Notes de toponymie


Les bois du Châteler, en Saint-Agnant 

Il est notoire que certains noms de lieux sont affublés de graphies fantaisistes, voire absurdes. Pont-l'Abbé (d'Arnoult), qui n'a jamais appartenu à un abbé mais était le siège d'un prieuré dépendant d'une abbaye de femmes, celle de Notre-Dame de Saintes, est un bon exemple de mauvaise interprétation. Il est vrai que le Ponti labium médiéval, " lèvre de la mer ", imaginé par quelque scribe inspiré pour traduire la forme de son temps, Pont Labei, n'était pas de meilleure inspiration.

Injustifiée est également la graphie Châtelet, qu'on observe sur les cartes et dans les textes, pour les bois du Châteler, dans la commune de Saint-Agnant, mais l'erreur est moins grave. Il ne s'agit pas du diminutif châtelet mais de la forme locale d'un terme châtelier, très répandu et bien connu comme susceptible d'indiquer la présence de ruines, mais indéterminées. En effet, nos ancêtres ont eu tendance à voir dans telle ou telle ruine les restes d'un ouvrage fortifié et on ne saurait les suivre sur ce point. Les bois du Châteler en sont une illustration puisqu'ils recèlent des ruines dont l'identification n'est pas certaine mais qui n'ont rien de commun avec une quelconque forteresse. Nous possédons assez de formes anciennes pour être affirmatifs sur la structure du toponyme :

- in nemore dou Chatelier ; 1317 (Archives Historiques Saintonge et Aunis, tome XXII, p. 178).
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in feodo de Chatelecio ; 1319 (ibid., p. 188). Erreur probable de lecture ou de transcription.
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nemus de Chastelleiro ; 1331 (ibid., p. 223).
- nemus ipsius prioris vocatum Parvum Chastelerium ; 1345 (ibid., p. 246).

Le nom de la Charente-Maritime

Lors de la grande réorganisation administrative du royaume qui a supprimé les "provinces", notre département a été appelé Charente-Inférieure. En effet, les noms retenus ont été empruntés au lexique de la géographie physique, qui use généralement de haut, moyen et bas ou inférieur, pour désigner les parties d'un cours d'eau. Ce système, cohérent, avait le mérite de faire abstraction de toute référence politique ou philosophique. Aussi s'est-il maintenu intact pendant près de 152 ans, sous plusieurs régimes, république ou royauté, malgré bien des changements de noms de communes et bien des mutations administratives. On sait que c'est notre département qui, le premier, a changé de nom, pour des considérations d'ordre commercial. La mutation ne s'est d'ailleurs pas opérée facilement : il a fallu une quinzaine d'années aux promoteurs pour obtenir satisfaction.

La note suivante, publiée dans la Revue de Saintonge et d'Aunis en 1925, qui signale une opposition du Conseil d'État, n'est pas signée, mais elle mérite une citation car elle exprime, sans ménagement d'ailleurs, le point de vue du citoyen moyen :

" A la session de mai du conseil général, le Préfet a donné lecture d'une dépêche du Ministre de l'Intérieur d'où il résulte que " le Conseil d'État consulté sur le projet de changement de nom du département, a émis l'avis que les noms des départements fixés depuis cent trente ans et entrés dans l'usage ne doivent être modifiés que pour de graves motifs et que la modification proposée en l'espèce ne se justifie par aucune raison d'ordre administratif ".

On sait que le seul et unique argument prôné par l'inventeur de cette proposition est le danger que les étrangers ne trouvent nos produits inférieurs parce qu'ils viendraient d'un pays portant le nom de Charente-Inférieure. C'était les supposer bien ignorants et bien bêtes. En tout cas, jusqu'ici l'infériorité de la Charente ne paraît pas avoir jamais nui au pays. Ainsi finit une vaste... campagne d'une opportunité très inférieure " (tome XLI, 1924-1925, p. 305).

La campagne n'était pourtant pas finie car, seize ans plus tard, la même revue signale qu'elle a abouti :

" Une loi parue au J.O. du 4 octobre 1941 remplace le nom de Charente-Inférieure que portait notre département depuis 150 ans, par celui de Charente-Maritime " (tome XLVII, p. 51). C'est tout. Il est vrai que la contestation n'est guère de mise alors. L'auteur de cette information ne prévoit probablement pas que les changements de ce genre iront se multipliant. Le spirituel chansonnier patoisant Goulebenéze, qui ne manque pas une occasion de brocarder ses concitoyens cagouillards, en tire un " O zeu fait ine belle jhambe ! " qui en dit long sur son appréciation du phénomène. Quant aux étrangers, on aimerait bien connaître leur réaction.

Le nom de Rochefort

On nous a demandé quand apparaît la localisation " sur mer ". Je profite de l'occasion pour résumer un article que j'ai rédigé avec le regretté Pierre Bitaubé, à son initiative, pour le volume de " mélanges historiques " publié à l'occasion du tricentenaire de la fondation de l'arsenal, en 1966 (pp. 5-9).

