L’ORIGINE DE DEUX " CHRONIQUES " du XIIIe SIECLE

Tote l’istoire de France et le Turpin saintongeais

 

On sait que " Tote l'istoire de France " et le "Turpin saintongeais " sont des chroniques, écrites en " langue vulgaire ", c'est-à-dire en une langue autre que le latin, dans la première moitié du XIIIe siècle. Ces textes sont à peu près sans intérêt pour l'histoire événementielle mais méritent d'être étudiés de différents points de vue : histoire de la langue, de la littérature, des mentalités, des légendes épiques et hagiographiques, des légendes populaires... Pendant longtemps on a généralement admis qu'ils ont été écrits en Saintonge, mais cette opinion est battue en brèche depuis quelque temps.

Le " Turpin saintongeais " est une adaptation d'un faux qui a eu un succès considérable au Moyen Âge, une pseudo-chronique, écrite en latin, attribuée à l'archevêque Turpin, compagnon de Charlemagne. C'est en 1865 que Gaston Paris a émis l'idée que cette adaptation a été faite en Saintonge (1) et, depuis, on l'a appelée " Turpin saintongeais ". Gaston Paris fondait son opinion sur le caractère de la langue, en partie occitane et en partie française, et sur l'importance des interpolations relatives à la Saintonge. On y rencontre en effet plusieurs passages qui n'existent pas dans le modèle latin.

" Tote l'istoire de France " est une compilation de chroniques latines, qui s'inspire surtout de l'Historia d.'Adémar de Chabannes. Elle suit le plan général de l'Historia mais la matière de cet ouvrage est mal digérée et le compilateur s'éloigne souvent du chroniqueur angoumoisin pour pénétrer dans son milieu de prédilection, la légende épique ou hagiographique. En 1897, F. W. Bourdillon a donné une édition critique du texte (2). Dans son introduction il a analysé l'ouvrage, a étudié les sources et s’est prononcé en faveur d'une origine saintongeaise. Pour lui, " Tote l'istoire de France " est l'oeuvre d'un clerc de Saint- Eutrope de Saintes. Il remarque que l'auteur connaît très bien Saintes et les environs et parle beaucoup des églises de Saintes, en particulier de Saint-Eutrope.

En 1938, Mérédith Jones signale les analogies entre les deux textes, qu'il suppose être du même auteur, mais émet des doutes sur leur origine saintongeaise (3). En 1961, M. de Mandach propose d'appeler l'ensemble " Chronique bordelaise ". Il pousse plus avant son analyse et précise sa thèse en 1970. Dans un livre intitulé " Chronique dite saintongeaise " (4), il démontre que les deux textes sont du même auteur, date ceux-ci de la période 1205-1230 et conclut que l'auteur commun est un savant de Saint-Seurin de Bordeaux (5), qui "connaît fort bien toute sa géographie historique et religieuse de la province ecclésiastique de Bordeaux " et se place " dans une perspective historique ancienne " (6), celle d'un temps où Saint-Seurin était l'église cathédrale de Bordeaux et où la Saintonge faisait partie du diocèse de Bordeaux. Cette thèse nous paraît hasardeuse. Comme nous ne partageons pas les vues de M. de Mandach, nous allons examiner son argumentation, qui repose à la fois sur le contenu et sur la langue de la chronique.

I. – LE CONTENU

La personnalité de l'auteur. Ses connaissances

L'auteur nous apparaît comme un mauvais chroniqueur, auquel on ne peut accorder de crédit que pour ce qui concerne son époque, un esprit qui se complaît dans le merveilleux, un créateur de légendes. L'exemple suivant donnera une idée d'un aspect de sa personnalité. Il écrit " Tote l'istoire de France " et est arrivé à la fameuse entrevue entre Charlemagne et le pape Léon III, à Paderborn, en Westphalie, en l'année 799. Après avoir dit que " Charlemagne va en Saxe ", il déclare que ce dernier passe le Rhin (sic) à Liphrapan - pour Lippenheim -, dresse ses tentes au " lieu qui est appelé Peira Bruna " (7) et reçoit là " Léon l'apôtre ". Peira Bruna, c'est Pierrebrune, un hameau de la commune de Thaims, près de la Seugne, en pleine Saintonge. L'identification est certaine, d'après le contexte. Ainsi c'est à Pierrebrune qu'il place la rencontre historique. au mépris de toute vraisemblance. Pourquoi ? Tout simplement parce que, dans le texte en latin qu'il a sous les yeux, le nom de Paderborn se rapproche de celui de Peira Bruna. Ça lui suffit. Il est impensable qu'il s'agisse d'une erreur. Son esprit se meut manifestement dans la fiction la plus extravagante. Et ce n'est pas tout ! Le passage réserve au lecteur d'autres surprises. Charlemagne plaque là "Léon l'apôtre" pour aller à Rome châtier les criminels qui ont commis un attentat contre le Saint Père - événement historique bien connu -, fait dans la ville éternelle une ample moisson de reliques, retourne au lieu d'où il est parti, qui s'appelle maintenant Mont Basiron, place le chef de saint Pierre dans un pilier de l'église Saint-Pierre de Thaims, etc. " Léon l'apôtre " meurt à Thaims et est enseveli dans l'autel de l'église ! Il nous paraît inutile d'insister.

Notre auteur connaissait-il bien la province ecclésiastique de Bordeaux ? Nous ne saurions l'affirmer car il ne donne de détails que sur les diocèses de Saintes et de Bordeaux. Ceux de Poitiers, d'Angoulême, de Périgueux et d'Agen ne tiennent qu'une mince place dans son oeuvre. Quant à ses vues sur l'histoire de cette province, elles nous semblent très inspirées par des " vies " légendaires de saints et des " traditions " consignées dans des bréviaires, " vies " et " traditions " auxquelles on attachait grand prix de son temps mais dont la critique d'aujourd'hui ne peut à peu près rien tirer de sûr.

La question de l’ancien diocèse de Bordeaux

A plusieurs reprises, M. de Mandach affirme que la Saintonge a fait partie du diocèse de Bordeaux dans le Haut Moyen Âge (8). Cette position nous étonne. Certes le diocèse de Saintes a pu être pourvu, à certaines époques, du même évêque que le diocèse de Bordeaux. Ce fut notamment le cas entre 561 et 569, puisque l'archevêque Léonce II est bien connu comme constructeur ou restaurateur d'églises à Saintes. Mais le fait qu'un même prélat occupe temporairement deux sièges épiscopaux n'entraîne pas nécessairement la disparition d'un de ces sièges. A l'appui de sa thèse M. de Mandach rappelle que l'acte le plus ancien du cartulaire de Saint-Seurin de Bordeaux, daté de 814, est relatif à la villa de Meschers, en Saintonge (9).

