieurs cens, rentes, complants, terrages, dîmes, aux fiefs de Coutiers ou Romette et Romefort " (8). Ce fief de Coutiers est dans la paroisse d'Ecurat; on doit l'appeler aussi Romette parce qu'il est tenu traditionnellement par le seigneur de Romette. Un aveu semblable est fait le 15 août 1436 par Aubert de Latour, " sieur de Romette ", à cause de sa femme Jeanne Desguerres, renouvelé le 11 juillet 1442, pour la même cause (9).

Nous connaissons ce Aubert de Latour et sa femme Jeanne Desguerres, par le testament. Cette dernière apparaît comme la petite fille de Jean Desguerres, qui devait être le mari de Jeanne de Vivonne. Quant à Jean (II) de Frontdebeuf, il est vraisemblablement fils de Jean (I) et de Marie d'Offertun.

Ce qui est certain, c'est qu'une comparsonnerie existe à la fin du XIVe siècle. L'hypothèse qui nous semble la plus vraisemblable est que Jean Desguerres tient alors une moitié de Romette, en qualité de chemier. Cette moitié est ensuite partagée entre ses enfants, Guillaume, qui reçoit le quint et deux tiers, et Jeanne qui a un tiers pour sa part. A la génération suivante, les soeurs Jeanne et Françoise doivent se partager les deux tiers restants, l'aînée, Jeanne, recevant en plus le quint du chemier. Ainsi, en 1454, Jean de Latour aîné et sa femme Françoise, sont virtuellement en possession de la moitié de Romette autrefois tenue par les Desguerres et du tiers du quint : deux tiers de la moitié par acquisition et un tiers par héritage. Il faudrait connaître les dispositions testamentaires d'Aubert de Latour et de sa femme pour connaître le sort des deux tiers restants du quint.

D'autre part, on observe que les de Frontdebeuf et les de Latour s'insinuent dans la première moitié de la seigneurie. Le second Jean de Frontdebeuf, principal héritier du premier Jean, et détenteur de tout ou partie de la seconde moité de Romette, acquiert un tiers de la première moitié par donation de sa femme. A la même génération, Pierre de Latour, qui a d'abord acquis pour sa descendance la seigneurie de Romegoux par mariage avec Jeanne du Chastenet, se remarie avec Perrenelle de Frontdebeuf, et, en sa compagnie, acquiert le tiers de la première moitié de Romette que Jean de Frontdebeuf a eu de sa femme. Selon le testament, cette acquisition est obtenue " par partage ". Il doit s'agir du règlement de la succession de Jean I de Frontdebeuf, selon le même régime que chez les Desguerres : attribution à la fille d'une part du patrimoine, au lieu de la rente généralement pratiquée pour éviter la segmentation de ce patrimoine. S'il en est ainsi, Perrenelle a reçu une part de la moitié de son père.

Les de Latour n'ont pas profité de la disparition de la famille Desguerres seulement pour s'installer dans la seigneurie de Romette. Dans la seconde moitié du XVe siècle, un Jean de Latour, petit-fils du Pierre du testament, tient les Ouillères et Coutiers (10), provenant respectivement de Jeanne de Vivonne et de Jean Desguerres.

On sait que la réunion des fiefs contigus de Romette et de la Roche a donné naissance au domaine de la Rochecourbon, en Saint-Porchaire, sans pour autant que la situation féodale dans la paroisse de Saint-Porchaire, qui semble complexe, ait jamais été exposée clairement. Notre testament ne contredit pas la généalogie des Latour établie par Henry Venant, mais il malmène une généalogie présentée par le chanoine Tonnellier en 1961, dans une plaquette publiée chez Delavaud, sous le titre " La Roche-Courbon " (11).

 


En gras : les testateurs de 1453.
Suite des possesseurs :
La Grollière : Pierre de Offertun, Perrenelle, Jean le jeune
Trappes : Pierre de Offertun, Perrenelle, Jean le jeune
Four banal du Breuil : Pierre de Offertun, Perrenelle, Françoise
La Culasse : Perrenelle, Jean le jeune
Les Ouillères : Jeanne de Vivonne, Guillaume, Françoise
Romette chemier : Jean Desguerres, Guillaume, Jeanne fille de Guillaume

Au début du XVe siècle, Romette est partagée par moitié, en indivis, entre Jean Desguerres, qui est chemier, et Jean de Frontdebeuf. A la génération suivante, les mariages de Guillaume Desguerres avec Perrenelle de Frontdebeuf et de Jeanne Desguerres avec Jean de Frontdebeuf, semblent préparer un regroupement des deux moitiés en faveur de l'une des familles. Cependant, les Desguerres disparaissent à la troisième génération et les Latour, par alliances et par acquêts, obtiennent la totalité de leur part. Notre documentation ne permet pas de connaître le sort de l'autre moitié : nous ignorons en effet comment a été réglée la succession de Jean (1) de Frontdebeuf.

  Notes

(1) On sait que l'église, aujourd'hui disparue, se trouvait à l'emplacement du cimetière. Elle a été reconstruite au bourg du Breuil, tandis que le cimetière est demeuré au lieu de Magné.

(2) Le testament a été publié dans Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XLIX, p. 171-178.

(3) Dénombrement du 12 mai 1368; bibliothèque municipale la Rochelle, manuscrit n° 38, fol. 28 r°-29 r°.

(4) Bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome II, n° 1, année 1967, p. 7-8.

(5) Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XL, 1910, p. 394-397.

(6) Archives de M. Chavagnat, propriétaire à Saint-Hilaire.

(7) Revue de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXXVI, p. 326 et suivantes. On notera qu'il écrit d'Aiguières au lieu de Desguerres et d'Offretin au lieu d'Offertun.

(8) Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXIX, 1900, p. 351.

(9) Ibid., p. 351-352.

(10) Revue de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXXVI, 1916, p. 330.

(11) P. 7-8.

 Publié dans Roccafortis, bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 3e série, tome II, septembre 1993, p. 156-159.

 

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