Dans les plus anciens textes, écrits en latin, on rencontre Roccafortis ou Rupesfortis, qui sont des traductions de la forme " vulgaire " du nom. A partir du milieu du XIIIe siècle et jusqu'au début du XVIIe, Rochefort et Rochefort-sur-Charente sont en concurrence. Après la création de l'arsenal, les textes sont trop nombreux pour faire une analyse exhaustive, mais Rochefort, tout court, est seul en usage dans l'administration. Les premières mentions de Rochefort-sur-Mer que nous avons relevées datent de 1789; on les trouve dans des cahier de doléances : de la corporation des selliers, bourreliers, charrons et ouvriers en voitures; de la corporation des menuisiers, tourneurs, tonneliers et bahutiers; des maîtres traiteurs et du Tiers État du bailliage. Les rédacteurs ne donnent évidemment aucune explication.

Un demi-siècle plus tard, à la fin de 1846 ou au début de 1847, l'administration des Postes adopte la même dénomination pour son cachet. Vers 1860, les commerçants locaux suivent le mouvement, pour leurs en-têtes. Aux environs de 1903, des lettres en provenance de l'administration centrale sont adressées à Rochefort-sur-Mer. Au début de 1914, l'appellation gagne les actes d'état civil et la mairie en frappe ses enveloppes. L'emploi se généralise dans les publications locales.

Une première réaction est due à l'administration des PTT qui, en juillet 1959, découvre le nom officiel et, en conséquence, oblitère la correspondance avec un timbre comportant " Rochefort, Charente-Maritime ". L'année suivante, la Société de Géographie, qui a suivi le courant - ce qui n'est pas à son honneur -, écarte " sur Mer " de son bulletin. L'article de 1966 était destiné à attirer l'attention sur cette addition, qui est un défi à la géographie descriptive. Le " livre rouge " du tricentenaire a été amplement distribué mais l'addition tient bon encore aujourd'hui, trente ans après. Il est bien vrai qu'il faut " donner le temps au temps ". Il est certain aussi que l'inertie et l'illusion sont de tous les temps.

Un document sur la rue Raspail à Rochefort

Lors d'une exposition sur les archives locales, à la mairie, en novembre 1995, on a pu prendre connaissance d'une lettre des " habitants de la rue des Fauvettes ", datée du 25 janvier 1900, comportant notamment :  " Ayant appris que notre rue devait changer de nom, nous venons également vous demander de lui donner le nom de Raspail, pour honorer la mémoire de ce fervent démocrate qui a rendu de si grands services à la classe ouvrière ". Suivent cinq signatures.

Dans sa séance du 11 juin suivant, le conseil municipal donne satisfaction aux signataires : après avoir entendu une biographie de Raspail présentée par un certain Jentet, il remplace les Fauvettes par Raspail. La pétition a dû plaire à Jentet, parce que c'est lui qui, le 12 novembre de la même année, propose de changer en trois ans vingt-quatre noms de rues, pour faire disparaître " tous les noms de saints et tous les noms vagues et sans signification ". Cette décision d'éliminer les noms " sans signification " a dû d'ailleurs être prise avant le 25 janvier, comme le suggère la lettre.

Ajoutons que c'est à cette séance du 12 novembre que le conseil élimine six noms indésirables dans la perspective de Jentet : Sainte-Anne, Sainte-Honorine, Saint-Jean et Notre-Dame, d'une part ; Camille et les Dix-Moulins, d'autre part. On sait que le trait de génie a consisté à remplacer Camille par Camille Desmoulins. Est-ce parce que la rue Camille Desmoulins avait toute chance d'être appelée couramment rue Desmoulins qu'on a en même temps supprimé les Dix Moulins ? Au sujet des confusions de noms, je puis témoigner que la rue Charles Maher a été récemment confondue avec la rue amiral Meyer, par un chauffeur-livreur qui avait un bordereau comportant " rue Mayer ", ou quelque chose d'approchant, la forme de la troisième lettre nécessitant une douloureuse interprétation. Il peut aussi arriver qu'on ne retienne que le prénom. Ainsi, peu après, un automobiliste qui cherchait " la recette des douanes dans la rue Charles de Gaulle ", était arrivé au bout de la rue Charles Maher, tout près de la piscine, par une démarche au sujet de laquelle j'ai cru honnête de ne pas m'informer.

Un nom de terroir à Rochefort : la Course au Lévrier

Un compte de recettes et de dépenses de la seigneurie de Rochefort, pour les années 1478-1480, désigne une " prise de la Course au Lévrier ", sans autre précision (Bibl. Municipale de la Rochelle, manuscrit 2465, folio 28 ; relevé de Yves Valadeau). La localisation en est donnée par un acte du notaire Gabet en date du 12 juin 1692, qui mentionne " une pièce de terre de un journal trois quarts, nommée Lespie, joignant le pré appelé la Course au Lévrier vers le midi, fossé entre deux, vers le nord à la forêt de Rochefort, fossé entre deux, à l'orient au chemin qui conduit des Broussailles à la forêt, fossé entre deux" (Archives départementales, minutes Gabet, XXI, liasse 9, pièce 184 ; relevé de Robert Fontaine). Il semble que ce lieu ait été ainsi appelé parce qu'on y a organisé une ou des courses de lévriers. Toujours est-il que le nom Lespie, pour l'Essepis, de la terre qui est en contact avec la forêt, suggère un défrichement.

Publié dans Roccafortis, bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 3e série, tome III, n° 19, janvier 1997, p. 153-155.