Un acte de 855 du cartulaire de l’Église d'Angoulême nous apprend qu'un certain Acfredus a donné à cette église des biens situés dans la vicairie de Brioux, en Poitou (10). Allons-nous pour autant rattacher l'archidiaconé de Briancay au diocèse d'Angoulême ? Il est vrai que le seigneur de Barbezieux, au diocèse de Saintes, faisait l'hommage à l'archevêque de Bordeaux. C'était aussi le cas des seigneurs de Didonne, Montendre, Mirambeau et Chalais (11). Ce n'est pas une raison pour croire que les châtellenies correspondantes ont jadis été intégrées au diocèse de Bordeaux. L'évêque d'Angoulême Guillaume de Blaye (1273-1307) recevait les hommages des seigneurs de Thors (châtellenie de Matha, diocèse de Saintes), de Ruffec (diocèse de Poitiers), du vicomte de Limoges pour des fiefs situés dans le diocèse de Périgueux (12). L'évêque de Saintes avait peut-être lui aussi des hommages à recevoir pour des fiefs situés dans des diocèses voisins. Nous l'ignorons car les archives anciennes de la cathédrale Saint-Pierre ne nous sont pas parvenues. Comment expliquer ces faits ? Chaque église cathédrale pouvait parfaitement détenir des biens hors de son propre diocèse, soit par donation, soit par achat. Les fiefs que nombre de soldats tenaient un peu partout d'établissements ecclésiastiques (cathédrales, abbayes ... ) avaient été souvent des alleux d'églises dans lesquels ces soldats avaient reçu des "bénéfices", car l’Église avait été obligée de s'intégrer au système de tenure des terres en "bénéfices" et en "fiefs".

M. de Mandach rappelle également que c'est l'évêque de Saintes qui, en 1231, a délivré à Saint-Seurin de Bordeaux la charte qui reconnaissait .les droits de l’Église bordelaise sur le prieuré de Notre-Dame de Barbezieux (13). N'est-ce pas normal puisque Barbezieux était dans son diocèse ? L'église Saint-Seurin était ainsi prémunie contre une éventuelle revendication des évêques de Saintes sur Notre-Dame de Barbezieux. On sait que des églises cathédrales ont soutenu de longs procès contre des abbayes et des collégiales pour la possession d'églises de leurs diocèses bien pourvues en terres, qui représentaient des revenus appréciables.

Lorsqu’il réfute la thèse de Bourdillon, M. de Mandach ne nie pas pour autant l’importance de Saintes et de la Saintonge dans les chroniques. Il montre même que Bourdillon n’a pas relevé tous les détails en faveur de sa thèse (14). Il consacre une partie de son livre à l’étude de ce qu’il appelle le " substrat historique " du " Turpin saintongeais " et ces pages ne concernent que la Saintonge. Mais, pour lui , l'intérêt que manifeste l'auteur pour le diocèse de Saintes n'est que la conséquence de sa ferveur pour Saint-Seurin de Bordeaux, " dans la perspective historique ancienne " qui est la sienne, selon laquelle le "très ancien diocèse de Bordeaux " aurait compris la Saintonge. Nous ne pouvons accepter ce point de vue.

La vision historique de l'auteur

L'auteur nous apparaît moins préoccupé de géographie administrative ecclésiastique que d'hagiographie et d'évangélisation. Ce qui l'intéresse surtout, ce sont les saints qui ont prêché la parole du Christ, en particulier ceux qu'il considère comme contemporains de saint Pierre, et les églises qu'ils sont censés avoir fondées. Au premier rang viennent saint Eutrope - dont il donne une " vie " détaillée -, saint Martial et sainte Bénédicte. Pour lui, saint Eutrope est l'évangélisateur de Saintes. Le saint a fondé une église du Saint-Sauveur où les anges l'ont enseveli après son martyre (15) ; c'est cette église qui est connue sous le nom de Saint-Eutrope. Elle tient une bonne place dans le récit car c'est l'église primitive de Saintes et elle jouit du prestige des miracles attribués à saint Eutrope.

Saint Martial est l'évangélisateur de Bordeaux. C'est sainte Bénédicte qui bâtit la première église de la ville, après avoir converti saint Martial (16), mais c'est saint Martial qui consacre l'édifice (17), et qui le dote (18). Il fonde lui aussi une église à Bordeaux, en l'honneur de saint Étienne (19). Celui-ci est alors décédé depuis peu car c'est saint Martial lui-même qui a appris son décès à saint Eutrope (20). L'église primitive de Bordeaux, fondée par sainte Bénédicte, est consacrée au Saint Sauveur, comme celle de Saintes. L'auteur ne nous dit pas quand elle a reçu le vocable de Saint-Seurin. Il est d'ailleurs avare de renseignements sur ce saint, tout comme le " Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle ", qui contient une " vie " de saint Eutrope. Tout au plus apprenons-nous que saint Seurin était compagnon de saint Amand, contemporain de saint Martin de Tours, et qu'il entendit les anges chanter lors du décès de ce dernier (21).

Il nous semble que, dans l'esprit du chroniqueur, Bordeaux et Saintes sont réunis pour plusieurs raisons. Leurs églises primitives sont contemporaines. Elles ont été à l'origine consacrées au Christ sous le nom de Saint-Sauveur. Leurs fondateurs, saint Martial et saint Eutrope, ont été en relations : le premier mande le second à Bordeaux pour lui annoncer la mort de saint Pierre et de saint Étienne (22). De plus, ces deux églises sont des étapes importantes sur une grande voie compostellane, et la chronique de Turpin que l'auteur a adaptée est liée de près à la légende de Saint-Jacques de Compostelle.

Question de méthode

Que le chroniqueur connaisse la topographie de Bordeaux, c'est évident. Il est non moins évident, après la démonstration de M. de Mandach, qu'il accorde à l'église Saint-Seurin un intérêt tout particulier et qu'il connaît les églises qui dépendent de Saint-Seurin. Comme il s'intéresse aussi à Saintes et à ses églises, comment trancher ? A vrai dire, la connaissance de Bordeaux et de Saintes ne nous paraît pas essentielle pour notre enquête : connaître une ville et ses églises n'est pas connaître un pays. Si le chroniqueur connaît bien Saintes et Bordeaux, connaît-il également bien le diocèse de Saintes et le diocèse de Bordeaux ? Ces derniers occupent-ils une place égale dans son oeuvre ? C'est la question que nous devons nous poser maintenant. Nous nous en tiendrons actuellement au " Turpin saintongeais ".

Le diocèse de Saintes dans le " Turpin saintongeais "

C'est l'interpolation que M. de Mandach appelle BI qui est consacrée à ce diocèse. Celle-ci comporte environ 300 lignes, dont un peu moins d'un tiers pour Saintes et Saint-Eutrope. Ainsi la plus grande partie traite du pays et non de la ville. Cette interpolation est le récit d'une imaginaire libération de la Saintonge et de l'Aunis. Aigolant, assisté de quelques rois maures et de quelques géants, occupe le territoire à la tête de ses Sarrasins. Charlemagne, flanqué de ses habituels compagnons, en particulier l'archevêque Turpin, - qui est censé raconter les événements -, les repousse en une série de combats meurtriers.

M. de Mandach pense que le chroniqueur a utilisé là un récit qui a disparu. Pour nous, l'auteur a composé sa narration de toutes pièces. C'est une oeuvre d'imagination, et quelle imagination ! Pour s'en convaincre, il suffit d'étudier les raisons de ses choix. La campagne de Charlemagne comprend de nombreuses batailles du genre épique, suivies de fondations de chapelles funéraires pour ensevelir les morts chrétiens. Elle s'accompagne de "visites " de l'archevêque Turpin aux églises libérées, de stations aux fontaines pour abreuver l'armée, ou prier quand elles sont sanctifiées, et aussi de quelques miracles. Il a fallu composer un itinéraire. Un élément essentiel du choix qui a été fait est l'interprétation de noms de lieux. L'auteur a recherché les toponymes qui lui permettaient de placer ici un combat, là une visite d'église, ailleurs une inhumation. Bien sûr, ses interprétations de noms de lieux sont fantaisistes. S'agit-il d'un jeu, d'un exercice d'acrobatie intellectuelle, ou se prenait-il au sérieux ? Toujours est-il que, dans cet exercice, il manifeste une virtuosité et une audace surprenantes, qui nous permettent de constater sa connaissance remarquable de la toponymie du diocèse. Tous les noms de lieux ne se prêtent pas à une explication du genre qui l'intéresse, et il lui a fallu connaître assez de noms pour faire un choix. De plus il mentionne des chapelles isolées, des fontaines, des hameaux, dont l'identification nous pose aujourd'hui des problèmes, mais dont il savait au moins les noms. Il donne aussi, chemin faisant, quelques détails topographiques qui semblent indiquer qu'il était allé sur les lieux.

Suivons donc les armées de Charlemagne dans leur marche victorieuse en Saintonge et en Aunis. Entre la Boutonne et la Charente, près de leur confluent, se trouve Champdolent. Pour le chroniqueur ce nom signifie " champ de douleurs " et indique un champ de bataille. Ainsi les Sarrasins remontent la Charente sur leurs navires, débarquent au Port Lapierre (23), non loin de Champdolent, et c'est le combat. Une partie des morts chrétiens est inhumée à Archingeay et au Pinier (24). Champdolent n'est pas nommé mais on le retrouve dans " Tote l'istoire de France ", comme champ de bataille également. Dans ce dernier texte, le chroniqueur interprète à sa manière un passage de l'Historia d'Adémar de Chabannes. Ce dernier narre que Rodolphe, roi de Bourgogne (27), alla en Limousin et qu'il combattit les Normands en un lieu appelé ad Destricios (28). Pour notre auteur, la bataille s'est déroulée "entre Boutonne et Charente". Il traduit tout simplement ad Destricios par " aus Destreiz ", donnant ainsi un nom à la région de Champdolent. Un peu plus loin, on apprend que Taillefer de Léon, "fils de Raoul " - Rodolphe ci-dessus -, fit porter à Saint-Jean-d'Angély "les corps des barons qui moururent en Champdolent" (29). Il y a lieu de croire que cette bataille de Champdolent est la même que celle qui a été située " aus Destreiz ". En somme, l'auteur utilise à deux reprises le même toponyme, dans chacune de ses oeuvres, une fois pour un combat de Charlemagne contre les Sarrasins, une autre fois pour un combat de Rodolphe de Bourgogne contre les Normands. Un Saintongeais égocentriste n'aurait pas procédé autrement.

A quelques kilomètres à l'ouest de Champdolent sont les villages du Grand et du Petit Géant (30). Pourquoi ne pas faire intervenir ici un géant sarrasin ? Celui-ci a nom Golias ; il monte un cheval appelé Bauçant. La mêlée est rude. Les chrétiens ont des morts, mais, pour une fois, nous ne savons pas où ils sont ensevelis. Chemin faisant, Charles a chassé les infidèles de la fontaine sacrée de Sainte Lucie (31).

En avançant toujours vers l'ouest, on trouve la chapelle de Saint-Germain de l’Échalier, édifiée à l'extrémité méridionale du plateau d'Aunis, au contact du marais de Voutron (32). Échalier évoque à notre homme le mot " échale " qui, dans la langue de son temps, désigne entre autres choses un bataillon armé. Il fait donc mourir ici " une échale " de Sarrasins. Mais, comme les chrétiens ont aussi leurs morts, le cimetière de la chapelle est tout désigné pour les recevoir. Au sud se trouve Saint-Laurent de Girons (33), qui lui donne l'occasion d'introduire un personnage de chanson de geste, le comte de Girone, qu'il ensevelit là.

Nous voici maintenant dans le pays de Marennes. Lorsque Charles y parvient, il fait nuit. Charles prie le Seigneur, qui lui " allonge le jour ". Pourquoi ce miracle ici ? A cause de la présence du village de Luzac (34), dont le nom est rapproché de luzir " luire " et luzor "lueur". Comme on s'y attend, les Sarrasins sont battus. Ils s'enfuient en Oleron. Cependant ils ne restent pas dans l'île et les troupes chrétiennes en prennent possession sans coup férir. C'est une occasion pour que l'archevêque Turpin visite les églises. Celui-ci s'intéresse particulièrement à la chapelle de Notre-Dame en l’Île (35), parce que l'archevêque d'Antioche y gît derrière l'autel, de même que Chassire et Mainette, les " filles du roi ". Non loin de là on trouve les rochers d'Antioche qui ont rappelé à notre chroniqueur la métropole chrétienne d'Orient qui porte le même nom, et le village de Chassiron (36) qui lui a suggéré le nom de Chassire.

.Venant d'Oleron, Aigolant a débarqué en Arvert, en un endroit que l'on cherche de nos jours sous le nom d'Anchoine. Charles se charge de l'en déloger et de s'emparer du pays d'Arvert, qu'il donne à un certain Garin. Qui est Garin ? Un héros de chanson de geste appelé habituellement Garin d'Anseune. Nouveau rapprochement de noms. Les Francs prennent ensuite Didonne et Suzac et Charles édifie une chapelle de Saint Romain à la pointe de Suzac (37). Le grand chef chrétien s'intéresse vraiment aux plus humbles lieux de prière.

Cependant des événements graves se produisent non loin de là. Les Sarrasins des Chartres ont assailli Saintes et ont tué la bagatelle de trente mille hommes. Charles se dirige vers Saintes, mais Aigolant, qui est à Mortagne, se porte au devant de lui. Le choc se produit à Montbasiron. Aigolant s'enfuit aux Chartres et Charles victorieux demeure à Montbasiron, où il édifie deux chapelles. Une seule est nommée dans le récit . la chapelle du hameau de Benelle, dans la paroisse de Thaims, qui est aujourd'hui disparue mais dont on a conservé le souvenir sur place. L'autre paraît être l'église paroissiale de Saint-Pierre de Thaims. En ce lieu, un " bonhomme " du nom de Léon, chante une messe, à la mi-carême, en l'honneur de Charles. C'est pour cela, nous dit le chroniqueur, que le lieu s'appelle Thaims. Voilà donc une nouvelle interprétation de toponyme. Qu'a-t-il voulu dire ? M. de Mandach propose l'explication suivante : à la mi-carême les ornements sacerdotaux sont en rose, alors qu'ils sont en violet pendant le temps du Carême ; on disait alors qu'ils étaient " teints ". Nous avons vu plus haut que le chroniqueur a déjà utilisé le nom d'un hameau de la même paroisse, Pierrebrune. Rapproché du nom de Paderborn en latin, ce nom a permis de placer à Thaims la rencontre historique entre Charlemagne et le pape Léon III, en 799. Le "bonhomme Léon ", qui célèbre une messe à la mi-carême, est le même que " l'apôtre Léon" qui est resté à Thaims, y est décédé et a été enseveli dans l'autel de l'église paroissiale. Il est évident que l'attention du chroniqueur se concentre sur la paroisse de Thaims, où il utilise deux noms à sa convenance, Pierre Brune dans " Tote l'istoire de France " et Thaims dans le Turpin.

Il y a aussi l'énigmatique Montbasiron, qu'on rencontre dans les deux textes. Il ne semble pas qu'un tel nom ou un nom analogue existe actuellement dans la région de Thaims. A-t-il existé ? Ce ne serait pas impossible. Il s'agirait alors d'un type Mons Basilionis, c'est-à-dire le " mont d'un nommé Basile ou Basilion ". Il y a, il est vrai, une petite difficulté phonétique. Le r de Montbasiron n'est pas " régulier " ; en d'autres termes, le 1 du groupe li de Basilion n'a pu évoluer en r. Mais cette évolution est " normale " pour le cas-sujet Basilie, qui a dû évoluer en Basire, et le r du cas-sujet a pu être transporté au cas-régime. Autrement dit, la prononciation a pu hésiter entre Mont Basilion et Mont Basiron. Comme nous ne connaissons pas le manuscrit original, nous ne pouvons savoir si le chroniqueur a écrit Montbasiron ou Montbasilion. Imaginons cependant que ce soit Montbasilion. Un Mont Basilion pouvait être interprété comme un Mont Basit-Léon, ce qui aurait été une excellente raison pour y faire mourir " l'apôtre Léon ", basir signifiant " mourir ". Si donc Montbasiron n'est pas une création du chroniqueur, celui-ci a eu à sa disposition - ou plutôt a su exploiter - trois noms pour la même paroisse. N'est-ce pas beaucoup ? Et pourtant, comment expliquer autrement l'idée saugrenue de faire mourir et d'enterrer un pape à Thaims, fût-il déguisé sous l'appellation d'apôtre ou de bonhomme ? Un long chapitre de " Tote l'istoire de France " relate des enfouissements de reliques lors des invasions normandes. Il y est dit que " saint Léon gît au degré de l'autel " de l'église de Thaims. Notre homme aurait-il cherché à pourvoir cette église d'un " corps saint " imaginaire et inventé un Mont Basilion pour la logique de son système ? Il nous paraît en être capable. Quelle que soit sa démarche intellectuelle, il a beaucoup parlé de Thaims et ses textes ne pouvaient qu'illustrer aux yeux de ses lecteurs cette paroisse de Saintonge qui aurait eu, selon lui, l'honneur de conserver le chef du prince des apôtres et le corps entier d'un saint.

Ensuite Charles attaque Aigolant aux Chartres, un hameau de la commune de Pons, transformé en dangereux repaire de Sarrasins, car les chartres sont des prisons au 13e siècle, dignes établissements pour des infidèles. Ici intervient un duc de Normandie appelé Richier, autre personnage de chansons de geste (38). M. de Mandach suggère avec vraisemblance que cette intervention n'est pas sans rapport avec l'existence du village de Saint Richier, dans la commune de Chadenac (39). Charles construit aux Chartres une chapelle de Saint-Sauveur, qui était l'église paroissiale du château de Pons. Au nord, sur la Seugne, il fonde la chapelle de Notre-Dame de l’Île (40), et, dans la même région, une chapelle de Saint-Gildas sur un cours d'eau appelé Oudure (41).

Après un détour par la Font d'Orville et la Font Saint Martin (42), les troupes de Charles s'attaquent à la forteresse de Cordes, qu'il faut aborder par le sud, car l'assaut est impossible sur les autres côtés. Le chroniqueur confond ici volontairement la ville de Cordes (Cordoue, en Espagne), classique de la geste carolingienne, avec Cordis, un village de la commune de Marignac (43). Il fait mourir dans la bataille un " duc d'Usseau " parce que, dans la paroisse- même de Marignac, se trouve le village d'Usseau.

Mortagne (44) est une des places fortes des Sarrasins ou Maures, qui en sortent pour attaquer les chrétiens. Charles l'assiège et la prend. Pendant le siège il trouve le temps de fonder la chapelle de Saint-Denis, dont le souvenir est perpétué par le nom d'un hameau de la commune de Chenac-sur-Gironde (45). Après la bataille il " fait " la chapelle de Saint- Romain de Beaumont (46).

Ainsi l'interprétation des noms de lieux a été un élément important du choix d'un itinéraire pour les armées de Charlemagne. Mais les toponymes n'expliquent pas tout. Les batailles de la Fontaine de Bacon (dans la région de Saint-Agnant), du Perré de Lussac (47), de Mont-Guimar (nom donné à la colline de Jonzac où s'élève l'église), doivent, semble-t-il, être interprétées autrement. En ce qui concerne Châtelaillon, dont Charlemagne confie la garde à Taillefer de Léon, en même temps que de " toute la terre jusqu'à Sainte-Marie des Portes-Dieu sur la Sèvre " (48), l'auteur a peut-être voulu suggérer que Châtelaillon avait été la capitale du pays d'Aunis, qui était limité au nord par la Sèvre Niortaise. Châtelaillon, dont le rôle était bien diminué au début du 13e siècle, semble en effet avoir joui dès lors d'un prestige posthume de " cité " déchue. On pourrait également penser qu'en arrêtant à Yviers (49) la progression de Charlemagne vers le sud-ouest, après la prise de Jonzac, il a suggéré que la libération du diocèse était achevée, car Yviers se trouvait dans l'archiprêtré de Chalais et le diocèse de Saintes, mais près du diocèse d'Angoulême. Cependant le passage peut également être interprété comme une libération des environs de l'abbaye de Baignes, abbaye qui, selon le chroniqueur, avait été fondée par saint Martial, un des saints dont il parle souvent. Il n'est pas exclu non plus qu'il ait utilisé ici ou là des légendes locales. Nous manquons malheureusement de témoignages pour en juger.

Notre homme manifeste aussi quelques connaissances de mouvance et de géographie féodales. Selon sa manière habituelle, qui consiste à travestir la réalité sous le masque de la fiction, il nous fait comprendre que le seigneur de Pons fait l'hommage à l'abbé de Charroux (50). Cette mention est d'ailleurs, à notre connaissance, la première en date (51). Il indique même que, lors de l'hommage du seigneur de Pons, l'abbé doit donner à ce dernier dix livres ou deux chevaux, pour prix de la protection du seigneur. Il signale également, de façon très sommaire il est vrai, les limites de la châtellenie de Pons : " depuis la Font Saint-Eutrope, entre le Né et la Seudre " (52). Cette châtellenie s'étendait en effet jusqu'aux abords de Saintes, donc près de la Font Saint-Eutrope. Elle atteignait le Né à Salignac de Pons et la Seudre dans la région de Cormeille (53). L'auteur sait aussi que le seigneur de Jonzac fait hommage à l'abbé de Saint-Germain des Prés, au devoir de quelques couteaux et une peau de cerf. Il donne les limites de la châtellenie de Jonzac : "de la Maine jusqu'à la Font du Trèfle" (54). Un hommage pour cette châtellenie, daté de décembre 1256, mentionne effectivement la Maine et le Trèfle comme limites (55). Il sait de même que le seigneur de Barbezieux fait l'hommage à l'archevêque de Bordeaux (56). Ceci nous est confirmé par plusieurs actes publiés (57). Mais il doit faire erreur quand il dit que cet hommage est au devoir de dix sous. Il semble confondre avec un tribut annuel de la même somme, dû par le doyen de Saint-Seurin de Bordeaux à. son chapitre, en échange de la perception des revenus de Notre-Dame de Barbezieux (58). D'autre part, il ne mentionne pas de limites pour la châtellenie de Barbezieux.

Il sait encore que le prieuré de Sainte-Sone, dans la paroisse de Chadenac, dépend de l'abbaye de Saint-Ausone d'Angoulême (59). Il paraît connaître un personnage qu'il nomme Guillaume Io Rosseau. Celui-ci figure dans son récit comme " gardien " installé en Oleron par Charlemagne quand celui-ci quitte l'île libérée. M. de Mandach suggère que ce Guillaume est un contemporain de l'auteur (60). Une telle fantaisie ne nous étonnerait pas. Or on rencontre un Willelmus Rosselli, en 1217, comme prévôt d'une terre de la paroisse de Vanzac, à l'ouest de Baignes (61). La même année, Arnaldus Rossel et Willelmus Rossel donnent à l'abbaye de la Couronne une terre sise à Beusses, dans la paroisse de Baignes (62). Rien ne permet d'affirmer que ce Guillaume Rossel est Guillaume lo Rosseau, mais on notera que Guillaume Rossel se manifeste dans une région proche des châtellenies de Jonzac et de Barbezieux que l'auteur paraît bien connaître.

En résumé, l'Aunis et la Saintonge du chroniqueur baignent dans une atmosphère de légendes hagiographiques et épiques. Abbayes, basiliques, églises, chapelles, fontaines, lui rappellent des saints ou des héros de la geste christiano-franque. Il contribue largement, par sa propre imagination, à créer cette atmosphère. Certains éléments de son récit paraissent empruntés à la réalité historique mais son art du camouflage est tel qu'on se demande souvent ce qu'il a voulu dire. De plus, ces éléments se retrouvent dans des chansons de gestes dont il était familier. Comme M. de Mandach l'a bien vu, l'étude de la genèse de son oeuvre comporte nécessairement celle de la littérature épique de son temps, et le moins qu'on puisse dire est que la tâche est délicate. D'autre part, notre auteur ne fixe pas. également son attention sur toutes les parties du diocèse de Saintes. Les châtellenies dé Pons, de Jonzac, de Mortagne, et leurs environs immédiats - nous pensons. à Thaims - paraissent l’intéresser le plus.

Le diocèse de Bordeaux dans le " Turpin saintongeais "

C'est la fin de l'interpolation BI et l'interpolation BII qui sont consacrées à la "libération" du diocèse de Bordeaux. On ajoutera quelques lignes des interpolations suivantes, qui concernent Bordeaux, Blaye et Belin. On compte en tout quelque deux cent quinze lignes pour le diocèse, dont environ quatre-vingt-cinq seulement pour ce qui est hors de Bordeaux. On se souvient que la part du diocèse de Saintes est d'environ trois cents lignes, dont plus de deux cents pour ce qui est hors de Saintes. On constate donc que le chroniqueur s'attarde moins longtemps dans la campagne bordelaise que dans la campagne saintongeaise. Il y est aussi moins prolixe, moins abondant en précisions topographiques. Ici les fontaines se font rares ; peu de batailles ; quelques fondations d'églises seulement.

Il semble que l'ardeur belliqueuse des compagnons de Charlemagne décroisse au fur et à mesure qu'ils avancent. " Landri li Chapdaine ", qui est peut-être l'ombre d'un ancien comte de Saintes du même nom, dévaste la région de Blaye. A son retour, il est tué " sur les Trois Fontaines ", près de Saint-Aubin-de-Blaye, et Charlemagne fonde deux chapelles. Ensuite, comme on s'y attendait, c'est Roland qui s'empare de Blaye, flanqué du fidèle Olivier. Turpin " cherche " les églises de la ville et n'y " trouve " que Saint-Romain, car les autres ont été détruites. Rien d'original ici, car Blaye est un classique de la geste carolingienne.

Les deux batailles suivantes se déroulent à Montauban et à Montmor, qui rappellent respectivement Renaud de Montauban et les Maures. Mais le personnage de Renaud n'intervient pas. Charles bâtit encore deux églises. A Lormont (63) il fonde une chapelle en passant. Ce sera la dernière. La libération du Blayais, du Cubzaguais et de Bordeaux clôt pratiquement la campagne. Roland attaquera bien le " roi de Bougie " au Vilar, près de Saint-Estèphe, sur la rive gauche de la Gironde (64), mais Charlemagne restera à Bordeaux. En fin d'interpolation, on verra le roi s'emparer de Montclin et La Réole (65). presque à la sauvette, pour prendre aussitôt le chemin de la France, par Périgueux et Angoulême. La carte insérée dans le livre de M. de Mandach, qui indique l'itinéraire des armées, montre bien que ne sont concernés que le Blayais, le Cubzaguais et la partie orientale du Médoc, au long de la Gironde.

D'autre part, la plupart des églises sont nommées dans des énumérations et non dans un récit continu. Ce sont des dépendances de Saint-Seurin et de Sainte-Croix de Bordeaux. La présentation était différente pour le diocèse de Saintes : les églises ou chapelles de ce diocèse trouvaient place, souvent comme mausolées, dans les différents épisodes de la campagne. Ces établissements dépendaient de diverses abbayes ou collégiales, et une seule fois cette dépendance a été indiquée, à propos de Sainte-Sone, dont le prieuré était rattaché à Saint- Ausone d'Angoulême. Comme M. de Mandach l'a montré, la " libération " du Bordelais est faite en faveur de Saint-Seurin, à qui Charlemagne " donne toutes les dîmes et les églises, comme l'avait fait saint Martial, de la Leyre à la Gironde et au Ciron ". Le chroniqueur aurait pu imaginer un itinéraire de campagne pour chasser les Sarrasins des différentes possessions de Saint-Seurin. Mais ces possessions étaient disséminées. Il aurait fallu atteindre Carcans (66), près de l'étang côtier du même nom, Audenge (67) sur le bassin d'Arcachon, Belin (68) sur la Leyre, à l'extrémité méridionale du diocèse. En s'emparant de la région de Saint- Estèphe, uniquement pour libérer quelques dépendances de Saint-Seurin, Roland aurait pu pousser jusqu'à Saint-Trélody, aux portes de Lesparre ; il est retourné à Bordeaux. Le chroniqueur-romancier a-t-il estimé qu'il risquait d'ennuyer le lecteur en prolongeant par trop sa série de combats héroïques ? Manquait-il de souffle ou, tout simplement, d'information sur le diocèse ? Ses connaissances sur ce dernier paraissent plus " livresques " que sur celui de Saintes, en tout cas pour la majeure partie de son étendue. C'est bien, selon nous, le diocèse de Saintes qu'il semble connaître le mieux.

II. - LA LANGUE

Un élément important de l'analyse de M. de Mandach est l'étude de la langue. Le manuscrit original est inconnu. Nous ne possédons que des copies. Or on sait qu'au 13e siècle chaque copiste adaptait la langue du manuscrit qu'il transcrivait à celle de ses lecteurs. M. de Mandach a isolé dans les copies connues des formes et des mots qu'il pense conservés du manuscrit original et qu'il considère comme gascons. Aussi l'étude de la langue le conduit-elle à la même conclusion que celle du contenu : la " chronique " est d'origine gasconne. Examinons donc ces formes et ces mots.

Cansset (p. 38).

L'auteur parle des "ydres de Bordeu qui estoient au Cansset". Ce mot est indubitablement gascon, mais, dans le texte, c'est un nom de lieu. Il désigne l'église qu'une bulle du pape Alexandre III appelle " Sanctus Petrus de Cancello " (69). M. de Mandach a lui-même interprété ce nom comme un toponyme car il l'a écrit avec une majuscule. L'auteur n'a fait que reproduire un nom propre local. Il n'a pas procédé autrement en appelant Saint Arlodi l'église Saint Trelodi en Médoc (p. 43). Il connaissait ces noms propres gascons, c'est évident, mais cela ne prouve pas qu'il ait écrit en gascon.

Mire " mille " (p. 38).

Ce mot revient souvent dans la " chronique ", notamment pour dénombrer les milliers de morts des batailles. Pour M. de Mandach, il vient du latin mille, et le r s'explique par le traitement gascon ll entre voyelles > r. Or tous les mire du texte sont des pluriels. Cette forme est donc issue du pluriel latin milia. L'évolution li > r après i accentué, dans des mots d'emprunt, est connue et assez générale (70). Elle est d'ailleurs bien attestée dans la "chronique.", avec Marsire (71), Mabire (72) et evangire (73). M. de Mandach a relevé deux exemples de mil. Ce sont des singuliers, qui proviennent de mille et n'ont rien de gascon (74).

Or " où " (p. 39).

On rencontre ce mot presque exclusivement dans le manuscrit qui présente le plus grand nombre de formes occitanes. Il n'est pas uniquement gascon. Il figure dans un texte de Saintes des environs de 1300 (75).

Luec, luc " lieu " ; fuec, fuc " feu " (p. 39).

Il est vrai qu'il est difficile de retrouver ces formes dans des textes du 13e siècle indubitablement écrits en Saintonge. Mais il est juste d'ajouter que les textes saintongeais connus, écrits en " langue vulgaire ", au 13e siècle, se comptent sur les doigts des deux mains. On rencontre pourtant " luec " dans le testament de Guy de Lusignan, seigneur de Cognac, en 1281 (76). En tout cas, le traitement est attesté en Aunis. " Luec " figure, en 1250, 1266 et 1283, dans des actes scellés, le premier du sceau du seigneur de Rochefort, les deux autres de celui de l'archidiacre d'Aunis (77).

" Fuec " est dans une charte de 1274, scellée par l'archidiacre d'Aunis et l'archiprêtre de La Rochelle (78). Pourquoi ces formes n'auraient-elles pas existé en Saintonge ? Faute de documents assez nombreux, on ne peut rien affirmer.

Cout " coin, recoin " (p. 40)

L’acception " coin, recoin " est celle qui a été retenue par M. de Mandach, d’après le gascon cout, que Simin Palay a signalé dans la région d'Orthez et dans les Landes, avec cette acception. Or, le gascon cout est un mot masculin, alors que cout de Tote l’istoire de France est un féminin.

Voici le passage où le terme est employé : " E cil qui fit icest livra savet certanament qu'en l'iglise saint Estevre de Paris estet la copa dau chep saint Denis e daus cheveus nostra Dama, tres l'outer saint Estevre, en la cout, engau lo peiz d'un homa " (79), qui peut se traduire : " Et celui qui fit ce livre savait certainement qu'en l'église Saint-Étienne de Paris était le chef coupé de saint Denis et des cheveux de Notre Dame, derrière l'autel de saint Étienne, dans le mur, à la hauteur de la poitrine d'un homme ".

On trouve trace de cout, au quinzième siècle, dans les régions de Saintes et de Barbezieux. Dangibeaud a relevé, dans les archives de Saint-Pierre de Saintes, l'acte d'arrentement, en 1437, " d'ung masuraux, coux, vergier ou mote, assiz hors les murs de la ville de Xainctes, en la paroisse Saint Vivien " (80). D’autre part, dans un dénombrement des biens de l'abbaye de Notre-Dame de Saintes daté du 24 septembre 1472, on lit : " ... et dès ledict fieu Froumentin s'en retourne jusques a une couz on jadis fut maison et vergier, qui est assis sur le grant chemin de la Recluse, lesqueulz place et vergier furent jadis de feu Pierre Patarin " (81).

De son côté, A. F. Lièvre signale, dans une étude sur la châtellenie de Barbezieux : " Le mot coustz, qui revient souvent dans les documents de ce siècle [le XVe] et presque toujours associé à celui de masureaux, paraît en avoir été synonyme ". Il cite : " unes vieilhes coustz et masuraulx appelé le mayne Maynieu, assis en la paroisse Saint Poul, avecques ses vergiers, four, granges, ayre " et " le mayne de Champaignolles, en la paroisse de Passirac, avecques unes vieilhes coustz tenant aud. mayne, le chemin entre deux " (82). Le mot masurau désignait une construction en ruines. Dans les deux exemples ci-dessus, c'est l'adjectif vieille qui suggère la notion de ruine, mais, dans les exemples de Saintes, cout semble s'être spécialisé au sens de " mur en ruine ".

Brustier " boucher " (p. 40)

Sous la forme broter, le terme était en usage à la Rochelle, au XIIIe siècle. Il figure en effet dans un acte daté d'août 1232, du fonds des Templiers de La Rochelle, publié par Milan la Du (83). Par cet acte, le châtelain de La Rochelle et sa femme donnent aux Templiers 60 sous de cens qu'ils ont achetés à une certaine Aremberc, veuve de Jean de la Charité, et à son fils. Ces 60 sous font partie d'un cens de 16 livres dû par Hugues le Normand à cette femme et à son fils, " sor un banc entre [parmi] les bancs aus broters, li quaus bancs fut fahu Johan de la Charité, et est davant le banc Thomas de Saint Johan et se tient au banc... et sor une escorcherie et sor la place qui i apertient… le quau banc et la quaus escorcherie Hugues li Norman tient de Aremberc... [et son fils] ". Il est évident que ce banc est un banc de boucherie, où l'on vend la viande préparée dans "l'écorcherie" privée (abattoir) qui en dépend, banc et écorcherie ayant appartenu à Jean de la Charité et étant en 1232 tenus de la veuve et du fils de ce dernier par Hugues le Normand. De plus, on relève à La Rochelle, en 1234, une " rue de la Broterie " (84), qui était probablement une " rue de la Boucherie ". C'est le même radical brot- qu'on rencontre dans le surnom d'Aldebertus Broterius, vers 1120, dans la région de Pont-l'Abbé-d'Arnoult (85).

Quant à la forme " brutier ", on la trouve comme surnom en 1292 dans la région de Pons (86) et en 1408 dans celle d'Archiac (87). Elle paraît ainsi localisée dans une partie de la Saintonge. Elle est différente, par son radical, de breuter, breoter, que l'on trouve en Gascogne.

Destrau " hache " (p. 40)

Ce mot n’a guère de chance de se trouver dans les chartes du XIIIe siècle. Toujours est-il que Musset a relevé " détrau " dans un texte de 1722 des archives de l'abbaye de la Grâce-Dieu, en Aunis (88).

Lezzignié, Lezia : Lusignan (Saint-Germain de) (p. 41).

Deux manuscrits appellent Lezzignié le bourg de Saint-Germain de Lusignan, près de Jonzac ; le troisième présente la variante Lezia. M. de Mandach pense que Lezia se trouvait dans le manuscrit original et il voit dans cette forme un exemple de la disparition du n latin entre voyelles, disparition bien connue en gascon. Or Lusignan vient de Liciniacum. Le n s'est mouillé devant le i consonne, et le n mouillé est stable en gascon. Ces formes posent un problème, il est vrai, tout comme les formes médiévales du nom de Lusignan, dans la Vienne. A nos yeux, la forme Lezia, qui ne se rencontre que dans le plus mauvais manuscrit, est fautive. Le scribe a dû oublier de noter le son gn.

Sainte Lezine : Sainte Lucie (p. 42).

Dans le Turpin, il est question de " la fontaine où gist sancte Lezine ". Il s'agit de la fontaine de Sainte-Lucie, près de Moragne. M. de Mandach suppose que la sainte s'appelait Lezie au début du 13e siècle. Les copistes des manuscrits connus auraient refait ce mot en Lezine, rétablissant ainsi un n, qu'ils supposaient avoir disparu. En d'autres termes, ils auraient interprété Lezie comme une forme gasconne, qu'ils auraient adaptée par erreur, en tenant compte du fait qu'un n entre voyelles avait disparu en gascon. Il faudrait démontrer que la sainte s'appelait bien Lezie. Pour nous, jusqu'à preuve du contraire, comme les manuscrits ne donnent pas d'autre forme que Lezine, la forme locale au 13e siècle, était Lezine. Il serait intéressant d'identifier cette sainte, d'étudier la relation entre Lezine et Lucie, mais la documentation nous fait défaut.

En conclusion, nous ne voyons pas dans ce texte de formes ou de mots d'usage courant qui soient indubitablement et spécifiquement gascons.

Nous ne pouvons pas actuellement nous prononcer sur l'origine et la qualité de l'auteur, ni sur la langue de ces textes. L'auteur nous apparaît comme un amateur et même un créateur de légendes. Il semble bien connaître la Saintonge, à en juger par ses énumérations de chapelles, de fontaines, de ruisseaux... Il est vrai que ces chapelles et ces fontaines, qui sont aujourd'hui à peu près inconnues, pouvaient jouir d'une certaine notoriété de son temps, si elles étaient des buts de pèlerinages. Plus significatives nous semblent ses connaissances sur les châtellenies de Pons, de Jonzac et de Barbezieux. C'est précisément dans la région de Pons et Archiac que nous avons localisé la forme " brutier ", distincte du poitevin et aunisien " broter " et du gascon " breuter ". D'autres traits de sa langue semblent orienter la recherche vers cette partie de la Saintonge. Nous ne pouvons entreprendre ici une telle étude, trop spécialisée. En effet, la langue de la Saintonge au 13e siècle ne peut être appréhendée qu'à travers des textes écrits en latin, en particulier par l'analyse des noms de personnes et des noms de lieux. Il est d'ailleurs évident que cette analyse n'offre que des possibilités limitées.

Notes

(1) De Pseudo-Turpino, Paris, 1865. Thèse complémentaire.

(2) Tote Listoire de France (chronique saintongeaise), Londres, 1897.

(3) The chronicle of Turpin in the Saintonge ; Speculum 13, 1938, pp. 160-179.

(4) Max Niemeyer Verlag ; Tubingen, 1970 ; 360 p. et 1 carte.

(5) p. 7.

(6) p. 47.

(7) Édition Bourdillon, p 65.

(8) pp. 19 et 47.

(9) p. 47,

(10) Abbé Nanglard. Cartulaire de l'Église d'Angoulême, p. 57.

(11) Arch. Hist. Gironde, t. XXV, p. 105 ; bulle du pape Anastase IV, de 1153.

(12) Abbé Nanglard. Livre des fiefs de Guillaume de Blaye, p. 242 et suivantes.

(13) p. 47.

(14) pp. 46-47.

(15) p. 274 (280. 19-20).

(16) p. 288 (290. 27-30).

(17) p. 289 (292. 4-5).

(18) p. 290 (292. 12-13).

(19) p. 288 (290. 27-28).

(20) p. 273 (279. 18-20).

(21) p. 289 (291.22-29)

(22) p. 273 (279.18-20)

(23) Commune de Bords, canton de Saint-Savinien, Charente-Maritime

(24) Archingeay, canton de Saint-Savinien, Charente-Maritime.

Le Pinier, maison, commune de Champdolent, même canton. L'église du Pinier était pourvue d'un cimetière. Voir cartulaire de Saint-Jean-d'Angély (Archives Hist. Saintonge et Aunis, t. XXXIII, p. 86 et 89 : pièces de 1050 et début du 12e siècle).

(27) Adémar de Chabannes a confondu Radulphus, due de Bourgogne, ensuite roi de France, avec Rodulphus, roi de Bourgogne Transjurane.

(28) Adémar de Chabannes. Chronique, édition Jules Chavanon, 1897, p. 139.

(29) L. Massiou. Topographie religieuse de la Saintonge antérieure à l'an mille. Luçon, Pacteau, 1936, p. 13 (tiré à part).

(30) Commune de Tonnay-Charente, Charente-Maritime.

(31) Commune de Moragne, canton de Tonnay-Charente.

(32) Saint Germain, ferme, commune de Saint-Vivien, canton de la Jarrie. La chapelle actuelle est de construction récente. Il y avait là un cimetière. On y a trouvé des sarcophages.

(33) Aujourd'hui Saint-Laurent de la Prée, canton de Rochefort.

(34) Commune de Saint-Just, canton de Marennes.

(35) La chapelle est dite " de Notre Dame Sainte Marie ". Il s'agit certainement de la chapelle de Notre Dame en 1'Île, puisque, dans " Tote l'istoire de France ", c'est à " Sainte Marie en l’Île " qu'est enseveli " tout le trésor d'Oleron ", lors des invasions normandes. Cette chapelle, qui a disparu, se trouvait au village de l’Île, non loin du bourg de Saint-Georges d'Oleron. Voir. P. Thomas. L’île d'Oleron à travers les siècles, 1926, pp. 165-167 et Aguiaine, numéro spécial Année Romane, p. 266.

(36) Chassiron, commune de Saint-Denis, canton de Saint-Pierre.

(37) Suzac, village, commune de Saint-Georges-de-Didonne, canton de Saujon.

(38) M. de Mandach l’étudie, p. 85-87.

(39) Canton de Pons.

(40) Notre-Dame de l’Île, ancien prieuré, paroisse de Saint-Léger, canton de Pons.

(41) Nous n’avons pu identifier ni la chapelle de Saint-Gildas ni le cours d’eau appelé Oudure.

(42) Orville, hameau, commune de Saint-Seurin de Palenne, canton de Pons. Font Saint-Martin : d’après un aveu et dénombrement de 1452, elle se trouve dans la paroisse de Chadenac (canton de Pons), dont l’église est dédiée à saint Martin (Archives Hist. Saintonge et Aunis, tome XX, p. 220).

(43) Canton de Pons.

(44), (45), (46) Canton de Cozes.

(47) Lussac, canton de Jonzac.

(48) Sainte-Marie des Portes-Dieu : ancien nom de l'église de Saint-Liguaire, canton de Niort (Deux-Sèvres).

(49) Yviers, canton de Chalais, Charente.

(50) Charroux, chef-lieu de canton, Vienne.

(51) Le plus ancien acte d'hommage connu d'un seigneur de Pons à un abbé de Charroux parait être de 1272 (Depoin. Chronologie des évêques de Saintes de 268 à 1918, p. 33 du tiré à part).

(52) p. 280 (285.15).

(53) Voir un dénombrement de 1622 dans le Recueil de la Commission des Arts de la Charente-Inférieure, t. 2, pp. 291-295 et une carte de Masse du début du XVIIIe siècle au folio 1 de l'Atlas 131 F de la Bibliothèque du Génie.

(54) p. 282 (286.11-16).

(55) Archives Hist. Saintonge et Aunis, t. XX, p. 173.

(56) p. 282 (286. 17-19).

(57) 27 août 1302 (Archives Hist. Saint. et Aunis, t. XLI, p. 223-225) ; 15 août 1363, ibid, p. 247-249).

(58) Voir ibid, p. 197.

(59) p. 280 (285. 1-3). Chadenac, canton de Pons. La chapelle a disparu mais son emplacement est connu. Son cimetière est un des classiques de l'archéologie mérovingienne en Saintonge. Voir notamment Recueil Commission Arts de la Char.-Inf., t. I, pp. 415-421 ; t. II, pp. 158-160 ; Revue de Saintonge et d'Aunis, t. VII, pp. 145-146 ; Gallia Préhistoire, t. XXIX, 1971, fasc. 1, p. 162, note 13 ; pp. 181-182 (article de Louis Maurin).

(60) pp. 90-91.

(61) Vanzac, canton de Montendre. Archives Hist. Saintonge et Aunis, t. VII, p. 171.

(62) Ibid, p. 120-121. Il y avait à Beusses une préceptorerie de l'abbaye de la Couronne.

(63) Lormont, canton de Carbon Blanc, Gironde.

(64) Saint-Estèphe, canton de Lesparre.

(65) Montélin : lieu non identifié. La Réole, chef-lieu de canton.

(66) Carcans, canton de Saint-Laurent.

(67) Audenge, chef-lieu de canton, Gironde

(68) Belin, chef-lieu de canton, Gironde.

(69) p. 38, note 36 de l'édition de M. de Mandach.

(70) Pour l'évolution li > r après i accentué, voir Fouché, Phonétique historique du français, volume III, p. 942, Remarque II.

(71) Marsire (nom d'un roi des Sarrasins) se trouve 6 fois à la p. 314 de l'édition de M. de Mandach. On sait que la forme de la version d'Oxford de la Chanson de Roland est Marsilie. Probablement du latin Marcilius.

(72) Mabire alterne avec Mabile dans " Tote l'istoire de France " (pp. 5 et 9 de l'extrait publié par L. Massiou en tiré à part). Type Mabilius pour Amabilius.

(73) M. de Mandach a relevé evangire dans les trois manuscrits (p. 235). Latin ecclésiastique evangelium.

(74) p. 235. Les exemples sont : " Si estoient mil li crestian " et " e mil Sarrazines molt beles ".

(75) " une place voyde et vacant or l'en solet vendre beus et vaches... ; de cele meyme place or le pillori le roy et le son solet estre... ". (Bulletin du Comité des travaux Histor. et Scientif. Section Histoire et Philologie, 1883, p. 32).

(76) Archives Hist. Poitou, t. LVIII, p. 342. Dans le même texte figure quec " cuisinier ", du latin coquus (même page).

(77) 1250 : Archives Hist. Saint. et Aunis, t. IV, p. 191 ; 1266 : ibid., p 197 ; 1283 : Archives Hist. Poitou, t. LVIII, p. 349.

(78) Archives Hist. Poitou, t. LVIII, p. 181.

(79) p. 80 ; texte du manuscrit 5714 du fonds français de la Bibliothèque Nationale à Paris.

(80) Revue de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXIV, 1904, p. 382.

(81) Archives Hist. Saintonge et Aunis, tome IV, 1877, p. 478. Les lieux désignés sont à proximité de l'abbaye.

(82) A. F. Lièvre. Le château et la châtellenie de Barbezieux en 1496, d’après les comptes du receveur du château ; Angoulême, 1890, p. 31.

(83) Archives Hist. Poitou, tome LVII, 1960, p. 311.

(84) Archives Hist. Poitou, t. LVIII, p. 119. En 1243 une maison de La Rochelle est dite "en la Broterie " (ibid. p. 310).

(85) Cartulaire de Notre-Dame de Saintes, n° 99, p. 85. Pont-l'Abbé-d'Arnoult, canton de Saint-Porchaire.

(86) " terram Reymondy Bruterii ". Censif de l'Hôpital Neuf de Pons (Archives Hist. Saintonge et Aunis, t. IX, p. 253). Cette terre était dans la paroisse de Biron, canton de Pons.

(87) Un personnage nommé Arnaud Brutier, est désigné dans un aveu et dénombrement, pour des biens sis dans les paroisses de Saint-Ciers-Champagne et Saint-Maigrin, canton d'Archiac (Archives Hist. Saintonge et Aunis, t. XI, p. 66).

(88) Glossaire, t. II, p. 372.

Publié sous le titre " Le Turpin saintongeais est-il gascon ?", dans Aguiaine, revue de la Société d'Études Folkloriques du Centre-Ouest, tome XII, 1ère livraison, janvier-février 1978, p. 3-8 ; 2e livraison, mars-avril 1978, p. 123-131 ; 3e livraison, mai-juin 1978, p.180-186.

Le texte ci-dessus a été enrichi, pour les mots " cout " et " brutier ".